Le Courrier de Russie

Chevaliers du ballon ovale

Dmitri Perov et Nikolaï Goroshilov sont de vieux amis. Originaires de communes limitrophes de la région de Moscou, tous deux ont commencé à jouer au rugby à l’âge de dix ans, au milieu des années 1990.

Chevaliers du ballon ovale

Je les rencontre à Monino, une ville à 23 km à l’est de la capitale, dont le stade municipal sert de base d’entraînement à l’équipe nationale de rugby. Je suis joyeusement accueillie dans le bureau du directeur de la salle de musculation où les joueurs s’entraînent. « C’est le seul endroit où l’on peut s’asseoir », m’expliquent-ils.

Dmitri Perov : « Le rugby est un jeu idéal pour un gentleman »

Dmitri Perov a 28 ans, les yeux noirs brillants et l’allure aisée. Aussi rapide dans ses mouvements et ses propos qu’un ballon ovale, c’est le capitaine de l’équipe nationale.

Il est lui-même originaire de Monino. À dix ans, il a joué d’abord pour un club local, puis dans les équipes de Moscou et de Krasnodar, pour, enfin, prendre la tête de l’équipe nationale. « Quand j’étais petit, déjà, le rugby était très présent dans ma vie. Gamins, ici, nous jouions peu au football : beaucoup plus au rugby ! », confie-t-il. Les choses n’ont guère changé : à Monino, les enfants jouent au rugby dans les cours d’immeuble et le stade de rugby reste un des lieux d’attraction de la ville, qui compte une vingtaine de milliers d’habitants.

Dmitri Perov

Même si, pour l’heure, le rugby ne jouit pas d’une grande popularité en Russie, Dmitri est optimiste quant à son avenir. « À Krasnoïarsk, en Sibérie orientale, par exemple, le rugby figure déjà au programme sportif des écoles, lance-t-il avec fierté. Les enfants sont contents, et les parents aussi ! » Le jeune homme assure que le rugby, en matière de blessures, est bien moins dangereux que le foot.

« Un jeu idéal pour un gentleman ! », s’exclame-t-il. Fou amoureux du rugby, Dmitri s’apprête à y initier son fils très bientôt. Et que l’enfant n’ait que deux ans ne semble pas le gêner outre mesure. « J’aimerais tellement lui transmettre ma passion », explique le capitaine. Dmitri n’a aucun doute sur le fait que le rugby pourra bientôt rivaliser avec le football en nombre de fans en Russie. « Rien d’étonnant à ce que ce sport soit populaire en France – c’est tout petit, comme pays. En Russie, eh bien… ça viendra ! », espère-t-il.

Et l’équipe russe, malgré un déficit en joueurs et en entraîneurs qualifiés, affiche en effet des résultats très corrects. En 2009, elle remportait le FIRA European Sevens contre la France et, en 2013, arrivait en finale des Seven Series de Lyon. « Ces progrès, c’est principalement grâce à nos entraîneurs russes », explique Dmitri. Au cours des sept dernières années, l’équipe nationale a changé cinq fois d’entraîneur, dont trois étaient étrangers. « Même s’ils proposaient des systèmes d’entraînement efficace, nous ne sommes pas parvenus à nous entendre sur le plan humain », confie le capitaine. L’équipe a notamment traversé un conflit particulièrement aigu avec un entraîneur sud-africain, qui a fini par quitter le pays très peu de temps après y être arrivé. « Il inventait des punitions, nous faisait courir des kilomètres », se souvient Dmitri. Les entraîneurs russes ne seraient-ils pas exigeants ? « Bien sûr que si, répond Dmitri. Mais ils savent aussi motiver leurs gars – pas seulement les engueuler. »

À seulement quelques semaines de la Coupe du monde à 7, que Moscou accueillera fin juin, le capitaine ne cache pas ses inquiétudes. « J’espère parvenir à mobiliser toutes mes ressources pour que mon équipe se classe au moins parmi les huit premières », affirme-t-il. Dmitri désire également ne pas décevoir les supporters étrangers en visite dans la capitale : la Russie n’a pas la « culture du rugby » de certains pays. Et les supporters n’y ont pas l’habitude de venir aux matchs déguisés ou de courir nus sur le terrain, comme c’est le cas en Angleterre. « J’aimerais que nos fans fassent pareil, et que les autres pays soient jaloux de la Russie ! », avoue le capitaine. Car pour Dmitri, la Coupe du monde doit avant tout être une fête mémorable pour tous ceux qui y participeront.

Nikolaï Goroshilov : « Le rugby sans bière ? Aucun intérêt »

Nikolaï Goroshilov, 28 ans, est originaire de Lossino-Petrovski, une ville voisine de Monino. C’est un des joueurs les plus en vue de l’équipe nationale. Avec sa haute taille et son corps d’athlète, on croirait un héros antique descendu tout droit de son Olympe.

