Le Courrier de Russie

Les supporters de rugby russes, qui sont-ils ?

En France, on les imagine souvent un peu bourrus, joyeux, costauds, l’accent chantant… les supporters de rugby forment une communauté bien particulière. Qu’en est-il en Russie ? Le Courrier de Russie a rencontré trois fans du ballon ovale sur les gradins moscovites.

Les supporters de rugby russes, qui sont-ils ?

Anastasia, 26 ans, directrice marketing et relations publiques

Anastassia

Je mentirais en disant que ça a été le coup de foudre. La première fois que je me suis retrouvée sur les gradins d’un stade de rugby, c’était en 2008, sur une invitation de mon « copain » de l’époque – et mari d’aujourd’hui. Il jouait contre l’équipe des Dragons de Moscou. Pour être franche, je n’étais pas réellement emballée par l’idée : je ne connaissais rien à ce sport. Mes premières impressions ? Imaginez-vous, je vois mon amoureux dans cette tenue, dans cet état, surtout qu’il avait été blessé… Je me disais « Mais c’est quoi, ce jeu ?! ».

Puis, à force de venir aux matchs, j’ai fait la connaissance d’autres supporters, de joueurs, de gens qui sont devenus des amis. J’ai compris petit à petit les règles du jeu, les principes du rugby. On allait boire des verres après les matchs, on faisait des barbecues tous ensemble, on se rejoignait dans des pubs pour regarder des retransmissions… c’est une véritable communauté, au final.

Et je ne saurais même plus dire pourquoi j’aime ce sport. Désormais, il fait partie de ma vie. Les gens du club de mon mari sont devenus comme une famille pour moi. Notre mariage, par exemple, s’est déroulé dans le plus pur « style rugby ». Et c’est logique, la plupart des invités étaient issus de ce milieu. Ils couraient après le ballon dans leurs beaux costumes, on a pris des photos simulant des mêlées, ballon sous le bras… C’est aussi comme ça que beaucoup de mes amies ont découvert ce sport. Avant, elles me faisaient souvent des yeux ronds quand je leur disais que j’aimais le rugby.

Je dois avouer que les conditions pour les supporters, en Russie, ne sont pas optimales : l’infrastructure est vétuste, on est assis sur de simples planches en bois ou des gradins qui ont plusieurs décennies… Les petites équipes n’ont pas de stade à elles, et nous devons nous rendre sur de vieux terrains, souvent de football, presque abandonnés.

Bon, je ne suis pas non plus experte en matière de terrain. Personnellement, je n’ai jamais réellement essayé de jouer. Une fois seulement, avec l’équipe de mon mari. Je ne m’imagine pas jouer dans une équipe féminine. Je ne dois sûrement pas être faite pour, je ne peux vaincre cette peur de me casser le nez. Le poignet ou la jambe, passe encore, mais le visage – pour une fille…

En Russie, il n’y a pas d’équipe qui me passionne suffisamment pour que je la soutienne. J’aime les All Blacks, car ils sont très différents des équipes européennes, plus agressifs, leur jeu sort du lot. Ils sont forts, à l’image de ce sport. Les rugbymen sont des gens forts, autant physiquement que mentalement. C’est un jeu où les joueurs sont prêts à se blesser. Et en tant que fille, j’avoue avoir un faible pour ce genre d’hommes, plus que pour les footballeurs. Si j’ai découvert le rugby, en fin de compte, c’est grâce à cette attirance pour ces garçons-là !

Ivan, 27 ans, chef de produit dans une banque

Ivan

Avant d’être un amateur de rugby, je suis avant tout un rugbyman. J’ai fait la connaissance de ce sport il y a maintenant 13 ans. J’habitais à Théodosie, à l’époque, en Ukraine. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais assis dans la cour de mon immeuble et je vois passer deux amis : ils allaient à un entraînement de rugby. Ils m’ont proposé de venir, d’abord, j’ai dit non, puis j’ai fini par les accompagner. Je ne voulais pas jouer, je restais au bord à regarder. Jusqu’à ce que l’entraîneur s’approche et me dise : « T’es venu, tu ne vas pas rester planté là ! Viens t’entraîner ». Dans ce club pour enfants, More, on courait sur la plage pendant les entraînements et on se baignait à la fin. Pour la petite histoire, ces deux amis jouent désormais dans l’équipe nationale ukrainienne.

