Limonov: fascinant ou détestable ?

Détesté en Russie et adulé en France, Limonov ne laisse personne indifférent. Le Courrier de Russie a interrogé deux de ses éminentes connaissances, Dmitri Olchanski et Thierry Marignac, pour tenter de comprendre ce qui attire et repousse chez cet écrivain et opposant politique.


Détesté en Russie et adulé en France, Limonov ne laisse personne indifférent. Le Courrier de Russie a interrogé deux de ses éminentes connaissances, Dmitri Olchanski et Thierry Marignac, pour tenter de comprendre ce qui attire et repousse chez cet écrivain et opposant politique russe.

Cet article fait suite à la publication d’une interview de Limonov accordée à Slon.ru, et qui nous a poussés à nous interroger sur la fascination que provoque Limonov en France, alors qu’il est si peu apprécié dans son pays natal.

Limonov. Crédits : nazbol-france.blogspot.com
Limonov. Crédits : nazbol-france.blogspot.com

Dmitri Olchanski, écrivain, rédacteur en chef de la revue Rousskaïa Jizn

LCRD : Pourquoi Limonov est-il si peu apprécié en Russie ?

Dmitri Olchanski : Je ne suis pas sûr qu’on ne l’aime pas. Il n’est connu que dans certains milieux restreints. L’intelligentsia russe, les gens « cultivés » ne l’aiment pas parce qu’il ne correspond absolument pas aux standards en vigueur chez les intellectuels russes. Ces derniers souhaitent que l’on se conforme à toutes les normes occidentales, politiques et sociétales. Ils ne veulent surtout pas faire quelque chose qui sera mal compris ou non apprécié par l’Occident. Ce qui est juste pour eux, c’est de faire n’importe quoi qui rapprocherait la Russie des pays européens.

LCDR : Par exemple ?

D.O. : Le comportement de Limonov, au fil de sa vie, ne s’inscrit pas dans ces standards. Quand il est, par exemple, parti en Occident dans les années 70, il n’a pas rédigé de lettres à l’instar des dissidents russes émigrés du type « Cher camarade Reagan, nous vous demandons de prendre toutes les mesures nécessaires contre l’Union soviétique. Ne communiquez pas avec elle, ne tentez même pas de négocier, accentuez juste la pression de façon à l’emporter dans le conflit qui vous oppose ». Au lieu de cela, Limonov s’est engagé dans la lutte des citoyens américains, ou français, contre leurs gouvernements. Il défie tout pouvoir. Puis, quand il est revenu en Russie, il a fait le contraire de ce qui était communément « admis » chez les intellectuels. Il s’est mis à critiquer Eltsine, qui était adoré par l’intelligentsia. Il n’a même pas soutenu Gorbatchev. En Yougoslavie, il a aussi pris le parti des Serbes, pas le parti des musulmans.

LCDR : Et aujourd’hui ?

D.O. : Ces cinq ou sept dernières années, l’intelligentsia s’est en quelque sorte réconciliée avec Limonov, avant tout parce qu’il est contre Poutine. Il ne s’est pas pour autant aligné sur les nouveaux manifestants qui sont dans les rues depuis décembre 2011 car il y était déjà depuis bien longtemps. Il a décidé de ne pas suivre ces « leaders bourgeois », comme il les appelle. Personnellement, j’aime beaucoup Limonov : c’est un grand écrivain, il est extraordinairement doué. De plus, c’est un grand homme. Dôté d’une personnalité de grande envergure, c’est un titan. Il a toujours été un vrai anti-conformiste, à la différence des leaders de l’opposition actuelle. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il fait, je le respecte beaucoup car c’est quelqu’un de cohérent, même dans l’anti-conformisme. Il est peut-être tout simplement trop excentrique pour les Russes, qui se méfient de ce qui sort de l’ordinaire. Donc, lorsque les autorités veulent le discréditer, ils accentuent ce côté excentrique, rappellent son expérience homosexuelle avec un homme noir, par exemple.

LCDR : Qu’est-ce qui est vrai ou faux, dans le personnage de Limonov ?

D.O. : L’image qu’il a façonnée est la vérité. Même lorsqu’il en joue, son image reste cohérente et c’est ainsi qu’elle s’inscrit dans l’Histoire. Dans tout ce qu’il touche, il est émotionnel, on sent sa personnalité, son intransigeance, son ironie, son pathos…

LCDR : Pourquoi pensez-vous que les Français l’aiment tant?

