Anatoli Kliossov : « Il n’existe pas de liberté d’expression totale »

En 1982, le biochimiste Anatoli Kliossov devient le premier civil soviétique à utiliser internet. Aujourd'hui âgé de 72 ans, émigré aux États-Unis depuis la fin des années 1980, ce spécialiste de généalogie génétique appliquée à l'histoire des migrations humaines revient pour Le Courrier de Russie sur cette expérience historique extraordinaire, sur le projet russe d'« internet souverain » et sur ses recherches controversées.

Dans vos Mémoires, sobrement intitulés Internet, vous expliquez qu'en 1984, l'Europe occidentale comptait en tout et pour tout 380 utilisateurs du Web. Dans toute l'URSS et ses satellites, sur près de deux millions d'habitants, vous étiez le seul. Qu'avez-vous ressenti la première fois que vous vous êtes connecté ?

Anatoli Kliossov : J’ai éprouvé des émotions contradictoires, probablement très difficiles à comprendre pour la jeune génération. Il faut se remémorer l'URSS du début des années 1980, presque totalement isolée du reste du monde. Téléphoner à l'étranger était compliqué, les conversations étaient écoutées, les lettres lues… Et je ne vous parle pas des voyages ! Nous n'avions pour ainsi dire aucun contact avec l'extérieur.

Et voici qu'à l'automne 1982, le pays est invité à la première conférence scientifique internationale en ligne, sur les biotechnologies. On me charge de vérifier que nous, les Soviétiques, avons les moyens techniques d’y participer. Quand je vois apparaître, pour la première fois, sur l'écran de mon ordinateur de l'Institut soviétique de recherche sur les systèmes informatiques appliqués [VNIIPAS, qui dispose à l’époque d’un des rares ordinateurs connectés, ndlr], le message « L’université de Stockholm vous souhaite la bienvenue », j’ai du mal à y croire… J’ai l’impression d’être un cosmonaute s’apprêtant à effectuer une sortie dans l’espace.

Anatoli Kliossov. Credit : 2do2go.ru

Dans le même temps, je suis aussi très anxieux. Imaginez un peu : le jour de la conférence, mes confrères biochimistes et moi sommes accueillis par le directeur du VNIIPAS, Oleg Smirnov. Il nous serre la main, nous souhaite bonne chance et s’en va. Nous nous retrouvons seuls dans la salle, stupéfaits. Nous passons ensuite ces quelques heures à parler de biochimie avec des chercheurs étrangers, en toute liberté, sans le moindre contrôle ! Extraordinaire ! Notre enthousiasme est toutefois mitigé. Une question nous obsède tous : quand vont-ils [les représentants des autorités, ndlr] nous arrêter ? Dès que nous quitterons la salle, ou une fois rentrés chez nous ?

Combien de temps – et par quel miracle – avez-vous continué d'avoir accès à internet après cette conférence ?

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Propos recueillis par Sergueï Chestak

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