Julia Kristeva : « Ce qu’il manque avant tout à la nation russe aujourd’hui, c’est d’être fière d’elle-même »

Rencontre avec une chercheuse émérite titulaire du prix Holberg en 2004, équivalent du Nobel pour les sciences humaines.


Samedi 4 décembre, la psychanalyste, linguiste et écrivain Julia Kristeva s’est rendue au 12e Salon non/fiction qui se tenait à La Maison Centrale des Artistes (Tsentralnyy Dom Khoudojnika) à Moscou. Cette intellectuelle cosmopolite a mené un débat autour de la question : penser la liberté aujourd’hui. Rencontre avec une chercheuse émérite titulaire du prix Holberg en 2004, équivalent du Nobel pour les sciences humaines.

Crédits : J.Foley/Opale
Crédits : J.Foley/Opale

Le Courrier de Russie : Julia Kristeva, vous êtes née en Bulgarie et avez quitté votre pays pour vous installer en France à l’âge de 25 ans. Comment définiriez-vous aujourd’hui votre identité linguistique et culturelle ?

Julia Kristeva : Mon identité est polyphonique, à l’image du monde européen d’aujourd’hui. Cette identité polyphonique qui, je pense, est assez commune à tous les Européens, est un atout en même temps qu’une fragilité. Fragilité car il est difficile de coordonner les différents idiomes que je parle. Par exemple, il m’arrive encore souvent de rêver en langue bulgare, mais je ressens plutôt ma langue natale comme une langue morte. Morte en moi-même, je veux dire. Car je ne la pratique plus vraiment. Mais c’est tout de même le bulgare qui me vient en aide lorsque, fatiguée, je sèche sur des calculs, par exemple… Et c’est un atout bien entendu, dans la mesure où je considère le multilinguisme comme une respiration extraordinaire. Je dis donc que le futur homme du monde sera à l’image de cet Européen : un sujet singulier au psychisme intrinsèquement pluriel, bilingue, trilingue, multilingue. Et le grand pari sera de savoir si cet Européen de demain va, par facilité, se réduire au globish english, ou s’il utilisera l’anglais simplement pour le marché et gardera son multilinguisme comme accès à cette intériorité polyphonique que nous lègue la culture européenne.

LCDR : D’origine bulgare, vous partagez aujourd’hui votre temps entre les universités Columbia de New York et Paris 7 Denis Diderot. Vous affirmez-vous Française ?

J. K. : Oui, je porte les couleurs de la République française lorsque je me déplace à l’étranger. Je suis avant tout une intellectuelle cosmopolite. Disons que, plus qu’un mouvement volontaire de ma part, c’est la culture française qui m’a adoptée. Je citerai Saint-Augustin pour définir ce que je ressens profondément : « In via, in patria ». C’est-à-dire : la seule patrie, le voyage. Dans mon roman Meurtre à Byzance, je fais dire d’ailleurs à l’héroïne : « Je me voyage ». Pour moi, il n’y a pas d’identité fixe.

LCDR : Pourquoi avoir choisi le thème de la liberté pour cette conférence à Moscou ?

J. K. : Parce qu’il me semble que c’est un problème essentiel. Peut-être aussi par rapport au contexte, en pensant que c’est une idée qui se perd aujourd’hui…

LCDR : Vous pensez à la Russie en disant cela ?

J. K. : Je ne sais pas. J’ai l’impression que la culture russe n’a pas vraiment, ou pas entièrement, intégré cette notion de liberté. C’est resté assez superficiel, en somme. J’ai bien peur qu’aujourd’hui en Russie, l’idée soit davantage comprise comme une adaptation au free market ; et que ça donne aux gens la possibilité – enfin pour ceux qui en ont les moyens financiers du moins – de devenir des mafieux. Les autres, les plus modestes, sont écartés de ce mouvement général du marché libre dans lequel s’avance le monde actuel. Il faudrait approfondir la tradition et apprendre les nouveaux moyens de s’interroger à travers les sciences humaines, la psychanalyse et l’art, afin de conserver cette inquiétude de se poser des questions. Ne pas se soumettre. Mais le refus de soumission est très russe, donc il y a bon espoir. Ce qu’il manque avant tout à la nation russe aujourd’hui c’est d’être fière d’elle-même.

LCDR : On entend régulièrement parler, ces derniers temps, d’une possible abrogation du régime des visas entre l’Europe et la Russie. La ratification de cette mesure ne sera pas pour demain. Vous avez travaillé sur le thème de l’immigration, pouvez-vous donner votre avis sur cette question ?