Nikolaï Goroshilov

Tout comme son ami et confrère, Nikolaï est tombé dans le rugby tout petit, poussé par une grande curiosité : « La première fois que j’ai vu un ballon ovale, j’ai cru que c’était un engin pour le football américain. J’ai voulu essayer. J’ai adoré ».

Nikolaï s’est également essayé au volley et au foot, mais le rugby a fini par l’emporter. Le jeune sportif a décroché son premier contrat de professionnel à 17 ans, peu après, il intégrait l’équipe nationale.

Ce que Nikolaï apprécie le plus, dans sa vie de joueur, c’est la possibilité de voyager. « Tous mes amis disent que j’ai déjà vu tous les pays du monde – sauf que ce que je vois, en réalité, ce sont des hôtels et des stades, regrette-t-il. Un jour, je voudrais voyager pour de bon, sans aller jouer… mais pour l’instant, pas question ! » Ses souvenirs les plus agréables sont également liés à ces voyages. « Une fois, à Odessa, nous avons joué contre les Géorgiens. Pendant le match, ça a été la bagarre, terrible. Mais juste après, nous nous sommes tous retrouvés au restaurant, dans une parfaite entente », raconte-t-il.

Cet esprit d’amitié et aussi l’aspect intellectuel du jeu – ce sont, pour Nikolaï, les traits distinctifs de son sport favori. « Pendant les entraînements, nous réfléchissons beaucoup aux différentes combinaisons, aux manœuvres à adopter », témoigne le jeune homme. À l’en croire, un match de rugby « n’exige pas moins d’effort intellectuel qu’une partie d’échecs ».

Pourtant, le rugby ne semble pas captiver la jeunesse russe, et Nikolaï s’en désole. Lors d’une récente visite en Angleterre, il a pu constater que beaucoup de jeunes « Britishs » prennent le sport très au sérieux et le vivent comme une véritable passion, même s’ils n’ont pas l’intention de jouer en professionnel. « Il faudrait que ce soit comme ça en Russie », souhaite Nikolaï, précisant que l’essentiel est de « faire bouger les jeunes, les motiver à faire du sport ». « Peut-être qu’il faudrait que le président s’y mette ? », suggère le jeune homme.

Ce n’est en tout cas pas l’appât du gain qui pourrait attirer les sportifs russes vers le rugby. À l’heure actuelle, un joueur professionnel touche rarement plus de 80 000 roubles (2 000 euros) par mois, un salaire incomparable avec ceux, par exemple, des joueurs de foot. Les rugbymen russes ne disposent pas, en outre, de terrain d’entraînement adéquat : le stade de Monino, une ancienne base de ski réaménagée, ne répond pas aux normes internationales. Mais l’inconfort matériel ne fait pas peur à mon interlocuteur. « Ici, nous sommes tranquilles. Il y a un café, pas loin, où nous prenons nos repas, et aussi un endroit pour se reposer », confie-t-il. Un nouveau stade de rugby est certes en chantier – mais la construction, entamée il y a douze ans, ne semble pas près de s’achever. La raison évoquée est des plus ordinaires : le manque de financements.

Nikolaï espère qu’avec la Coupe du monde, les autorités prendront conscience de l’importance de développer le rugby en Russie et soutiendront le sport avec plus d’entrain. Le joueur a pourtant des doutes quant au succès de l’événement auprès des supporters. On ne s’attend pas, en effet, à un afflux massif de visiteurs étrangers : en Russie, les hôtels coûtent cher, et les mœurs continuent d’intriguer. « Interdisez à un Anglais de boire de la bière sur les gradins pendant un match – c’est fini !, il ne reviendra plus jamais. Eh bien, en Russie, on n’a pas le droit. Mais le rugby sans bière ? Aucun intérêt ! », fulmine le jeune homme.

Vétéran du terrain même s’il n’a pas encore atteint la trentaine, Nikolaï envisage son avenir. Qui lui paraît tout tracé : « Une fois ma carrière terminée, je pense devenir entraîneur. Comme la plupart des joueurs pro. Un entraîneur doit avoir une formation supérieure. Ça va, j’ai un diplôme d’historien. Je pourrais aussi monter un business… Mais l’essentiel, pour moi, est de pouvoir enseigner quelque chose aux jeunes ».

Dmitri et Nikolaï semblent former la tête et le cœur de l’équipe nationale. Les deux joueurs sont destinés à jouer un rôle déterminant dans le développement du rugby en Russie, et ils en sont conscients. Pour l’heure, ils consacrent toute leur énergie à transmettre leur passion au plus grand nombre.