|  
37K Abonnés
  |   |  
Viktor Solkine est le président de l’Association des études sur l’Égypte ancienne MAAT, basée à Moscou.

Viktor Solkine : « Dans toute la Russie, il n’y a pas plus de 15 égyptologues professionnels »

Viktor Solkine est le président de l’Association des études sur l’Égypte ancienne MAAT, basée à Moscou. Ce passionné mène un travail de démocratisation du savoir scientifique en Russie par le biais de conférences et la publication de plusieurs encyclopédies. Le Courrier de Russie a rencontré cet égyptologue pour en savoir un peu plus sur son action.

Viktor Solkine est le président de l’Association des études sur l’Égypte ancienne MAAT, basée à MoscouLe Courrier de Russie : Votre association fête, en 2011, ses dix années d’existence. Pouvons-nous remonter aux origines et savoir comment est né le projet ?

Viktor Solkine : Personnellement, je suis passionné par l’Égypte depuis l’âge de 7 ans. À l’époque, ma mère m’avait emmené au Musée Pouchkine et j’avais été fasciné par la salle égyptienne. Je suis resté béat pendant un long moment et, depuis, ça ne m’a plus quitté. L’association que je préside est née d’une initiative de l’Ambassade de la République arabe d’Égypte en Russie. Avec la chute du pouvoir soviétique, nous avons réalisé que l’égyptologie se réduisait en Russie à un cercle très fermé de chercheurs, et que les jeunes n’avaient pas accès aux connaissances. Nous avons donc décidé de diffuser ces informations ici, dans notre pays. L’objectif premier est d’ouvrir au plus grand nombre la connaissance de la science.

LCDR : Quelles sont les autres finalités de l’association ?

V.S. : Les étudiants qui choisissent cette période de l’histoire n’ont accès, au sein de l’Université de Moscou, qu’à un séminaire de deux mois consacré à l’égyptologie. Nous avons donc crée un cursus de cours étalés sur trois ans. La première année est consacrée à l’histoire et à l’archéologie, la deuxième à la religion, et la troisième à l’histoire de l’art et la muséologie. Nous étudions les collections d’art égyptien dans les musées du monde entier. Nous prenons appui sur les méthodes d’apprentissage de l’École du Louvre à Paris et de l’Université américaine du Caire. Dans une autre perspective, nous proposons des cours de langues de l’Égypte ancienne. Également sur trois ans. Toutes les formations que nous dispensons sont soumises à une période probatoire d’un an durant laquelle l’étudiant doit prouver qu’il s’intéresse vraiment à ces études. Si, à l’issue de ces cursus, nous constatons que l’étudiant est vraiment passionné par le sujet, nous l’intégrons à des projets scientifiques menés par notre association.

LCDR : Quels sont les projets scientifiques que l’association MAAT a menés ?

V.S. : Il y en a eu plusieurs au cours de ces dix années. Nous avons participé à la restauration de la statue colossale du sphinx Aménophis III à Saint-Pétersbourg, en 2005. C’était une mission très importante, car il s’agit de l’un des monuments de l’Égypte antique les plus connus des collections russes. Ensuite, nous avons entrepris une collaboration avec la mission des Colosses de Memnon et du temple funéraire d’Amenhotep III à Kôm-el-Hettan, tout près de Louxor. C’est le plus grand temple de la capitale du sud de l’Égypte, les deux colosses atteignent 18 mètres de hauteur. Le temple a été édifié au 14ème siècle avant notre ère, et fut détruit par un tremblement de terre au premier siècle avant J-C. Nos étudiants travaillent également dans les missions américaines du temple d’Amon à Djebel Barkal, au Soudan. Nous sommes les seuls Russes à travailler au Soudan dans ce projet avec les spécialistes américains.

LCDR : Vous avez également établi un recensement des collections d’art égyptien en Russie ?

V.S. : Oui. Nous avons visité beaucoup de musées des provinces russes. Il y a énormément d’objets mal connus, provenant de collections amassées par des voyageurs russes du 19ème siècle. Et ce ne sont pas des objets de moindre importance : il s’agit de sarcophages, de stèles, de statues, etc. On trouve par exemple, au Musée Kramskoï de Voronej, une collection très importante d’objets venant du fonds privé d’Otto Friedrich von Richter, un explorateur allemand qui a voyagé à de nombreuses reprises à Constantinople. Après sa mort, en 1816, son père a offert l’ensemble de la collection au tsar Alexandre Ier. Et puis cette collection a été totalement oubliée, jusqu’à ce que nos équipes finissent par la redécouvrir. Vous savez, dans toute la Russie, il n’y a pas plus de 15 égyptologues professionnels, alors ce travail de recensement est un immense chantier. Aujourd’hui, toute l’information est collectée, et nous allons maintenant publier un catalogue des collections de l’Égypte ancienne présentes dans tous les musées de Russie.

