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Les habitants du village de Mikhalkovo, dans l’oblast d’Ivanov, ont emprunté des millions à crédit pour aider leur kolkhoze, « Nacha zhizn »

Les poules ne picorent pas les dettes

Les habitants du village de Mikhalkovo, dans l’oblast d’Ivanov, ont emprunté des millions à crédit pour aider leur kolkhoze, « Nacha zhizn », au bord de la ruine. S’ils n’ont pas réussi à sauver l’ex-kolkhoze, les habitants de Mikhalkovo doivent en revanche aux banques, désormais, des sommes astronomiques.

Kolkhoze
La fête au kolkhoze. Crédits : Guerassimov

— Ekhhh, elle sourit, elle n’a pas honte ! Comment peut-elle encore se balader dans le village et regarder les gens dans les yeux, entend-on dans le dos de Marina Zakharova, quand nous traversons le village.

Pourtant, à une maison plus loin, une autre femme enfile déjà à la hâte une petite laine pour défendre l’ex-présidente du kolkhoze :

— Et sans Marina Vladimirovna, tu serais où aujourd’hui ? Tu te serais enfuie depuis longtemps déjà, avec ton poivrot !

Les habitants de Mikhalkovo vivent dans la crainte de voir leurs biens saisis pour des crédits de plusieurs millions, mais se tiennent pourtant de deux côtés d’une barricade : les uns haïssent l’ancienne présidente, les autres l’adorent.

— Dites, vous ne regrettez pas ce qui s’est passé ? C’est tout de même de votre faute si des dizaines de gens se retrouvent aujourd’hui avec des dettes énormes, non ?, je demande, tout en comprenant que cette question pourrait bien être la dernière de ma conversation avec Marina Zakharova.

—    Non, me coupe-t-elle sèchement. Je ne regrette pas et je ne me sens pas coupable. L’époque est ainsi : tu manges ou tu es mangé. Et moi, entre nous, j’ai donné aux gens de l’espoir pour l’avenir.

Elle parle comme si elle tranchait. Dans son béret ressemblant comme deux gouttes d’eau à une casquette de commissaire du peuple, marchant d’un pas décisif dans le village et renvoyant d’un regard les mécontents derrière leurs palissades, Marina Zakharova semble être arrivée tout droit depuis les révolutionnaires années 20, il ne lui manque qu’un Mauser à la ceinture. Il lui faudrait commander un train blindé, et ici, une simple coopérative.

—    Trotski en jupe ! Jusqu’au dernier souffle, j’ai résisté, je ne voulais pas prendre de crédit. Mais Marina est arrivée, elle m’a eu, comme on dit, et j’ai signé tous les papiers, sans même les lire, se stupéfie lui-même Aleksandr Charov, mécanicien agricole. Et pourtant, j’étais sobre !

Kolkhoze. Les poules ne picorent pas les dettes

Des millions dans un sac

Marina Zakharova a été élue présidente du kolkhoze en 1992. Jusqu’alors, elle y travaillait comme contremaître ; puis elle a pris la tête de l’administration locale, les habitants de Mikhalkovo la connaissaient comme une femme d’affaires très énergique. Tous croyaient qu’elle ne laisserait pas le kolkhoze plier. Et humainement, aussi, elle était sympathique : elle pouvait ordonner d’abattre une vache et donner la viande à des retraités ou des familles nombreuses. Zakharova n’était pas privée d’ambitions politiques, on connaissait aussi sa nature active dans de nombreuses organisations civiles aussi bien à Shuya qu’à Ivanovo – et même à Moscou.

En 2008, la crise a grondé, et le kolkhoze n’a plus pu s’en remettre. Les connaissances de Zakharova dans la capitale ne pouvaient plus l’aider. Alors, elle s’est dit : puisque les banques ne peuvent pas accorder de crédit au kolkhoze vu son état lamentable, qu’elles prêtent aux travailleurs du kolkhoze comme à des particuliers, avec la garantie d’une coopérative. Qui, sur ses bénéfices futurs, pourra régler ses comptes avec ses ouvriers.

