PMA en Russie : Maman et papa sur commande

Les femmes seules et les couples hétérosexuels peuvent avoir recours aux techniques de procréation médicalement assistée (PMA) sans restriction en Russie.


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Alors que les techniques de procréation médicalement assistée (PMA) font débat en Europe, les femmes seules et les couples hétérosexuels peuvent y avoir recours sans restriction en Russie. La revue Bolchoï Gorod a mené l’enquête sur ces gens qui font don de leur sperme ou de leur ventre pour permettre à d’autres de devenir parents.

Pablo Picasso. La mère et l'enfant, 1921
Pablo Picasso. La mère et l’enfant, 1921

Le don de sperme comme une quête d’immortalité

« Pour obtenir ma semence, je dois me masturber. Je suis horrifié à l’idée que d’autres gens le sachent, mais je le fais tout de même, parce que je veux répandre mon code génétique au maximum », affirme Anatoliï. À 36 ans, ce père de deux enfants a décidé de devenir donneur de sperme bénévole. Pour ce faire, il a créé un blog intitulé « Homme bon à procréer », afin de trouver des femmes désirant enfanter. Anatoliï, qui veut « rendre service au plus grand nombre de femmes », tient à rester anonyme. « Pour moi, c’est une façon de rester immortel, confie-t-il. J’ai des gènes de qualité. Ma femme ne veut plus accoucher mais moi, je refuse de n’avoir que deux enfants alors que la nature me permet d’en concevoir des milliers. »

« Gènes de qualité », c’est la première chose que soulignent la plupart des donneurs de sperme bénévoles, dont les annonces pullulent sur Internet. Dans leurs présentations, ces hommes vantent leur beauté physique, leur intellect développé et leur statut social élevé. « Hétérosexuel, apparence slave, yeux verts, cheveux longs et blonds. Je suis un homme qui s’est réalisé socialement, qui a une position active dans la vie. Je ne prends pas de drogues, j’ai des gènes de qualité. Si vous aussi, vous êtes belle, je serai votre donneur de sperme », peut-on lire dans une de ces annonces.

Anatoliï, lui, n’a pas de demandes particulières. Il se dit prêt à donner son sperme à toute femme qui souhaiterait l’utiliser, quels que soient son âge, sa nationalité, son physique ou son niveau d’éducation. Sa seule exigence : une attitude responsable envers « leur » futur enfant. « À 35 ans, souvent, un homme se rend compte qu’il n’a pas pu réaliser tout ce qu’il voulait, poursuit-il. Et il se met à espérer que ses enfants feront ce que lui n’a pas pu faire. J’ai un vrai sens de la musique et, jeune, je voulais devenir musicien. Ma femme ne possède pas ce sens, mes enfants non plus. Mais j’aimerais que ces gènes artistiques se transmettent à ma future progéniture. » Toutefois, la génétique ne garantit aucunement la transmission de ce genre de « dons » de père en fils. En fait, Anatoliï semble parler de clonage plutôt que de conception.

Concevoir un enfant qui n’est pas le sien

La législation russe, comparée à celles des pays occidentaux, est assez libérale concernant la PMA et la GPA (gestation pour autrui). La loi russe stipule notamment que toute femme souffrant d’infertilité peut avoir recours à la PMA gratuitement : depuis 2013, la procréation médicalement assistée fait partie du programme d’assurance santé de base. Une femme qui n’a pas de conjoint a aussi droit à la PMA, mais à titre payant. La gestation pour autrui, quant à elle, ne peut être accordée que pour des raisons médicales, et toujours à titre payant. Le recours à une mère porteuse n’est autorisé que pour les femmes seules et les couples hétérosexuels, mariés ou en concubinage. Le texte de la loi ne mentionne pas les hommes seuls. Mais si l’on suit le principe du « tout ce qui n’est pas interdit est permis », ces derniers peuvent aussi faire appel à une mère porteuse. Ainsi, en août 2010, le tribunal Babouchkinskiï de Moscou a obligé l’état civil à enregistrer en bonne et due forme un enfant né d’un père seul et d’une mère porteuse. Sur l’acte de naissance de cet enfant, à la case « mère », on trouve une simple barre transversale.

Andrea Solari, La Vierge au coussin vert, vers 1507
Andrea Solari, La Vierge au coussin vert, vers 1507

Bien que la demande soit très forte, les cliniques de fertilité évitent souvent de travailler avec les hommes seuls. « Certes, la loi peut être interprétée différemment et ne leur interdit pas explicitement le recours à la GPA ; mais elle ne l’autorise pas non plus, souligne Daria Chepeleva, directrice générale de l’agence Reprio, qui recherche des mères porteuses pour ses clients. En ce qui nous concerne, actuellement, nous ne proposons pas ce service aux hommes seuls. Mais je ne peux vous dire ce qu’il en sera dans l’avenir. Quoi qu’il en soit, nous gardons toujours à l’esprit que nous sommes responsables vis-à-vis de ces enfants à naître. Il est de notre devoir de nous assurer qu’ils grandiront dans des familles heureuses. »

