Le Courrier de Russie

Ivan le Grec

Les autorités macédoniennes accusent Ivan Savvidis, célèbre homme d’affaires russe d’origine grecque, de financer les opposants à l’origine des récentes émeutes de Skopje. Ces dernières avaient éclaté en marge de la signature de l’accord gréco-macédonien portant sur le changement de nom de la Macédoine. Le règlement du litige entre Athènes et Skopje a ouvert les portes de l’OTAN à cette petite république balkanique issue de l’ex-Yougoslavie, officiellement invitée à la table des négociations en vue d’une prochaine adhésion lors du dernier sommet de l’Alliance, le 11 juillet 2018 à Bruxelles. Skopje en est donc convaincue : les prétendues menées d’Ivan Savvidis visent à empêcher l’entrée du pays dans l’OTAN et dans l’Union européenne (UE).

Malgré une fortune évaluée à 1,9 milliards de dollars, les principaux médias russes parlent peu de lui. Pourtant, Ivan Savvidis occupe la 59e place du classement Forbes des 200 personnes les plus riches de Russie. Huitième enfant d’une famille pauvre, il naît en 1959 dans le petit village géorgien de Santa, fondé en 1835 par des Grecs cherchant refuge dans l’Empire de Russie contre les persécutions des Ottomans. Il quitte la Géorgie très jeune et termine sa scolarité dans la région de Rostov. Après son service militaire, il travaille comme manutentionnaire dans une usine de tabac, dont il prend les rênes treize ans plus tard.

Ivan Savvidis. Crédits : mikrometoxos.gr

Une fortune solide

La plupart des grandes fortunes de Russie se sont constituées au début des années 1990, lors de la privatisation sauvage des entreprises publiques entamée peu après l’effondrement de l’URSS. En 1993, celui qui n’est encore que membre du directoire de Donskoï Tabak, rachète 75,61 % des parts de la société détenues par les employés. Le voici directeur. Une histoire typique de la Russie de l’époque.

Auprès de qui, un homme de 34 ans, élevé en Union soviétique dans une famille pauvre d’origine grecque, a-t-il pu trouver les fonds nécessaires pour mener à bien une telle opération financière ? Aucune réponse définitive ne peut être apportée à cette question. Mais, aujourd’hui encore, la rumeur court sur les liens entre Ivan Savvidis, le crime organisé et une fonction publique corrompue.

En 1998, il rachète le principal « combinat » de viande de Rostov, qui devient Tavr, un des fleurons de la production bouchère et charcutière du sud de la Russie. C’est aussi à la fin des années 1990 qu’il se lance dans la politique. En 1997, il est élu député au parlement régional et, en 2003, à la Douma d’État.

Ouverture du premier magasin du groupe TAVR dans la région de Stavropol, en Russie. Avril 2018. Crédits : tavr.ru

Un mécène orthodoxe

Les détracteurs de Savvidis ont souvent répété que l’entrepreneur avait brigué un mandat de député afin de faire du lobbying en faveur, notamment, de l’industrie du tabac et, plus généralement, de ses affaires. Possible. Toujours est-il que les électeurs l’ont suivi. Son succès tient en partie à sa qualité d’acteur économique régional majeur : actuellement encore, le groupe contrôlé par sa famille, Agrokom, emploie environ quinze mille personnes. En outre, Savvidis n’a jamais cherché à se mettre en avant. Il préfère le soft power : la restauration des églises, l’aide aux clubs de football et l’accompagnement des jeunes talents apportent au moins autant de bénéfices politiques que l’armée et Gazprom.  

« Ivan Savvidis promeut un engagement socialement responsable, lit-on sur le site officiel de l’homme d’affaires. Il est le créateur d’un fonds de charité qui met en place des programmes axés sur la renaissance spirituelle et la restauration des valeurs orthodoxes, le développement créatif de la jeunesse, la promotion d’un mode de vie sain et de projets variés, notamment culturels, éducatifs et scientifiques. » C’est grâce à ce genre d’activités qu’il a été reçu par les hiérarques de l’Église orthodoxe russe et, plus récemment, par Donald Trump à la Maison-Blanche. Ainsi, à Moscou comme à Athènes, Ivan Savvidis est considéré avant tout comme un mécène orthodoxe et comme « le premier Grec de Russie ».