D.O. : La politique de Limonov est très caractéristique de la France : c’est un pays de rébellion. En France, le radicalisme est plus accepté par tous, et Limonov s’y inscrit parfaitement. Bien que je reste persuadé qu’il doit bien y agacer quelques bourgeois… Mais dans l’absolu, c’est faux de dire qu’il est aimé en France et pas en Russie. C’est simplement une question de cadre.

Thierry Marignac, écrivain, auteur de Milieu hostile

LCDR : Quel regard portez-vous sur Limonov ?

Thierry Marignac : J’ai un regard très personnel, et assez particulier, sur Limonov. Cela ne colle pas vraiment avec ce que les Français pensent en général. L’image qu’ils ont de lui a été créée par le livre d’Emmanuel Carrère. Je connais Limonov depuis plus de 30 ans, j’avais 23 ans lorsque je l’ai rencontré et dans l’ensemble nous étions très bons copains. A l’époque, il n’y avait que très peu de Russes à Paris. Il n’était d’accord avec personne, on trouvait ça bien et son style en tant qu’écrivain n’était pas courant pour l’époque, il dépassait son temps.

LCDR : Et maintenant ?

T.M. : Maintenant, je pense que son époque est révolue. Les protestations qui ont eu lieu à Moscou concernent une nouvelle génération qui n’a plus grand chose à voir avec ce qui se faisait dans les années 90 quand lui a commencé. Il cherche en vain à s’en distancier. Je crois que d’une certaine manière, il s’est calmé. Il a eu deux enfants, il a juste envie de laisser une trace dans l’Histoire maintenant.

LCDR : Comment est-il perçu en  France ?

T.M. : Longtemps c’était le diable, rouge-brun : à cause de toutes ces histoires de politique [en 1994, Limonov a fondé le parti national-bolchévique, ndlr]. Moi, je ne l’ai pas du tout connu comme ça. Je l’ai connu à une époque où il n’était pas du tout politique. C’était un écrivain bohème, avec qui l’on rigolait, on se saoulait la gueule, on rencontrait des femmes, on traînait dans la rue… Mon opinion sur lui diffère de celle que l’on véhicule en France, où tout est très partisan, y compris dans le livre de Carrère. Emmanuel Carrère est un petit bourgeois de gauche, un homme normal et sans intérêt, médiocre et banal, qui s’est emparé de la vie d’un grand écrivain, d’un vrai aventurier afin de gagner de l’argent. Comment quelqu’un qui n’a jamais eu faim de sa vie peut-il comprendre Limonov ? Carrère a ses petits préjugés, c’est « le mec de Télérama », politiquement correct, qui ne peut absolument pas avoir le même regard que moi sur quelqu’un que je connais depuis 30 ans.

LCDR : Que pensez-vous de Limonov en tant qu’écrivain ?

T.M. : Je n’ai pas aimé tous ses bouquins mais Journal d’un raté est un vrai chef d’oeuvre, parce que ce livre tend vers ce qu’il sait faire le mieux : la poésie. Le poète russe préfère les grands nègres [premier roman de Limonov, édité en 1979 à Paris et qui relate notamment sa relation avec une homme d’origine africaine, ndlr] est un très bon livre également, à cause de l’histoire que ça raconte mais aussi à cause du livre lui-même. C’était tellement inattendu à cette époque que ce roman l’a inscrit dans la littérature mondiale, personne ne peut nier ça… Le problème, c’est à mon avis que dans un roman, ce n’est pas à l’auteur de donner les réponses mais ce dernier doit poser les bonnes questions. Limonov croit qu’il a toutes les réponses.

La vie d’Edouard Limonov (de son vrai nom, Savenko) en quelques dates

Né en 1943 à Dzerjinsk, dans la région de Nijni-Novgorod

1974-1980 : vit en émigration à New-York

1980-1990 : séjourne à Paris

1987 : obtention de la nationalité française

1991 : retour en Russie

1991-1993 : participe dans les guerres en Serbie, aux côtés des Serbes

1994 : crée le parti National Bolchévique

2001-2003 : séjour en prison pour « possession d’armes »

2006 : création de la coalition l’Autre Russie

2011 : la Commission centrale électorale a refusé d’enregistrer la candidature de Limonov pour la présidentielle 2012

Romans : Le poète russe préfère les grands nègres, Journal d’un raté, Autoportrait d’un bandit dans son adolescence, Mes prisons, L’autre Russie, Limonov vs Poutine, etc.