En avant la marmaille !

Anna Siniakova a eu son premier fils à l’âge de 19 ans et n’a jamais travaillé. Alexeï, son mari, est doyen adjoint de la faculté des sciences sociales de l’université Lomonossov à Moscou.


Anna Siniakova a eu son premier fils à l’âge de 19 ans et n’a jamais travaillé. Alexeï, son mari, est doyen adjoint de la faculté des sciences sociales de l’université Lomonossov à Moscou. Ils ont six enfants : reportage dans une famille nombreuse au cœur de la capitale.

Famille nombreuse, Anna Siniakova avec sa famille
Famille nombreuse

Une grande barre d’immeuble en béton et une ambiance digne d’un HLM : c’est un endroit où il ne fait pas bon vivre et où loge pourtant, au huitième étage, la famille Siniakov. L’appartement que le couple a acheté il y a une dizaine d’années – lorsque les prix étaient encore abordables – fait 80 mètres carrés et ne comporte que deux chambres : l’une abrite les trois garçons et l’autre, les trois filles. Les parents, eux, se partagent le salon.

10 mètres carrés par personne

« On peut s’installer dans la chambre des filles pour discuter, c’est plus confortable que la cuisine », dit Anna. En effet, Assia, 15 ans, la plus âgée des trois filles, s’est vue octroyer un petit canapé-lit : elle est devenue trop grande pour les lits d’à peine plus d’un mètre de long qui s’emboîtent les uns dans les autres sous la mezzanine. Chaque recoin de l’appartement des Siniakov est optimisé, les balcons ont été fermés et aménagés en aires de jeux. « En principe, l’État reloge les familles nombreuses qui vivent trop confinées. Mais depuis 2006, la législation a changé et les balcons sont considérés comme surface habitable, explique Anna. Nous ne sommes donc plus prioritaires… Et je dois dire qu’en grandissant, les enfants souffrent d’un déficit de solitude », reconnaît-elle.

Alors que Margarita – la cousine de huit ans qu’Anna garde pour la journée – se balance d’avant en arrière sur la mezzanine, la maîtresse de maison entreprend de présenter sa famille, appelant les enfants par leurs surnoms.

L’aîné, Gricha, a 17 ans : « Il adore les langues et part pratiquer son anglais à Malte cet été », soupire Anna… Pas facile de voir le plus grand prendre son envol. Assia, l’aînée des filles, s’est essayée à la peinture, à la flûte et à bien d’autres choses, avant d’émettre le désir, il y a cinq ans, de faire du football. « Au début, on était plutôt contre, ça a surtout été un choc pour son père !, s’amuse la maman. Mais finalement, elle adore ça. L’été, elle s’entraîne jusqu’à 7h par semaine. Elle y a appris un esprit d’équipe très fort, en plus de celui que nous entretenons naturellement dans une si grande famille ». La jeune Assia en question est jolie comme un cœur, malgré son air impertinent d’adolescente en crise. « Des crises, nous en traversons en permanence, confie Anna. Lorsque l’un termine sa crise d’adolescence, l’autre l’entame – et le petit dernier traverse la crise des sept ans ! »

Serioja, pour sa mère et son père, est un peu le vilain petit canard : « Il est différent, en tous points. Il est gaucher, très sensible, il réfléchit autrement ». Le garçon a 12 ans : il est dyslexique et, afin que sa culture n’en pâtisse pas, son père lui a enregistré de la lecture sur MP3. « Pour qu’il se développe comme les autres, précise Anna. D’ailleurs, on leur fait la lecture à tous presque chaque soir : la télévision, c’est plutôt pour le week-end ».

Ouliana, 11 ans, est née un an après Serioja. Elle fait du piano et apprend la danse de salon. « Mais je ne trouve pas de partenaire ! », regrette-t-elle déjà. Sa sœur, Macha, a opté pour le ballet. Avec son frère Mitya – celui de la crise des sept ans –, ils sont partis pour trois semaines en camp d’été – des vacances offertes par l’État russe aux familles nombreuses.

Une journée chez les Siniakov

En dépit – ou du fait ? – du nombre d’habitants au mètre carré, l’appartement est d’un ordre et d’une propreté irréprochables. La famille possède deux voitures, deux télévisions, cinq ordinateurs et une tablette électronique.

Jusqu’à l’année dernière, la famille Siniakov avait une aide à domicile : une jeune femme, restée plus de six ans à leur service, qui aidait Anna pour les tâches quotidiennes. « Elle a dû arrêter de travailler pour des raisons personnelles. Je me suis dit que c’était le bon moment pour devenir autonome (rires) : désormais, les enfants m’aident beaucoup plus ! », explique la mère de famille.