«Les statuts du Conseil de l’Europe font de l’intégrité territoriale le saint des saints. Je pense, au contraire, qu’il est temps de revoir les règles européennes adoptées jusqu’ici. »

Savvidis le Grec n’a jamais lésiné sur les moyens, lorsqu’il s’est agi de soutenir la diaspora grecque, d’abord à Rostov, puis dans toute la Russie. Il est aujourd’hui président de l’Autonomie nationale et culturelle des Grecs de Russie, et coordinateur du Conseil des Grecs de l’étranger (SAE) en charge des pays de l’ex-URSS. Depuis 2012, il est membre du Conseil des relations internationales près le président de la Fédération.

Ivan Savvidis a dirigé le défilé du jour de l’indépendance de la Grèce à New York, le25 mars 2018. Crédits : rusgreek.ru

Ivan Savvidis donne rarement des interviews dans son pays. Quand il s’y résout, c’est uniquement pour parler culture grecque, orthodoxie ou football. Même ses rencontres avec le président Poutine portent sur ces questions. Il n’en a pas toujours été ainsi. En 2008, il fait partie de la délégation qui assiste à la séance de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe consacrée au conflit russo-géorgien. Celui qui est alors député de la Douma soutient la position russe et appelle la communauté européenne à écouter les arguments de Moscou.

« Je comprends la partie géorgienne, déclare-t-il, de retour à Moscou, au journal Rossiïskaïa gazeta. Mais peut-on tuer et détruire au nom de l’intégrité territoriale ? Les statuts du Conseil de l’Europe font de l’intégrité territoriale le saint des saints. Je pense, au contraire, qu’il est temps de revoir les règles européennes adoptées jusqu’ici ».

Blessures d’amour-propre

À partir de 2010, de graves désaccords éclatent entre Ivan Savvidis et les autorités de la région de Rostov. Il perd ainsi le contrôle de l’ancien aéroport de la ville, 400 hectares sur lesquels le célèbre oligarque Viktor Vekselberg s’apprête aujourd’hui à construire des logements. Pire, en 2011, le parti Russie unie ne lui permet pas de briguer un nouveau mandat de député.

Ces épisodes piquent l’amour-propre de l’homme d’affaires. Il se met à critiquer publiquement l’action du gouverneur régional nommé par Dmitri Medvedev (alors installé au Kremlin), il cesse de financer le principal club de football de Rostov et, au printemps 2012, il acquiert ostensiblement un club grec, le PAOK Salonique.

Vestiaire aux couleurs du club PAOK Salonique. Crédits : paokfc.gr

Un achat salué par Athènes, qui traverse une crise économique sans précédent.  En 2013, Ivan Savvidis se voit accorder le statut de citoyen d’honneur de la Grèce « pour son rôle particulier dans le développement des relations russo-grecques, et pour services rendus au peuple grec, à la République hellénique, à la communauté orthodoxe dans le monde, ainsi que pour ses activités sociales et caritatives », lit-on sur le site officiel de l’homme d’affaires.

Chaque investissement d’Ivan Savvidis en Grèce est salué comme un geste salvateur dans ce pays en faillite : il rachète notamment le cigarettier Sekap et le contrat de concession du Macedonia Palace de Salonique.

Les nouveaux choix financiers de l’ancien député ne passent pas inaperçus en Russie. Lors d’un discours à Rostov en 2014, Vladimir Poutine évoque sans aucune ambiguïté ces entrepreneurs qui investissent excessivement hors de Russie.

Il semble que la réorientation de l’homme d’affaires vers la Grèce et, au-delà, l’Europe, soit le reflet de sa profonde déception devant les perspectives de développement économique alors offertes par la Russie. Après avoir froidement analysé la situation, Ivan Savvidis aurait préféré se tourner vers le marché européen et son fonctionnement plus clair et plus logique.

En 2014, en République tchèque, il agrandit son usine d’emballage alimentaire. Comme s’il comptait écrire une nouvelle page de sa vie d’homme d’affaires.

Le Donbass et la mobilisation patriotique

Mais 2014, c’est la Crimée, la guerre dans le Donbass, le crash de la Malaysia Airlines, et les premières sanctions prises à l’encontre d’acteurs politiques et économiques russes…

En Russie, la mobilisation des « forces patriotiques » est décrétée. L’idée promue par le Kremlin d’une Novorossia (Nouvelle-Russie) rassemblant tous les orthodoxes contre « l’influence pernicieuse de l’Occident » correspond parfaitement aux aspirations spirituelles et politiques d’Ivan Savvidis.

