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Le stade rouge

Loujniki : c’est le nom du stade qui va accueillir la finale de la Coupe du monde. Il n’appartient pas à un sportif célèbre, pas plus qu’à un politicien éminent ou un héros socialiste du travail, c’est tout simplement un toponyme, le nom de ce quartier de Moscou consacré au sport depuis le début du XXe siècle. Mais, l’histoire du stade Loujniki n’est pas seulement liée aux exploits des athlètes russes. Elle épouse, de façon étonnante, celle du pays, celle de ses utopies, de ses accomplissements, et de ses échecs politiques.

L’histoire commence en octobre 1920. La guerre civile russe n’est pas encore terminée, mais les intellectuels de la jeune république soviétique sont déjà en ébullition. Un nouveau monde est à inventer sur les ruines du monde d’hier et c’est au croisement de l’architecture et du sport que naît le projet d’un « Stade rouge international ». C’est bien plus que la construction d’une enceinte sportive qui est alors en jeu : il s’agit de définir et de mettre en application pour la toute première fois les principes soviétiques du sport organisé.

Pas question pour les bolcheviks de singer les « bourgeois », leurs stades et leurs sports compétitifs. L’heure est alors à la fizkultura, la culture physique, qui doit incarner le sport communiste et forger l’homme nouveau dont rêve le pouvoir soviétique. Les controverses sont vives. Pour Arkadi Kharlampiev (1888-1936), ancien champion de boxe, organisateur des premières écoles sportives soviétiques et théoricien du sport, plutôt que d’offrir un spectacle à un public passif, la fizkultura doit amener les masses à la pratique sportive : « Il n’y a pas de spectateurs, seulement des participants », proclame-t-il. Le sport, pour Kharlampiev, représente « l’unité de la nature, de la société et du travail ». Il privilégie l’organisation de manifestations sportives en plein air : danse, parades, gymnastique, etc.

Emplacement du futur stade Loujniki. 1908. Crédits : Archives
Emplacement du futur stade Loujniki, à gauche. 1908. Crédits : Archives

Kharlampiev est en conflit ouvert avec Nikolaï Podvoïski, président de la Commission de la culture physique et ancien commissaire du peuple à la Défense, pour lequel de tels événements ne seraient qu’un « chaos incompréhensible », sans intérêt pour le renforcement de « l’esprit de discipline » au sein du peuple. Pour Podvoïski et ses partisans, le nouveau stade doit permettre à la révolution de s’exprimer en tant que mouvement de masse, d’imprimer dans la conscience collective des représentations de l’esprit révolutionnaire. Cette conception exige une structure en dur, qui permette de diriger le regard du public et d’organiser des mises en scène aussi impressionnantes que possible. C’est cette dernière doctrine qui finit par l’emporter et dicte la conception du futur stade rouge.

Une utopie du sport communiste

Plus qu’un simple stade, c’est tout un complexe sportif pharaonique que planifient l’architecte en chef Mikhaïl Ladovski et ses élèves. Avec un hippodrome, un terrain d’athlétisme, des clubs de gymnastique avant-gardistes, des lignes de natation directement dans la Moskova, un club de voile, des tribunes en terrasses aménagées sur les flancs du Mont des Moineaux qui surplombe le fleuve, des pavillons consacrés aux arts et à la culture, des théâtres, des pistes de ski artificielles, un vélodrome, plusieurs piscines, des arènes devant servir aux parades de masse. L’ensemble s’étend sur plus de trois kilomètres carrés, de la lisière de l’actuelle fan zone à l’extrémité du stade tel que nous le connaissons aujourd’hui !

La construction du stade rouge ne sera qu’une longue suite de désillusions : lancée en 1921, alors que les plans ne sont pas encore achevés, elle est interrompue presque immédiatement pour des raisons financières. Le pays sort à peine de la guerre civile, les campagnes sont dans un état pitoyable à cause des réquisitions, les moissons sont désastreuses, l’économie de la jeune république soviétique est à genoux. Un an plus tard, une levée de fonds permet de relancer la construction… jusqu’à ce que des études géologiques sur le site de l’actuel Mont des Moineaux ne contraignent à nouveau à stopper les travaux en 1925. D’autres difficultés financières achèveront d’enterrer le projet, même si Mikhaïl Ladovski refuse de jeter l’éponge et continue pendant deux ans encore à concevoir plans et esquisses, désormais condamnés à rester lettre morte.