Avant, Anna se levait toujours la première. Désormais, c’est Assia qui se lève dès 6 heures du matin – « pour avoir le temps de se pomponner » – puis réveille tout le monde. Les enfants partent les uns après les autres à l’école à pied et ensuite, Anna s’occupe de son mari. Ce dernier parti, elle a du temps pour elle : « Je fais un peu de ménage ou alors j’étudie ».

Quand elle est tombée enceinte de son premier enfant, Anna a abandonné ses études de pédagogie. Elle suit maintenant des cours du soir pour achever son cursus, qu’elle devrait avoir terminé dans un an. La jeune femme espère pouvoir un jour travailler. En attendant, elle est, selon ses termes, « chauffeur de taxi » l’après midi : « Lorsque les enfants ont fini de déjeuner, je les conduis chacun à leurs activités respectives ».

Le soir, c’est de nouveau la frénésie : tout le monde doit faire ses devoirs, se préparer pour le lendemain et passer à table. L’État distribue chaque trimestre aux familles nombreuses des céréales et certaines denrées non périssables. « Pour le reste, nous dépensons environ 14 000 roubles par semaine », confie la maîtresse de maison. Quand je l’interroge sur le temps qu’elle passe quotidiennement en cuisine, Anna reste évasive – puis sa fille aînée lance : « 24 heures par jour ! ».

Que pensent les autres de leur vie, rythmée par les exigences et les personnalités de chacun ? C’est Assia qui me répond : « Mes camarades de classe sont jaloux : j’ai toujours quelqu’un avec qui jouer. Les instituteurs, en revanche, sont méchants ! » Sa mère précise que certains professeurs se sont permis, en classe, des réflexions sur les tares d’une famille si nombreuse – et relativement modeste qui plus est. « Je passe beaucoup de temps à expliquer à chacun de mes enfants pourquoi il ne faut pas écouter les critiques. Je ne veux pas qu’ils aient honte : il n’y a aucune raison à cela », insiste-t-elle.

D’autant qu’Anna n’a pas la prétention d’imposer à quiconque son modèle familial : elle cultive le respect de la différence au sein de son foyer. « Les êtres sont tellement divers à l’intérieur d’une même famille. Je veux enseigner à mes enfants à ne pas juger les autres et à ne pas prêter attention aux jugements extérieurs. Dans une famille comme la nôtre, on en apprend beaucoup sur le vivre-ensemble », conclut-elle.

« Il ne faut pas vouloir des enfants à tout prix »

Malgré toutes ses grossesses – six en neuf ans –, Anna a conservé un air juvénile. Elle sourit lorsque je lui en fais la remarque. « C’est passer tout son temps en compagnie des enfants qui aide à rester jeune », assure-t-elle.

Pourtant, des enfants, elle n’en voulait pas : issue d’une famille nombreuse, elle savait trop bien, avec quatre frères, ce que cela impliquait. Son mari, qui n’a qu’une sœur, rêvait lui d’une grande famille. « Après la naissance de Gricha, le premier, j’ai ressenti un bonheur si intense que j’ai changé d’avis. Ça s’est fait naturellement – nous n’avons rien planifié », confie Anna. Et c’est finalement le papa qui – au bout du sixième – a dit « stop ». « Il voyait que c’était difficile pour moi, avoue Anna. Les premières années, c’est physiquement que c’est le plus dur, on ne dort presque pas. Puis lorsqu’ils grandissent, c’est la bataille psychologique qui commence (rires) ! »

Anna parle toutefois de la période où elle a dû abandonner ses études comme d’une « tragédie ». Elle a repris un cursus universitaire non seulement pour se mettre à travailler mais aussi pour que ses enfants soient fiers d’elle : « Je ne voudrais pas qu’ils aient le sentiment que leur maman se contente de rester enfermée à la maison toute la journée. Je veux être plus que ça – pour eux et pour moi ».

Et pourtant, Anna assure n’avoir aucun regret – si ce n’est d’avoir été souvent trop sévère avec son aîné. « Les premiers enfants sont toujours des martyrs, comme on dit ! », plaisante-t-elle. Elle n’a pas le sentiment d’avoir gâché sa jeunesse, ni sa carrière. L’important, dit-elle, est de savoir respirer un peu quand la charge est trop lourde, de savoir s’évader.

À celles qui l’envient, Anna répond qu’il ne faut pas « vouloir plein d’enfants à tout prix ». « Chacun a sa place dans la société, sa façon de se réaliser : et pour certaines femmes, cela peut passer par autre chose que la maternité. Dans le même temps, en ce qui me concerne, et alors que j’étais au départ réticente, je me dis maintenant : une fois qu’une carrière, une promotion, une vie ont passé, que reste-t-il ? » Ses enfants.