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des 50 ans du vol de Gagarine, les éditions Molodaïa Gvardia ont sorti une biographie du premier cosmonaute. L'auteur, Lev Danilkine

Lev Danilkine : « Gagarine a montré qu’il existait une issue de secours »

À l’occasion des cinquante ans du vol de Gagarine, les éditions Molodaïa Gvardia ont sorti une biographie du premier cosmonaute. Le Courrier de Russie a rencontré son auteur, Lev Danilkine.

Lev Danilkine : « Gagarine a montré qu’il existait une issue de secours »
Gagarine

Le Courrier de Russie : Pourquoi cette biographie ?

Lev Danilkine : Je pourrais vous répondre que je l’ai écrite parce que, enfant, j’avais une montre à l’effigie de Gagarine… Mais c’est une autre réponse que je vais vous donner. Je suis critique littéraire. J’écris sur des livres déjà parus. Mais souvent, je m’interroge aussi sur les livres qui devraient être écrits. Je me disais qu’il nous manqait une biographie de Gagarine. Il y en a bien quelques-unes, rédigées encore du temps de l’URSS. Mais elles ne répondent pas à la question du pourquoi. Pourquoi ce vol ?

LCDR : Et pourquoi ?

L.D. : Le vol de Gagarine permet de comprendre à quoi ça sert, la Russie et tous ses grands espaces. Que ce n’est pas la « Haute Volta avec des fusées », que c’est autre chose. Évidemment, il y avait des sceptiques, il y en a toujours, pour dire « encore un toutou à galons dorés envoyé dans l’espace » ! Mais moi, je vois bien la différence entre envoyer un chien et envoyer un homme…

LCDR : Et en quoi consiste-t-elle ?

L.D. : C’est Gagarine qui devrait répondre à cette question, pas moi. Surtout, ce n’est pas un sujet à aborder autour d’une table de café.

LCDR : Mais tout de même ?

L.D. : Gagarine a montré qu’il existait une issue de secours. Avant son vol, personne ne savait exactement si un être humain pourrait survivre dans l’espace avec ses températures extrêmes, son apesanteur, son absence d’oxygène. Gagarine a prouvé que c’était possible. Si vous lisez autre chose que votre page Facebook, vous réaliserez aisément que notre planète est loin d’être le lieu le plus sûr de l’univers et, qu’avec le temps, elle devient de moins en moins adaptée à la vie humaine. Je ne suis pas en train de vous prédire l’Apocalypse. Mais il devient évident qu’à un moment donné, l’homme sera confronté à une crise globale. Et il devra trouver rapidement des solutions…

LCDR : Une autre explication ?

L.D. : Gagarine est aussi la meilleure illustration de la faculté de l’humain à l’expansion et à la transformation. L’homme ne peut pas passer sa vie dans le village où il est né. Vient un moment où il s’y sent à l’étroit. Et il le quitte, à ses risques et périls, pour se lancer à la découverte de mondes inconnus… Il y a des gens qui disent que le but de l’Humanité est de vaincre la mort. Il est cependant difficile d’y parvenir sur Terre. Alors que dans l’espace, ce serait peut-être réalisable.

LCDR : Pourquoi le premier vol dans l’espace a-t-il eu lieu en URSS ?

L.D. : Tout d’abord parce que dans les années 50, l’Union Soviétique affichait une hausse économique comparable à celle de la Chine d’aujourd’hui ou du Japon des années 80. C’était un pays aux perspectives de développement immenses. C’est d’ailleurs en cela que résidait son attrait pour beaucoup de pays du Tiers-monde. Ensuite, c’est parce que l’URSS était passée maîtresse dans l’art de tourner les erreurs des autres à son avantage.

LCDR : Concrètement ?

L.D. : Je pense notamment à l’erreur des Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Ils espéraient remporter la guerre avec des missiles balistiques, et ont largement développé leur construction au détriment d’autres types d’armement. Ils ont fabriqué les fameux V2. En comparaison avec d’autres armes, les V2 ont fait peu de victimes et n’ont pas aidé l’Allemagne à gagner la guerre. En revanche, ces missiles sont devenus les prototypes des lanceurs soviétiques et américains…

LCDR : Et comment donc ?

L.D. : En 44 et 45, les Allemands ont lâché tout un tas de missiles sur Londres. À la Libération, les Américains en ont récupéré les débris et, sur le modèle, en ont créé de nouveaux. Les Américains ont encore été largement aidés par Wernher von Braun, l’ingénieur concepteur des V2. Lors des tout derniers jours du conflit, ils ont lancé une opération spéciale pour le récupérer.

LCDR : Et l’URSS ?

L.D. : Le succès du programme spatial soviétique a aussi été fortement conditionné par les avancées des Allemands. Après la guerre, Korolev s’est rendu en Allemagne, il a rencontré plusieurs des membres de l’ancienne équipe de Von Braun… Ce qui lui a permis d’avancer dans son projet. Là-dessus, heureusement pour l’URSS, les Américains eux aussi ont commis une erreur !

LCDR : Laquelle ?