Plan et chantier du "Stade International Rouge" (MKC en russe). Crédits : korzhev.com
Plan et chantier du « Stade International Rouge » (MKC en russe). Crédits : korzhev.com

Il ne reste rien aujourd’hui de cette utopie sportive démesurée, mais les débats passionnés et les inventions urbanistiques qu’elle engendra finirent par aboutir au concept de « Parc de la culture et des loisirs », que l’on retrouve aujourd’hui au cœur de toutes les villes russes… comme à Moscou avec le parc Gorki, à seulement deux kilomètres de l’ancien emplacement du stade rouge.

Le Stade central Lénine, œuvre de la superpuissance soviétique

L’abandon du stade rouge laisse l’URSS privée d’une grande enceinte moscovite à la mesure de ses ambitions. Elle doit se contenter du stade Dynamo et de ses 45 000 places. Dès les années 1930, il est question de le remplacer. La Seconde Guerre mondiale, puis la mort de Staline retardent le projet mais, dès son arrivée au pouvoir en 1953, Nikita Khrouchtchev prend la décision de construire un nouveau stade à la hauteur de ce qui se pratique à l’étranger et du nouveau statut de superpuissance de l’Union soviétique. Ce sera le « Stade central Lénine ».

Le temps presse : l’édifice doit être prêt pour le 1er août 1956 et la cérémonie d’ouverture de la première « Spartakiade des peuples de l’URSS ». La conception est achevée en à peine quatre-vingt-dix jours et la construction n’en nécessite que quatre cent trente ; une rapidité incroyable pour l’époque, d’autant que les problèmes sont nombreux. Loujniki est sans doute le pire emplacement qui soit pour construire un stade : coincé dans un méandre de la Moskova, c’est une plaine inondable que l’eau envahit intégralement à la moindre crue. Il faudra surélever le terrain entier de deux mètres à l’aide de terre-pleins artificiels. Et le stade Lénine ouvre à temps.

Le « Stade central Lénine ». Crédits : Archives
Le « Stade central Lénine ». 1963. Crédits : Archives

L’ouvrage est relativement classique dans sa conception, présentant une architecture sobre qui obéit aux nouveaux préceptes khrouchtchéviens de lutte contre les « excès architecturaux » de la période stalinienne. Plus question de colonnades et d’ornements néo-classiques : le stade a déjà l’apparence que nous lui connaissons aujourd’hui, à ceci près qu’il est à ciel ouvert, sans aucun toit au-dessus du public. Il conserve cette apparence jusqu’en 1972. Cette année-là, l’URSS se voit attribuer l’organisation des Jeux olympiques de 1980. Le stade Lénine, censé accueillir les cérémonies d’ouverture et de clôture, ne correspond ni aux exigences du CIO ni à l’image de modernité que le pays veut projeter à l’étranger. Il est donc immédiatement fermé pour une rénovation en profondeur. Les bancs collectifs des gradins sont remplacés par des sièges individuels, réduisant ainsi la capacité du stade de 100 000 places à 90 000. Surtout, il est équipé de projecteurs… mais toujours pas d’un toit.

Le « Stade central Lénine » en préparation pour les jeux olympiques de 1980. Crédits : Archives
Le « Stade central Lénine » en préparation pour les jeux olympiques de 1980. Crédits : Archives

Loujniki renaît de ses cendres

Après les Jeux olympiques, le stade Lénine entame un long déclin. En 1982, il connaît ses heures les plus sombres après une bousculade à la fin d’un match de football qui fait soixante morts. En 1992, en période de crise économique et dans l’indifférence générale, il est rebaptisé en « stade Loujniki ». Pratiquement abandonné, il ne sert plus au football que quelques jours par an. Le reste du temps, le parc qui l’entoure est occupé par un gigantesque marché en plein air où les Moscovites désargentés achètent des vêtements de seconde main. Le premier sursaut n’a lieu qu’en 1997.

L’année marque le 850e anniversaire de la fondation de Moscou et les autorités sont décidées à le célébrer dignement par plusieurs grands projets de modernisation urbaine. Le périphérique de Moscou est entièrement rénové, et le stade Loujniki doit se voir enfin doté d’un toit… Mais un nouveau problème surgit : les fondations du stade ne sont pas conçues pour supporter ces quinze mille tonnes supplémentaires de verre et d’acier, et le bâtiment risquerait de s’effondrer sous son propre poids. La solution trouvée est très russe dans sa simplicité et sa démesure : le nouveau toit est en réalité un bâtiment différent, construit autour du stade existant et reposant sur ses propres fondations !