Le spectre des services que les cliniques de fertilité offrent aux couples sans enfants est très large. Chaque demande est traitée individuellement, en fonction de la santé des conjoints. Si un couple peut par exemple concevoir un enfant de façon autonome mais que la femme ne peut pas le porter pour des raisons médicales, l’agence propose les services d’une mère porteuse. Si une femme seule peut porter un enfant mais pas le concevoir, on lui proposera un don d’ovules. Si l’homme est stérile, la clinique offrira au couple d’avoir recours au don de sperme. Si, enfin, les deux conjoints sont stériles, ils pourront acheter un embryon qui sera implanté dans le corps de la femme, qui, elle, le portera et le mettra au monde ensuite. Une femme seule stérile peut aussi utiliser ce procédé. Le prix de chaque service dépend de la quantité d’opérations nécessaires à la fécondation, et peut aller de dizaines de milliers de roubles à plusieurs millions.

Maman sur commande

« Je me fiche de ce qu’en pense mon mari, annonce Katia, frêle blonde de 21 ans qui s’apprête à devenir mère porteuse. S’il n’est pas capable d’assurer une vie digne à ma fille et moi, qu’il passe ses journées à jouer à des jeux vidéos et que je suis obligée, moi, de porter sous mon cœur un enfant qui n’est pas à moi, pourquoi devrais-je lui demander son avis pour donner cet enfant quand j’en ai le droit ? » Katia est en train de choisir ses premiers parents biologiques. Elle le fait « uniquement pour l’argent », précise-t-elle. « Quand on n’a pas d’argent, on accepte toutes sortes de boulots, affirme-t-elle – à condition qu’ils soient honnêtes. »

Un « travail difficile et à risques, mais bien rémunéré » – c’est ainsi que la grande majorité des femmes souhaitant devenir mères porteuses considèrent cette activité. En Russie, toute femme entre 20 et 35 ans, en bonne santé et ayant eu au moins un enfant, peut le devenir. Elle peut obtenir jusqu’à 1 500 000 roubles (33 300 euros) par grossesse. La rémunération conséquente est aussi ce qui a poussé Alina, 18 ans, à porter un enfant pour autrui. À 16 ans, cette jeune fille s’est mariée et a accouché d’un fils, pour divorcer un an plus tard. Mère célibataire, elle a attendu ses 18 ans pour passer les examens nécessaires afin de devenir mère porteuse. En Ukraine, où elle réside, les femmes peuvent devenir mères porteuses dès leur majorité.

Les services des mères porteuses de Russie et d’Ukraine sont aussi très demandés parmi les clients étrangers. Dans plusieurs pays européens, la GPA et le don de sperme anonyme sont interdits, et les ovules ne sont généralement pas disponibles en quantité suffisante pour répondre à la demande. Daria Chepeleva, de l’agence Reprio, déclare s’entretenir chaque jour avec une moyenne de sept clients étrangers sur la GPA en Russie. Beaucoup de demandes, actuellement, émanent de Grande Bretagne, où le don d’ovules anonyme a été interdit récemment. La loi britannique autorise désormais les femmes qui ont fait don de leurs ovules à rencontrer les enfants qui en sont issus. « Beaucoup de gens qui refusent de se plier à cette loi se tournent vers la Russie », précise Daria.

Mais la loi russe a aussi ses subtilités. Elle protège notamment les intérêts de la mère porteuse, qui conserve juridiquement le statut de mère tant qu’elle n’a pas donné elle-même un accord écrit pour y renoncer au bénéfice du couple pour lequel elle a porté l’enfant. Sans cela, l’enfant reste à elle, et le couple devra intenter un procès pour prouver sa parentalité. La mère porteuse a également le droit de se faire avorter sans consulter les parents génétiques. Mais dans la pratique, la plus grande crainte des mères porteuses est de se retrouver à devoir garder l’enfant parce que les parents biologiques ont finalement décidé de ne pas le prendre. « Je me fiche de savoir pour qui j’accouche – homme seul ou couple homosexuel. Ce qui m’importe, à moi, c’est d’avoir un bon contrat qui obligera le couple à me payer et à récupérer l’enfant. Parce qu’il arrive que les gens divorcent et n’en veuillent plus », insiste Katia, future mère porteuse.

Katia affirme en outre ne pas souhaiter maintenir le lien avec l’enfant qu’elle aura mis au monde. C’est le cas de la majorité des mères porteuses. « J’ai éprouvé une grande joie en voyant les visages heureux des parents pour qui j’avais été mère porteuse, témoigne Antonina, qui explique ne pas non plus avoir envie d’entretenir ce lien. Mais l’enfant n’a rien de moi, poursuit-elle. Je sais qu’il va bien, sa mère m’a appelée quelques fois. Au début, j’ai eu comme une sensation de vide, mais c’est passé ensuite. » Antonina avait décidé de devenir mère porteuse en 2012 pour, comme les autres, améliorer sa situation financière. À 26 ans, elle est aujourd’hui divorcée, avec un enfant. Pleinement satisfaite de sa première expérience, elle recherche actuellement un nouveau couple de parents biologiques.

Combien ça coûte ? 
Le don de sperme : à partir de 600 euros
Le don d’ovules : à partir de 3 900 euros
Les services d’une mère porteuse : à partir de 41 000 euros