Ensuite, mes parents ont déménagé à Moscou, quand j’avais 15 ans. J’y ai joué dans différents clubs. J’aurais pu faire carrière mais j’ai compris que l’éducation était plus importante. En Russie, le rugby n’est pas assez développé – son avenir est trop obscur pour se lancer dans l’aventure.

Mais j’aime toujours passionnément ce sport. C’est comme une drogue : si pendant plusieurs jours, je ne touche pas un ballon, je ne tiens plus en place. J’aime son côté à la fois collectif et combattif, c’est un jeu honnête. J’aime le contact, les positions défensives.

Évidemment, j’ai déjà été blessé en jouant. Mes parents, la première fois, étaient catégoriques : « C’est fini, ce sport de brutes ! ». Sauf que le lendemain, ma mère revient me voir : « Écoute Ivan, si tu veux jouer, joue ». Elle était médecin dans un internat, et elle m’a expliqué qu’en voyant un enfant se casser les deux poignets juste en tombant de son lit, elle avait compris que les accidents, ça peut arriver partout et tout le temps.

Aujourd’hui, je soutiens l’équipe de Nouvelle-Zélande, même si lors du premier match que j’ai regardé dans ma vie, France – Nouvelle-Zélande, en 1999, je soutenais la France. En Russie, je suis pour le club moscovite de Fili car un de mes anciens collègues y joue. J’y vais quand je peux. Le problème, c’est que les matchs se jouent souvent vers 17 heures, et avec le travail, c’est problématique. Vous savez, s’ils font ça, ce n’est pas par bêtise : c’est simplement qu’il n’y a pas d’éclairage sur les stades de rugby !

Vassily, 43 ans, convoyeur de fonds

Vassily

Je suis tombé dans le rugby tout petit. J’avais quatre ou cinq ans quand mon père m’a emmené pour la première fois voir un match du club moscovite Lokomotiv. Je les ai soutenus jusqu’à ce qu’ils quittent la première division. Plus tard, à 16 ans, j’ai chaussé mes premiers crampons dans l’équipe moscovite du Spartak. J’y ai joué pendant quelques années jusqu’à ce qu’un problème de santé ne m’oblige à arrêter. Depuis, c’est mon équipe favorite.

Dès ce premier match que j’ai vu, ça a été le coup de foudre. Je suis tombé amoureux fou. Je dis bien fou. Le rugby, c’est ma vie. En plus de mon travail, je suis aussi comédien dans des séries et mannequin à mes heures perdues. Quand on me demande ce que je fais, je dis toujours : « Je suis artiste, mannequin et rugbyman ».

Dans une certaine mesure, on pourrait me considérer comme un ultra – un vrai fan. Sauf qu’à la différence de nos homologues du ballon rond, nous ne sommes pas des hooligans. Nous ne nous battons pas dans les tribunes ou dans la rue. Un jour, des fans sont arrivés au stade avec des fumigènes, ils hurlaient, s’excitaient… En fait, c’était des supporters du club de football Spartak. On avait dû leur dire que le Spartak jouait au rugby, et ils se sont dit « Allez, on y va », sans comprendre réellement de quel sport il s’agissait !

Autour de moi, les gens ont souvent du mal à me comprendre. Quand je dis à mes collègues de travail que je joue au rugby, ils croient la plupart du temps qu’il s’agit de football américain, ou d’un quelconque autre sport inconnu au bataillon. D’autres ont du mal à faire le lien entre mon activité d’acteur ou de mannequin et ma passion du rugby, comme si les deux étaient incompatibles. Mais c’est simplement un amour de jeunesse qui a perduré.