LCDR : Pensez-vous qu’il reste des objets qui se trouveraient dans des collections privées ?

V.S. : Oui. Et tout particulièrement si l’on parle de l’époque de Nasser et de la construction du barrage d’Assouan. Plus de 200 objets sont notamment en possession du traducteur officiel russe qui était alors présent sur place. Nous avons fait l’expertise de ces objets et le propriétaire nous a autorisés à les publier dans notre catalogue.

LCDR : Comment fonctionne votre association sur le plan financier ?

V.S. : Nos 200 membres paient une cotisation de 1 500 roubles par mois à l’association. Et nous bénéficions aussi du soutien d’organismes privés, des antiquaires par exemple.

LCDR : Qui sont les Russes qui s’intéressent à l’Égypte ancienne ?

V.S. : C’est très divers. Mais on peut distinguer deux grands groupes. Le premier est composé d’étudiants en histoire et histoire de l’art, qui viennent chercher une spécialisation grâce aux cours dispensés par notre association. Le deuxième groupe, ce sont des personnes ayant visité l’Égypte et qui désirent en savoir plus sur sa civilisation. Il y a donc deux courants : des professionnels et des amateurs. Mais nous avons par exemple rencontré, à deux reprises, le cas d’amateurs qui ont choisi d’entreprendre des études plus académiques et de devenir égyptologues.

LCDR : Énormément de Russes visitent l’Égypte, mais ils se cantonnent à des sites bondés de touristes. Or, ressentir la force de l’histoire d’un lieu nécessite du calme. Avez-vous des endroits à conseiller ?

V.S. : Beaucoup de Russes voyagent en Égypte simplement pour aller à la mer et s’enfermer dans des hôtels. Mais si je devais recommander un endroit très intéressant pour la culture de l’Égypte ancienne et qui n’est pas très visité, je dirais Abydos. C’est à 70 kilomètres au nord-ouest de Louxor. Le site abrite l’incroyable temple de Séthi Ier, le père de Ramsès II. Il y a énormément de fresques, de couleurs. C’est un endroit merveilleux.

LCDR : Que pensez-vous des événements actuels en Égypte ?

V.S. : J’espère évidemment que le pays va évoluer vers une situation plus démocratique. Mais je voudrais parler d’une chose importante. Pendant les manifestations de la place Tahir, il y a eu des dommages collatéraux : des pillards se sont introduits dans le Musée du Caire pour y dérober des objets, et ont notamment endommagé deux momies en s’en servant pour briser les vitrines. Comprenant que ces objets étaient trop célèbres pour être vendus, les voleurs les ont jetés dans des poubelles près du musée. Environ 70 objets ont été détériorés, notamment deux statues de Toutânkhamon en bois doré et une statue de Néfertiti. Ceux qui ont fait ça sont des incultes. Mais dans le même temps, au cours des émeutes, des étudiants et des membres du personnel des services des antiquités ont fait une chaîne humaine autour du Musée du Caire, pour protéger leur patrimoine.

LCDR : Avez-vous des projets pour réparer ces dommages ?

V.S. : Nous avons publié une lettre ouverte à Monsieur Medvedev pour que la Russie propose son aide à l’Égypte. Nous possédons ici des restaurateurs de très haut niveau et nous avons le projet, avec l’Académie des Beaux-Arts, d’envoyer un groupe de six personnes sur une mission au Caire. Seules la Russie et l’Italie ont, à ce jour, fait de telles propositions à l’Égypte. Le groupe de restaurateurs qui sera envoyé au Musée du Caire sera payé par l’État russe. La mission partira à la mi-avril, et restera 3 mois sur place afin d’effectuer les travaux de restauration. Le projet est totalement financé par des fonds publics russes, à hauteur de 100 000 dollars. J’ai été très surpris – mais à la fois très heureux – de constater que le président n’a pas hésité à apporter son aide.

Propos recueillis par Jean-François Deman

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Luxury Wedding and Gift Fair : mariage français au cœur de Moscou

Belles robes, parfums, bijoux, féerie et romantisme… : la Luxury Wedding and Gift Fair est, de l’avis de tous, un événement où les gens viennent rêver. Rendez-vous est donc pris pour l’édition de février 2012.

2 mars 2011
Économie

ProdExpo 2011

La foire de l’agroalimentaire ProdExpo s’est tenue du 7 au 11 février à l’Expocentre de Moscou.

25 février 2011
Gens

Un grain de poésie dans la vodka

Le Courrier de Russie a rencontré quelques poètes d'aujourd'hui et témoigne pour vous d'une semaine à leurs côtés.

14 février 2011