L.D. : Eh bien, bien qu’ils aient réussi à recruter Von Braun, ils ne se sont pas pressés de construire de nouvelles fusées. Ils possédaient déjà la bombe atomique, et des missiles leur permettant d’irradier, d’un seul coup, 300 villes soviétiques. Ils étaient tranquilles, vous voyez… L’URSS, de son côté, n’avait pas de missile capable d’anéantir la moitié du territoire américain. De fait, ils ont dû s’y mettre, et le plus vite possible ! Et ils y sont parvenus grâce à une troisième erreur !

LCDR : Celle de ?

L.D. : Ha ! des ingénieurs qui ont rédigé la commande pour Korolev. Ces derniers se sont trompés dans les calculs du poids de la bombe que la nouvelle fusée devrait pouvoir transporter. Ils ont estimé une bombe bien plus puissante, et exigé, de fait, une fusée gigantesque ! Que Korolev a conçue ! Finalement, cette fusée n’a pas servi à porter une bombe mais le fameux vaisseau Vostok. Celui de Gagarine…

LCDR : Et les Américains ?

L.D. : Le 12 avril 1961 a été pour eux un véritable choc. Kennedy a exhorté le Congrès à accorder des fonds au programme spatial américain. Ils y ont investi dix fois plus d’argent que les Soviétiques.

LCDR : Le vol de Gagarine serait donc une sorte d’ « effet secondaire » de l’élaboration de la plus puissante arme du monde…

L.D. : Le programme spatial soviétique était évidemment un compromis. Entre, d’une part, les ambitions d’un Korolev rêvant de vols interplanétaires et, de l’autre, celles, plus pragmatiques et guerrières, des militaires qui le finançaient. Korolev devait en permanence les convaincre que la conquête spatiale pourrait aider à remporter une éventuelle nouvelle guerre… Ce n’est donc pas un hasard si Gagarine était militaire, tout comme l’ensemble des premiers cosmonautes.

LCDR : Et le grand rêve de la conquête spatiale dans tout ça ? Le fameux « cosmisme russe » ? Tsiolkovski et les autres ?

L.D. : Mais ils étaient tous là, dans ce premier vol ! Korolev était passionné par les travaux de Tsiolkovski. Gagarine l’avait aussi énormément lu dans sa jeunesse, avant même de penser à devenir cosmonaute. Et puis, avant ce premier vol, un autre événement avait eu lieu qui a fait que la conquête spatiale a, au moins pour un temps, uni les Soviétiques dans un projet commun.

LCDR : De quoi s’agit-il ?

L.D. : De La Nébuleuse d’Andromède. C’est un livre de science-fiction, écrit par Ivan Efremov en 1958. Avant la lecture de ce roman, les Soviétiques n’avaient pas d’image concrète de l’avenir communiste qu’ils cherchaient à bâtir… Le paradis sur terre avait des contours très flous, en somme. Efremov a été le premier à relier l’image d’un monde juste et humain à la conquête spatiale. Dans son œuvre, la conscience humaine est en adéquation parfaite avec le développement technologique de la société. Efremov a montré que la voie vers le communisme passait par l’espace. Avec lui, le futur recevait des contours déterminés, devenait brusquement tout à fait à portée. C’est ce qui explique la tendresse que les Soviétiques avaient pour le projet spatial, pour tous leurs cosmonautes…

LCDR : Une affection de courte durée, pourtant…

L.D. : Effectivement, après 66 et la mort de Korolev, les progrès de l’URSS dans l’espace se sont faits bien moins spectaculaires. Si Korolev avait vécu un peu plus longtemps, l’Union Soviétique n’aurait jamais perdu la course à la Lune, et aurait certainement envoyé des hommes sur Mars dans les années 70. Mais il est mort. Et, depuis, on n’a pas trouvé d’autre génie qui pourrait débarquer dans le café où nous sommes assis et le transformer, en quelques heures, en un centre de gestion des vols interplanétaires… J’aurais aimé écrire une biographie de lui aussi, mais il en existe déjà une. De très bonne qualité. Signée Iaroslav Golovanov.

LCDR : Pourquoi, selon vous, les cinquante ans du vol de Gagarine ont-ils été si peu célébrés ? Même pas un petit feu d’artifice sur la place Rouge…

L.D. : Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question… L’intérêt du monde pour la conquête spatiale a sensiblement diminué avec la fin de la course à l’espace. Aujourd’hui, beaucoup remettent en doute même la nécessité des vols habités. Vous savez, dans un monde gouverné par la fameuse « main invisible du marché », il est généralement difficile d’admettre l’utilité de choses exigeant d’importantes dépenses et ne rapportant pas nécessairement de bénéfices concrets. Aujourd’hui, les gens se referment sur eux-mêmes. Ils ne pensent plus à l’expansion. Ils se plongent dans un chaudron de réseaux sociaux et y cuisent à petit feu, volontairement. Et que feront-ils quand une météorite leur tombera sur la tête, hein ? Parce que, certes, il n’en est pas tombé depuis déjà des centaines d’années ; mais qu’est-ce qui vous prouve qu’il n’en tombera pas une dans les toutes prochaines secondes ?

Propos recueillis par Inna Doulkina

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