Les premiers à avoir pris ces crédits furent les membres de la gestion de la coopérative, dont Marina Zakharova elle-même. Ils ont acheté un nouveau lactoduc, payé leurs dettes. Cependant, l’année suivante, ils ont gagné moins qu’espéré, et sont venus s’ajouter les pourcentages pour les crédits contractés. D’autres travailleurs du kolkhoze ont dû retourner à la banque emprunter. Aujourd’hui, près de 60 habitants du village se retrouvent entraînés dans cette affaire en tant qu’emprunteurs ou garants, et la somme globale des emprunts ajoutés aux majorations et amendes en cours pour retard de paiements atteint déjà plus 100 millions de roubles (2,5 millions d’euros) ! En d’autres termes, chaque emprunteur ou garant doit en moyenne 1,5 million de roubles (37 500 euros), plus toutes les nouvelles majorations et amendes comptées en temps et en heure.

Kolkhoze. Les poules ne picorent pas les dettes

« Millionnaires » des quartiers pauvres

La demeure de la famille Markov, c’est une maison de bois qui fête ses cent ans avec deux poêles anciens. Tatiana a cinq enfants, le plus petit a trois ans et la plus âgée, Katia, a déjà elle-même une fille. Tout ce petit monde, neuf personnes, se niche dans deux pièces où se tiennent bout à bout vieux canapés, armoires et lits. Ici, depuis chaque coin des pièces, ce n’est pas la pauvreté qui vous regarde, mais la misère véritable en personne. À cette famille, diverses banques ont accordé des crédits à hauteur de 2 millions de roubles (50 000 euros). Tatiana a travaillé 14 ans comme vachère au kolkhoze « Nacha zhizn », son mari Valeriï est aussi vacher et manœuvre. Quand leur tour de prendre un crédit pour les besoins du kolkhoze est arrivé, Marina Zakharova ne leur a pas laissé le choix.

—    Elle a dit : soit tu empruntes et tu restes travailler, soit tu refuses, et voici la porte, dit Tatiana Markova. Quand elle nous a donné les papiers pour la banque, le montant des salaires indiqué était de 10 fois ce qu’on gagnait à la maison. Du bluff ouvert, mais les banques ont pris les papiers. Avec ça, les caissiers étaient installés directement à la gestion du kolkhoze, et on faisait la queue pour signer avec eux les contrats. L’argent, personne ne l’a eu dans les mains, Zakharova a tout reçu. Et elle nous a rassurés : ne vous en faites pas, ça va aller. Et qu’est-ce qui va, quand notre seul revenu, ce sont les aides pour les enfants, quand mon mari gagne 5 ou 6000 roubles (125 à 150 euros) grâce à un second travail  dans un autre kolkhoze, et sur lesquels on lui retient encore une partie chaque mois. Ces huissiers téléphonent et exigent de l’argent, menacent de saisir nos biens. Tout ce qu’on a, c’est le chat et ce lavabo, là – qu’ils les saisissent !

À en croire Tatiana Markova, cette situation l’a conduite au désespoir : « Je vais aller sur la Place rouge avec les enfants manifester. Et si je n’y trouve pas la vérité, il ne me restera qu’à m’enfermer chez moi et à nous mettre le feu, à moi et à mes enfants. »

kolkhoze. Les poules ne picorent pas les dettes

Nous devons vivre ici

Aujourd’hui, presque chaque maison de Mikhalkovo a son dossier rempli de notes et arrêtés judiciaires. Du kolkhoze lui-même, entre temps, il n’est rien resté : la dernière récolte de pommes de terres est partie sous la neige non ramassée, les bâtiments de la ferme ont été démontés en matériel de construction, l’immeuble d’un étage de plusieurs appartements a subi le même sort.

Les emprunteurs ont à plusieurs reprises tenté de porter plainte au pénal contre Marina Zakharova, selon l’article « Escroquerie », mais chaque fois la milice et le parquet ont répondu par des refus invoquant l’absence de corps du délit.

— Venez voir ma maison. Je n’ai nulle part des sacs avec des millions cachés dans un coin, tout est parti dans le kolkhoze. Et je ne suis pas partie, moi, prendre le frais quelque part aux Bahamas – je suis toujours ici, à Mikhalkovo. Je reste là, à manger du chou fermenté. Servez-vous d’ailleurs. Et des pelmenis, vous n’en voulez pas ?

La transition rapide comme l’éclair du rôle de dure directrice à celui d’accueillante maîtresse de maison est tout à fait dans l’esprit de cette nature artistique. Mais même les adversaires les plus acharnés de Zakharova doivent admettre ce fait incontestable : après que le scandale a éclaté, elle ne s’est pas plus enfuie que munie d’attributs extérieurs de richesse, du type voiture chère, électroménager ou meubles. En un mot, Marina elle-même est loin d’être millionnaire.