Reconstruction du stade. 1996. Crédits : archives
Reconstruction du stade. 1996. Crédits : archives

Malheureusement, ce nouveau toit, très opaque, réduit tant l’ensoleillement du stade que le gazon se met à dépérir. En 2002, l’herbe est remplacée par une pelouse artificielle… qui sera ensuite surmontée de plaques de gazon naturel posées à la hâte pour mettre le terrain aux normes de la Ligue des Champions, dont la finale doit avoir lieu, cette année-là, à Loujniki. Pendant la séance de tirs au but, c’est le désastre : alors qu’un buteur du club anglais de Chelsea s’élance, un morceau de gazon se détache sous ses pieds et lui fait rater son tir.

L'intérieur et le toit actuel du nouveau stade. Crédits : FIFA
L’intérieur et le toit actuel du nouveau stade. Crédits : FIFA

Cet incident sera le dernier clou planté dans le cercueil du vieux stade. En 2010, la Russie se voit confier l’organisation de la Coupe du monde de football 2018. Pas question d’être à nouveau la risée du monde en raison de l’état déplorable du plus grand stade du pays, qui doit accueillir la cérémonie d’ouverture et la finale de la compétition. L’heure n’est plus aux rénovations et aux changements cosmétiques : il faut tout reconstruire. En 2013, après un dernier événement sportif (une étape de la Coupe du monde de rugby à 7 qui se déroule dans une enceinte quasi déserte), Loujniki ferme ses portes.

Via le tout nouveau système de consultation citoyenne en ligne « Aktivny Grajdanine » (« Citoyen actif »), les Moscovites sont invités à choisir entre deux options. La première, et la plus simple, est de raser entièrement le stade et d’ériger à sa place un édifice moderne que concevrait un architecte de renommée internationale. Mais, nous sommes en Russie, et c’est l’autre option, bien plus coûteuse et complexe, qui l’emporte : on conservera la façade ‒ l’enveloppe- soviétique de l ‘édifice ‒ et on construira à l’intérieur de celle-ci un tout nouveau stade !

Dans les couloirs du stade Loujniki. Crédits : FIFA
Dans les couloirs du stade Loujniki. Crédits : FIFA

En 2017, les travaux sont achevés et le stade Loujniki ouvre à temps pour accueillir la Coupe des confédérations au mois de juin. Le déroulement impeccable de cette compétition, puis celui du match d’ouverture de la Coupe du monde, le 14 juin 2018, confirment que Loujniki est désormais parfaitement capable de recevoir un événement sportif planétaire. ll ne reste de l’enceinte sportive de 1956 que son apparence extérieure. Le nombre de places est passé à 81 000 et la piste d’athlétisme qui courait autour du terrain de football a disparu. Desservi par une station de métro ouverte en 2016, le stade offre deux fois plus d’accès que son prédécesseur, ce qui permet d’évacuer le public en seulement vingt minutes. Le nouveau Lujniki est un hymne à la modernité russe.

Crédits : Alexander Smagin - unsplash
Crédits : Alexander Smagin – unsplash

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Léo Vidal-Giraud

Dernières nouvelles de la Russie

Société

La culture bouriate en quête d’un avenir

Les Bouriates – l’une des trois grandes ethnies mongoles – sont intégrés à la Russie depuis le XVIe siècle. Mise en péril par des décennies de persécutions et de politique d’assimilation, mal protégée par la législation russe, leur culture est aujourd’hui en danger. Quelques personnes, comme Solbon Sanjiev, chef du Corps des volontaires du Baïkal, une association de pompiers volontaires luttant contre les incendies de forêt, tentent d’enrayer son déclin.Quand Solbon Sanjiev parcourt en voiture les routes forestières de sa Bouriatie natale, il interrompt régulièrement sa conduite pour esquisser un signe de la main droite, paume levée, comme un salut. C’est un signe religieux, effectué au passage d’un site sacré. Parfois, sans un mot, il baisse à demi la vitre du véhicule et jette à l’extérieur quelques graines qu’il vient de sortir du vide-poche. Rien n’indique ces lieux. Il faut les connaître pour savoir comment les honorer de ces gestes millénaires venus de la culture tengriste, l’antique religion animiste du peuple mongol, mêlée de bouddhisme et de chamanisme, dont le lac Baïkal est la mer sacrée. C’est de cette culture que proviennent les rubans aux couleurs vives que l’on aperçoit régulièrement le long des routes, noués aux troncs des arbres.rubans traditionnels noués autour des arbres. Crédit Strana.ruCes rubans sont un symbole en péril. Sur les réseaux sociaux notamment, des voix s’élèvent pour dénoncer une pratique perçue comme polluante. L’argument a le don d’exaspérer Solbon : « Alors, on peut couper les arbres n’importe comment et jeter ses ordures dans la forêt, mais quelques rubans de couleur, c’est de la pollution ? C’est à cause de telles âneries que la culture bouriate disparaît ! »Les Bouriates ne représentent que 31 % de la population de leur république, […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

