Le Courrier de Russie

Rugby : les filles s’en mêlent

Le bus s’arrête devant le point de contrôle, à l’entrée de la ville de Krasnoznamensk, en banlieue de Moscou. Des militaires montent à bord et contrôlent les laissez-passer – les passagers qui n’en ont pas ne pourront pas pénétrer dans la citadelle des forces cosmiques russes. Krasnoznamensk abrite le centre de gestion des satellites militaires, mais aussi le terrain d’entraînement de l’équipe nationale féminine de rugby à 7. Le Courrier de Russie a assisté à une séance.

L’équipe féminine russe de rugby à 7 a décroché la cinquième place à Dubaï en 2012

10h. L’équipe nationale féminine de rugby arrive en salle de musculation. Le défilé des joueuses est un peu inquiétant : énormes bleus sur les jambes musclées en shorts courts, égratignures sur les bras puissants, doigts pansés – parfaitement manucurés par ailleurs –, genoux bandés.

« Les bleus et les doigts cassés, ça fait partie du travail, assure Anna Malyguina, 21 ans, membre de l’équipe nationale depuis quatre ans. Nous ne nous en rendons même plus compte, même si je comprends que ça peut impressionner, vu de l’extérieur. » Svetlana Oussatykh, 22 ans et sévère cocard sous l’œil droit, s’amuse elle aussi de mon émotion. « Rien de plus normal », glisse-t-elle dans un sourire, en me priant néanmoins de ne la photographier que du côté gauche.

L’entraînement commence. Sur les airs de Robert Thinkle et de Psy, les joueuses soulèvent des haltères de 80 kilos, fredonnant entre deux efforts : Hey, sexy lady… Le rugby, un sport d’hommes ? Svetlana lève les yeux au ciel : « Et la gymnastique, c’est pour les filles, c’est ça ? Pourtant, les gymnastes ne se blessent pas moins que d’autres sportifs ! ». « Tous les sports sont durs, intervient Anna. On choisit en fonction de ses goûts. Certains dansent, d’autres boxent. Moi, j’aime le rugby », ajoute-t-elle en attachant une longue natte blonde.

Avant d’arriver au rugby, les joueuses ont toutes pratiqué d’autres sports. Svetlana a joué au volley de plage, Anna, au basket, Nadejda Yarmotskaïa, au handball et Marina Petrova a fait de la course à pied. Anastassia Moukhariamova, capitaine de l’équipe, n’avait jamais entendu parler de rugby jusqu’au jour où un entraîneur, en visite dans son lycée, l’a invitée à assister à un match :
« Je voyais ces gens lancer un ballon dans un anneau de basket, et je me suis dit que c’était un drôle de sport. Mais quand je suis descendue sur le terrain, j’ai compris que c’était un jeu terriblement passionnant ». Anastasia joue au rugby depuis douze ans et le charme opère toujours. « Cela ne fait que quelques années que le rugby bénéficie à nouveau du soutien étatique, note-t-elle. Dans les années 2000, nous avons porté le même uniforme pendant trois ans, nous jouions sur des terrains absolument pas adaptés – et personne ne se plaignait. Au contraire, on adorait ça ! », se souvient-elle.

« Nous sommes capables de prendre le dessus sur n’importe quelle équipe mondiale ! »

Si les conditions d’entraînement se sont sans conteste nettement améliorées depuis, la capitaine de l’équipe nationale, de même que leur entraîneur Marat Minislamov, soulignent qu’il reste encore des progrès à accomplir. Pour développer le rugby en Russie, le premier pas serait, selon eux, d’y initier un maximum d’enfants et de jeunes. « On n’a pas, actuellement, de sections de rugby pour enfants, constate l’entraîneur : il faudrait absolument en créer. » Pour l’heure, la pénurie de sportifs professionnels dans le rugby est telle que les entraîneurs recrutent souvent leurs futures pupilles chez les handballeurs ou les athlètes. « Le choix est extrêmement restreint, déplore Marat Minislamov qui assiste à tous les championnats régionaux de rugby. En Angleterre, un entraîneur national va sélectionner les 20 meilleurs joueurs sur 100, nous, c’est plutôt 20 sur 30… »

Pour mettre toutes les chances du côté de son équipe lors de la Coupe du monde qui se déroulera à Moscou du 28 au 30 juin 2013, l’entraîneur fait transpirer ses joueuses dans la salle de musculation. « La force et l’endurance sont essentielles dans le rugby », estime Marat Minislamov, qui ne doute pas une seconde du grand potentiel de ses ouailles. « Nous sommes capables de prendre le dessus sur n’importe quelle équipe mondiale ! », me dit-il. Anastasia, la capitaine, partage ces espoirs : « Les femmes ont plus de chances que les hommes de présenter un bon jeu pour la Coupe du monde. Nous, nous pouvons encore rattraper le décalage de niveau avec nos adversaires, les hommes, eux, auront beaucoup plus de mal à jouer d’égal à égal avec les équipes de Nouvelle-Zélande ou d’Angleterre. »

Travailler avec des femmes, est-ce difficile ? Marat Minislamov, qui n’a entraîné que des équipes féminines, a peu d’éléments de comparaison. Il trouve néanmoins les femmes « plus ponctuelles, plus exigeantes » et, dans le même temps, « plus complexes ». « Un groupe de femmes est une structure compliquée, admet-il. On a souvent des brouilles, des larmes. » Parce que les rugbywomen aussi, ça pleure ? « Évidemment », répond Marat en riant. Alors que les hommes, sur le terrain, gardent généralement leur sang-froid, les femmes donnent souvent libre cours à leurs émotions. « C’est à la fois une qualité et un défaut, remarque l’entraîneur. Il vaut mieux tout de même avoir la tête froide pour prendre des décisions. » Anastassia partage l’avis de Marat : « Ce n’est pas facile d’être tout le temps ensemble, il nous arrive d’avoir des heurts pendant les entraînements… mais nous avons la chance d’avoir un entraîneur qui sait nous souder ».

« Et maintenant, serrez-vous la main, vous êtes une équipe unique ! », lance Marat à ses filles. L’entraînement est terminé. « N’allez pas croire, hein : nous ne sommes des guerrières que sur le terrain, me glisse Anastasia en quittant la salle. Dans la vie de tous les jours, nous sommes tout ce qu’il y a de plus gentilles et sages. »