J. K. : Je pense qu’il faut respecter les nations avant tout, la raison principale étant qu’elles sont très meurtries aujourd’hui. Et l’envahissement des nations par les immigrations tous azimuts est quelque chose de très douloureusement vécu. Il faut trouver le juste équilibre…

LCDR : La grande question de votre intervention était : « Penser la liberté aujourd’hui ». Vous avez défini ce concept en différents points. Pourriez-vous les résumer pour les lecteurs du Courrier de Russie ?

J. K. : Oui. Je parle d’abord du choix. Pour beaucoup de gens aujourd’hui, être libre signifie avant tout avoir le choix. Or, je pense que c’est une façon mercantile de penser la liberté. C’est le marché qui nous demande de choisir entre le produit X ou Y. La question de la liberté est éminemment plus profonde.

Dans ma définition, j’ajoute donc le concept des initiatives. Dans sa Critique de la raison pure, Kant affirme que la liberté n’est pas une opposition. Banalement, beaucoup pensent qu’être libre c’est la possibilité de dire non, de se révolter. Or Kant ne dit pas cela. Il dit que nous sommes libres non pas quand nous disons non, mais quand nous pouvons prendre une initiative ; quand nous pouvons commencer quelque chose de nouveau. Au cours de mon intervention tout à l’heure, une dame a protesté parce qu’il n’y avait pas assez d’oreillettes pour les traductions.

LCDR : La propension des Russes à se révolter dont vous parliez à l’instant…

J. K. : Exactement ! Et cette dame a bien fait ! Mais la véritable liberté c’est quand on trouve une solution…

LCDR : Vous évoquiez, en troisième point, L’Homme révolté de Camus. Est-ce la révolte ou la révolution qui définit la liberté ?

J. K. : Je ne pensais pas à une révolte qui se heurte à des impasses. Celle qui consiste simplement à rejeter quelque chose, sans avoir de programme. Non. Il s’agit plutôt, dans mon idée, de la révolte dans le sens sanskrit du mot vel – que l’on retrouve dans révolte – et qui veut dire « aller en arrière pour repartir en avant ». La liberté ne peut pas être trouvée sans cette sorte d’anamnèse, de retour dans le passé, de réhabilitation de la mémoire pour mieux renaître.

Quatrièmement, je pense que c’est la rencontre des différents qui définit la liberté aujourd’hui. Il s’agit là de la liberté comme rencontre surprenante avec l’autre. Je suis libre quand je vous rencontre dans votre altérité, dans votre différence ; et quand vous me rencontrez dans la mienne, tout en conservant nos différences respectives.

Enfin, last but not least, je m’appuie sur le travail de Hannah Arendt, un des plus grands génies féminins du 20ème siècle selon moi, pour dire que la liberté est corrélative au jugement esthétique. Arendt imagine un lien possible entre les individus qui serait basé sur le jugement esthétique. Et où chacun garderait sa singularité de sujet sensible et capable de juger. Cette communauté où chacun respecterait le jugement esthétique de l’autre, c’est mon rêve, et j’aimerais que tout le monde réfléchisse à cela.

LCDR : Vous critiquez le fait de réduire la liberté à la notion de choix. Pourtant, vous-même incarnez cette diversité dans la multiplication de vos activités professionnelles. N’y a-t-il pas là une contradiction ?

J. K. : Disons que j’établis le lien dans la profondeur de ces savoirs, et que c’est la psychanalyse qui unit toutes ces activités. Je citerais, pour me justifier, La Fontaine : « La diversité c’est ma devise ». Mon identité est une révolte permanente. L’identité, ce n’est finalement que se découvrir étranger à soi-même.

Julia Kristeva est née en 1941 en Bulgarie. En 1964, elle obtient une bourse d’études et vient s’installer en France. Rapidement, elle participe à la revue d’avantgarde Tel Quel. C’est à l’occasion de cette collaboration qu’elle rencontre l’écrivain Philippe Sollers qui deviendra, quelques années plus tard, son mari. Docteur en lettres, psychanalyste, sémiologue et romancière, Julia Kristeva a remporté de nombreux prix pour l’ensemble de son oeuvre, notamment le prix Holberg et la Légion d’Honneur. Professeur émérite de l’Université Paris 7 Denis Diderot et de Columbia à New York, elle se consacre tout particulièrement à la littérature du XXe siècle.