Lorsque des dizaines de milliers de personnes se réfugient dans la région de Rostov, Agrokom se mobilise pour leur venir en aide : l’entreprise de Savvidis leur fournit gratuitement eau et nourriture. Au printemps 2015, les autorités régionales lui témoignent officiellement leur gratitude pour ce geste.

Rostov. Crédits : flickr – Vladimir E

Son engagement humanitaire va s’étendre jusqu’au Donbass. Dans une interview au journal de Donetsk, Aficha Novorossii, la présidente de l’association grecque F. Stamboulji de Donetsk, Elena Podan, reconnaît que la communauté installée sur le territoire non-contrôlé par Kiev a reçu « une aide importante » de la part d’Ivan Savvidis, « un homme illustre et très respectable ». Par exemple, il a proposé, « au plus fort des combats, d’envoyer les Grecs du Donbass en Grèce, raconte-t-elle. […] Là où la Grèce s’est montrée impuissante à agir, la Russie a pris soin de nous ».
L’Ukraine répond par des sanctions. Sa liste noire inclut ainsi l’usine de tabac Donskoï Tabak, qu’Ivan Savvidis revend au japonais Japan Tobacco, au printemps 2018.

L’agent de Poutine ?

Une fois son nom associé aux événements du Donbass, Ivan Savvidis retrouve toute son aura à Rostov. Il se remet à soutenir le football local et vole au secours du gouverneur confronté au mécontentement des mineurs, dont sa fondation paie les salaires. Il investit également dans un hôtel que les entrepreneurs proches du pouvoir n’arrivent pas à construire pour le Mondial.

« Savvidis est soupçonné d’avoir donné 300 000 euros à des groupuscules nationalistes macédoniens proches du Vardar Skopje. »

Dans le même temps, l’homme d’affaires se fait de plus en plus rare dans la ville et la région du Don. Il se trouve le plus souvent Grèce. Au printemps 2017, grâce à une société offshore, il y acquiert la majorité des parts du producteur d’eau minérale Souroti, les chaînes de télévision Mega et Epsilon, et deux journaux, Imerisia et Ethnos. On le retrouve aussi aux côtés de l’allemand Deutsche Invest Equity Partners et du français Terminal Link dans le consortium à la tête du port de Salonique (76 % des parts). Bien qu’associé minoritaire dans cette affaire, c’est lui qui attire l’attention de toute la Grèce.

 À l’occasion de la fête nationale de ce pays, au printemps 2017, il est reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche, lors d’une cérémonie rassemblant 300 dignitaires de la diaspora grecque installée aux États-Unis.

Ivan Savvidis invité à la maison blanche. printemps 2017. Crédits : rusgreek.ru

Le front orthodoxe macédonien

Le 17 juin 2018, les ministres des Affaires étrangères grec et macédonien s’accordent sur le nouveau nom officiel de la Macédoine: République de Macédoine du Nord. Un accord qui met fin à un conflit entre Athènes et Skopje, vieux de vingt-six ans, né de la désintégration de la Yougoslavie en 1991. Dès lors, les obstacles à une entrée de Skopje dans l’OTAN et dans l’UE sont levés. Ce même jour, des militants nationalistes lancent des bouteilles et des pierres sur les policiers postés aux abords du Parlement macédonien. Ils protestent contre le changement de nom de leur pays. Parmi eux se trouvent des supporters du club de football de la ville, le Vardar Skopje. Certains affirment avoir touché de l’argent de Savvidis…

Fait remarquable, le Vardar Skopje appartient à un autre ressortissant russe originaire de Rostov, Sergueï Samsonenko. Lui aussi a fait fortune dans les années 1990 : il contrôle alors une partie des casinos et des cercles de jeux de la ville, puis rejoint la Macédoine après l’interdiction des jeux en Russie. Il y fonde la société de paris en ligne Betcity, un des actuels sponsors officiels du CSKA Moscou.

À Rostov, les noms de Samsonenko et Savvidis reviennent fréquemment à propos d’affaires louches Mais aujourd’hui, l’un est consul honoraire de la Fédération de Russie en Macédoine, l’autre citoyen d’honneur de la Grèce. Et tous deux, comme le fait remarquer un haut fonctionnaire de Rostov, sont « de vrais patriotes russes ».