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Le football en Russie : se mesurer à l’Occident

Le football en Russie : se mesurer à l’Occident

Le football a toujours été pour le pouvoir russe un enjeu politique : celui d’une comparaison avec son éternel rival et modèle occidental. Régis Genté, auteur de Futbol, le ballon rond de Staline à Poutine, une arme politique, Allary Editions, 2018 répond aux questions du Courrier de Russie.

Le Courrier de Russie : À quelle époque le football est-il devenu populaire en Russie ?

Régis Genté : Le football arrive en Russie vers la fin des années 1870 et, en quinze-vingt ans, il devient un véritable phénomène de société. Les premiers amateurs sont des aristocrates. Ils pratiquent le football dans des clubs multisports à l’anglaise. Ensuite, la bourgeoisie s’y met. Autour de 1910, les ouvriers commencent à taper dans le ballon : c’est l’heure du diki futbol [« football sauvage »], qui se joue dans les terrains vagues, les cours d’immeuble ou le long des voies ferrées. Dans les années 1910-1920, la passion du football devient dévorante : les premiers journaux sportifs font leur apparition, mais surtout émergent les figures des frères Starostine, véritables pères fondateurs du football russe.

LCDR : Qui sont les frères Starostine ?

R. G. : Les frères Starostine sont issus d’une famille de vieux-croyants venus de Pskov, ville située à 700 kilomètres de Moscou. Passionnés de football, ils traversent la Révolution russe, la NEP et la période stalinienne avec une débrouillardise et un sens politique incroyables, toujours à la recherche d’opportunités et de moyens financiers pour assouvir leur passion. Dans les années 1920-1930, ils fondent plusieurs clubs de football sous la tutelle du Komsomol, l’organisation de jeunesse du Parti communiste. En 1935, ils fondent le Spartak Moscou, club qui deviendra « l’équipe du peuple » et l’éternel rival du Dynamo dans la capitale. Ce dernier, créé en 1923 en tant que club multisports au sein du NKVD [Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, ndlr], gardera toujours son image de « club des services secrets ».

« Tous les records du monde doivent être à nous ! », placard de 1948. Crédits : Archives
« Tous les records du monde doivent être à nous ! », placard de 1948. Crédits : Archives

Il est d’ailleurs à noter que tous les clubs baptisés « Dynamo » dans l’espace postsoviétique sont aussi affiliés à des sections locales du NKVD : par exemple, le modeste Dynamo Tbilissi est fondé par le dirigeant des services secrets géorgiens, puis chef du NKVD, Lavrenti Beria, grand amateur de football, et surtout, parfaitement conscient de l’importance politique que peut prendre ce sport…

« Pendant une vingtaine d’années, l’État soviétique refuse le sport bourgeois »

LCDR : Pourquoi le pouvoir soviétique accorde-t-il une telle importance politique à ce sport ?

R. G. : Le sport fait partie de la doctrine politique bolchevique, dans une logique de domination des corps et des esprits. Mais les disciplines sportives dont les bolcheviks héritent, ont été créées et imaginées par des États bourgeois, comme l’Angleterre. Les bolcheviks sont mal à l’aise avec ces valeurs sportives qu’ils dénoncent : le rekordmanstvo (le goût du record), et le tchempionstvo, (l’ambition d’être premier). Pendant une vingtaine d’années, l’État refuse le sport bourgeois et s’efforce de créer un sport bolchevique, articulé autour de la fizkultura, la culture physique, avec ses grandes parades d’athlètes.

Cette culture finit pourtant par perdre du terrain face au football, dans une sorte de « match entre le peuple et le pouvoir » : le peuple veut voir des matchs, des buts, il veut voir son équipe fétiche l’emporter. Et le pouvoir finit par céder.

« Le pouvoir ressent le besoin de se mesurer au rival occidental »

Mais le pouvoir cède aussi à une autre passion russe : celle de la comparaison avec l’Occident. Il ressent le besoin de se mesurer au rival occidental et d’en battre les équipes sur leur propre terrain. Le choix des équipes adverses est toujours un choix politique très lourd : on ne veut pas perdre, pour ne pas ternir l’image du projet politique soviétique, mais simultanément, on brûle d’envie de se comparer. Même dans les choix de schéma tactique, il faut attendre 1937 pour que les Russes se résolvent à adopter des méthodes de jeu à l’occidentale. L’ambiance de la « guerre froide », durant laquelle le sport sert d’exutoire à l’affrontement, trouve ainsi ses germes dans les années 1930.

L'équipe soviétique lors de leur victoire au tout premier championnat d'Europe de 1960. Crédits : Image d'archives
L’équipe soviétique lors de leur victoire au tout premier championnat d’Europe de 1960. Crédits : Image d’archives

« Il y a toujours en Russie une sorte d’écart entre les ambitions de puissance et la réalité de la puissance »

LCDR : Que reste-t-il aujourd’hui de cet affrontement idéologico-sportif ?

R. G. : Aujourd’hui, l’affrontement idéologique a complètement disparu. Dès 1937, l’URSS prend résolument le virage du sport de compétition. Les débats idéologiques qui faisaient rage sur la starification des joueurs, l’esprit de compétition, la pratique d’un sport bourgeois… s’estompent au fil des décennies. Avec la cassure de 1991, on passe complètement à autre chose.

Il subsiste néanmoins des traces de cette histoire : l’identité des clubs, par exemple. La rivalité entre le Spartak et le Dynamo reste entière, même si « l’équipe du peuple » est désormais sponsorisée par le géant pétrolier Lukoil. Mais la véritable continuité est dans la culture de la comparaison avec l’Occident et le désir de reconnaissance de Moscou. Prêtez attention à l’esthétique des stades, des cérémonies d’ouverture : la référence reste l’Occident et la modernité telle qu’il la définit.

En raison des restrictions économiques que le pays connaît de façon récurrente au cours de son histoire, il y a toujours en Russie une sorte d’écart entre les ambitions de puissance et la réalité de la puissance : cet écart doit être compensé par des éléments symboliques, et le sport joue en ce sens un rôle très important. La compétition sportive permet ainsi au pays d’asseoir ses positions sur la scène politique et diplomatique. Ce n’est pas un hasard si, dès 2002, Poutine lançait une grande réforme du sport, baptisée « Rossia – sportivnaïa derjava » [Russie, puissance sportive]. Le terme de « Derjava » n’est pas anodin : il remonte à l’Empire de Russie, rappelle cet idéal de grande puissance et ce besoin russe constant d’être reconnu et accepté par l’Occident.

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Propos recueillis par Léo Vidal-Giraud