10 janvier 2019
International

Paul Whelan, pion ou espion ?

L’arrestation, survenue le 28 décembre dernier à Moscou, de Paul Whelan, citoyen américain accusé d’espionnage par les autorités russes, vient clôturer une année 2018 riche en affaires semblables entre la Russie et les pays occidentaux.Le 28 décembre dernier, les agents des services de sécurité russes (FSB) appréhendent dans une chambre de l’hôtel Metropol, à Moscou, Paul Whelan, 48 ans, citoyen américain en visite dans le pays. Accusé d’espionnage, il est aussitôt incarcéré dans la prison de Lefortovo. Une fois la nouvelle de son arrestation rendue publique (le 31 décembre), des détails concernant la biographie de l’espion présumé font rapidement surface dans les médias russes : ancien marine engagé dans l’armée américaine, Paul Whelan aurait effectué plusieurs missions en Irak avant d’être renvoyé de l’armée pour vol. Il se serait ensuite reconverti dans la sécurité privée. Venu cette fois-ci en Russie pour assister au mariage d’un ami, […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

8 janvier 2019
Société

La vieillesse, ennemie du peuple

Le niveau de vie des personnes âgées dans la capitale russe reste deux à trois fois inférieur à celui des actifs. Pour autant, l’ancienne génération refuse de se plaindre de son sort. Autant par dignité que par atavisme soviétique, les vieux Russes se contentent de ce que le gouvernement veut bien leur accorder, dans une grande indifférence sociale. Boris Lvovitch accueille les visiteurs avec un grand sourire, dans son deux-pièces situé au septième étage d’un grand immeuble préfabriqué de la périphérie de Moscou. Malgré ses quatre-vingt-onze ans, l’ancien ingénieur passe allègrement d’une pièce à l’autre pour un rapide tour du propriétaire : ici le salon, la table de travail, l’ordinateur et la bibliothèque ; là, la chambre à coucher, le vélo d’appartement, les photographies de famille (enfants et petits-enfants, sa femme décédée il y a sept ans) ; et, pour finir, la cuisine : « Prenez place, voulez-vous un café ? » Les yeux du vieil homme pétillent, sa bonne humeur est communicative. « J’ai de la chance, estime Boris Lvovitch. Tout le monde n’a pas le bonheur d’être propriétaire à Moscou. Pour les personnes âgées dont ce n’est pas le cas, il n’y a le choix qu’entre la vie en appartement communautaire ou la maison de retraite. Pour moi, la maison de retraite, c’est inenvisageable. Je ne veux y aller sous aucun prétexte. On y est mal traité. » « Le grand âge est toujours stigmatisé en Russie, reconnaît Oksana Siniavskaïa, directrice adjointe de l’Institut de politique sociale de la Haute École d’Économie de Moscou.  Les structures de soins sont mal adaptées aux seniors, et l’accueil qu’ils y reçoivent est souvent déplorable. » Les Russes n’envisagent les maisons de retraite qu’en tout dernier ressort, lorsque aucune autre solution n’est possible. « De nombreux jeunes adultes s’efforcent de faire déménager leurs parents à Moscou où les aides sociales améliorent leurs conditions de vie. » « En théorie, avec une ordonnance d’un médecin, tous les médicaments sont gratuits pour les retraités. Mais dans les faits, il est souvent impossible de les trouver en pharmacie, et les équivalents [non pris en charge par la caisse des retraites, ndlr] sont inabordables », explique Boris Lvovitch. L’État n’alloue que huit cents roubles par mois (moins de dix euros) et par personne à l’achat de médicaments. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Crédits Image : Teral Goe / Unsplash28 novembre 2018

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