—    Le voilà tout cet argent, tout est dans ces papiers. Zakharova sort des monceaux de quittances, contrats et décisions de justice. Je n’ai trompé personne. Ils ont chacun une quittance disant que je leur ai pris de l’argent. Et quand il a été temps de rembourser le crédit, je leur ai donné de l’argent quand je pouvais. Voilà la quittance de la famille nombreuse chez qui vous avez été, qui dit que je leur ai donné de l’argent pour recouvrement de crédit. Ils vous en ont parlé de ça ? Non. Tous les deux jours, ils menacent de s’immoler… ça devient fatiguant.

—     Mais vous comprenez que vous n’auriez jamais pu rembourser totalement, ni aux banques, ni aux travailleurs du kolkhoze ?

—    J’aurais remboursé ! Je ne suis pas une espèce d’aventurière. Nous avons emprunté en fonction des besoins du kolkhoze 30 millions, et nous en avons remboursé 20. Et nous aurions continué de payer, si nous n’avions pas été empêchés par ces redresseurs judiciaires, qui ne pensent qu’à solder le plus vite possible tous les biens du kolkhoze, dont les technologies, à démantibuler les bâtiments en briques, vendre le terrain cher et puis filer d’ici. Mais nous, nous devons vivre, ici. Et ceux qui me cassent aujourd’hui du sucre sur le dos, dans un an ou deux, ils viendront et commenceront de pleurnicher : Marina, comment allons-nous vivre maintenant ?

kolkhoze. Les poules ne picorent pas les dettes

Tôt ou tard, ç’aurait été la fin

Mais où est donc parti cet argent ? Ruslan Larin, qui a rempli pendant plus d’un an les fonctions de redresseur judiciaire nommé par le tribunal, s’est fait une petite idée d’où sont partis les millions.

—    La dette, à ce moment-là, était déjà de plus de 50 millions, dont 39 millions de crédits à des particuliers avec des salaires de misère. Réfléchissez vous-même : d’où est-ce que des banques auraient accordé un crédit de 7 millions (175 000 euros) par exemple, à une famille avec un revenu de 10 ou 15 000 roubles (250 à 375 euros) pour trois ? Essayez d’obtenir un crédit avec de tels revenus. Qu’est-ce qu’on vous dira dans une banque sérieuse ? Ils refuseraient, à vous comme à moi. Mais ils ont donné à ces malheureux travailleurs du kolkhoze… Ça veut dire qu’il y avait un schéma initial de non remboursement de ces crédits.

—    Et vous excluez que Marina Zakharova ait véritablement voulu sauver le kolkhoze ?

—    Mon opinion personnelle, c’est que le kolkhoze n’avait pas besoin de tels moyens. Le kolkhoze s’éteignait naturellement, de lui-même, et tôt ou tard, ç’aurait été la fin. Coût élevé de production, beaucoup de postes de travail superflus et inutiles que Zakharova n’a pas voulu réduire, pas de technologies nouvelles, et pas de cadres qualifiés. Peut-être que quelqu’un considère les agissements de Zaharova comme de véritables tentatives de sauver le kolkhoze natal. Mais moi, je vois là une manipulation. Maintenant, savoir qui s’est réchauffé les mains là-dedans, Zakharova ou quelqu’un d’autre, – c’est la question.

Aujourd’hui, à Mikhalkovo, c’est l’accalmie temporaire. Selon les décisions judiciaires, toutes les plaintes sont renvoyées à l’adresse de la coopérative – une faillite dont il n’y a rien à tirer. Les ventes des bâtiments restants suffisent à peine à couvrir un dixième des exigences des banques et des huissiers. Le bâtiment du jardin d’enfants est ainsi parti sur le marché pour 396 000 roubles en tout (presque 10 000 euros) – soit quatre fois moins que ce qu’en proposaient il y a quelques années des entrepreneurs du coin. Au printemps prochain, pour la première depuis la guerre, les champs autour de Mikhalkovo ne seront pas semés, et les vaches ne feront pas sonner leurs chaînes de métal. Et parce que depuis l’automne, il n’y a plus de vaches, et parce que quelqu’un a déjà scié et emporté ces chaînes.

Ils se sont remboursés, dit-on au village.

Julia Breen

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