Mikhaïl Prokhorov : « Je ne rêve pas »

« Je ne rêve pas. La vie, j’aime la vie, j’ai tant de choses à faire, tant d’amis intéressants à voir et je n’ai pas le temps pour tout. Dans ce sens, je ne rêve pas. »


Mikhaïl Prokhorov est la deuxième fortune de Russie. C’est aussi un oligarque à part, réputé pour sa simplicité, son goût du sport et de la bonne chère. Entretien exclusif avec Le Courrier de Russie.

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Mikhaïl Prokhorov
Mikhaïl Prokhorov

Le Courrier de Russie : Vous avez réussi. Quel est votre horizon aujourd’hui ?

Mikhaïl Prokhorov : Je ne crois pas avoir réussi. J’ai créé la base pour réussir. Mon succès est dans l’avenir. Si j’estimais que mon succès était passé, il serait temps de partir à la retraite. Tous les sept ou huit ans, il faut que je change de business. Pour commencer j’ai travaillé dans les PME, ensuite dans la banque puis comme directeur d’une multinationale et maintenant je suis investisseur privé. Dans quatre ans, je ferai autre chose, je ne sais pas encore quoi et ne l’envisage jamais.

LCDR : A quoi attribuez-vous cette lassitude ?

M. P. : Ce n’est pas de la lassitude, au contraire, c’est une envie de faire autre chose. Après sept ou huit ans dans une activité, on n’a plus faim, on est rassasié mais aujourd’hui j’ai encore plus d’énergie qu’hier pour travailler dans les nouveaux domaines.

LCDR : Votre stratégie d’investissement est-elle tournée vers la France ?

M. P. : Il y a un élément stratégique essentiel à mon avis, le business doit être rapide, il faut trouver la voie la plus courte, c’est en fait la théorie de la paresse absolue : tu agis là où tu es meilleur que les autres. Je pense que mon avantage est en Russie si je peux y trouver des actifs dont le prix est inférieur à celui auquel ils seraient vendus en France.

LCDR : De quelle manière procédez-vous dans la recherche de vos actifs ?

M. P. : Quand nous analysons un actif, nous faisons un premier plan avec une équipe gestionnaire puis nous regardons si avec un partenaire russe ou étranger 1+1 est égal à plus de deux et quand c’est le cas, on y va.

LCDR : Des exemples ?

M. P. : Oui, avec une entreprise française justement, Dalkia, pour monter un projet sur le marché du chauffage en Russie qui est un marché en mauvais état. Nous parvenons donc à avoir un avantage concurrentiel en combinant l’expérience en la matière de Dalkia International et notre compréhension professionnelle de la réalité russe. Le résultat sera merveilleux, il y a vraiment beaucoup de choses à faire sur ce marché.

LCDR : Vous avez en revanche effectué desinvestissements culturels en finançant l’exposition « Sibérie inconnue » en France, à Lyon ?

M. P. : J’ai des relations particulières avec la France et la fondation que j’ai créée travaille en Sibérie et a son état-major à Krasnoïarsk. Quand nous envisagions de quelle façon célébrer l’année croisée France-Russie, nous avons noté que Krasnoïarsk et Lyon étaient toutes les deux des villes au centre de leur pays, bien sûr ce sont deux pays différents mais les cultures de deux villes au centre peuvent s’unir. Pour la culture russe, la matriochka a nourri le monde entier et rempli sa mission, nous, nous avons choisi d’autres représentants de cette culture : des artistes doués qui s’expriment sur la Sibérie.

« La culture je comprends son rôle mais je préfère le sport »

LCDR : Vous avez déclaré avoir une relation particulière à la culture.

M. P. : La culture, je comprends son rôle et notamment son influence sur l’évolution des sociétés mais je préfère le sport. Le mécène le plus horrible est celui qui juge qu’il a un goût, les dégâts qu’il causera seront à la hauteur des investissements réalisés. La culture est un domaine d’activité assez spécifique, moi je suis un mécène modèle, j’y agis avec l’esprit froid et non le cœur chaud.

LCDR : Pourquoi ?

M. P. : Parce que tous les changements de société dans le monde ont été des changements culturels qui entraînaient ensuite des changements économiques et ce, depuis la Renaissance, alors on ne va pas réinventer la bicyclette. La connaissance des lois sociales augmente les bénéfices et procure un grand plaisir aux gens cultivés !

LCDR : Vous parliez de la Renaissance, les Médicis ont commencé par le pouvoir économique, puis culturel avec le mécénat, puis politique puis religieux, où vous situez-vous ?

M. P. : J’espère que je resterai à la première étape.

LCDR : Religieux, politique, non ?

M. P. : Je suis encore loin de ces étapes. La politique ne m’intéresse pas, les gens qui en font sont dans des états de non liberté absolue, il n’y a pas de petits plaisirs pour eux dans la vie puisqu’il y a toujours l’opinion publique. J’ai du respect pour eux et je me dis souvent : comment font-ils pour aimer autant le pouvoir ? La qualité et la joie de vivre font que je resterai à cette première étape des Médicis.

LCDR : Parlez-nous de votre relation à la France.

M. P. : La France et la Russie sont les pays où je passe le plus de temps. A Moscou je fais mon business et dès que je le peux, je passe des vacances en France. J’ai une faiblesse, je suis gourmand et la cuisine française est celle que je préfère. C’est une grande épreuve pour moi à chaque fois parce que je mange trop et dois ensuite faire cinq à huit heures de sport par jour !

LCDR : Qu’aimez-vous en France en dehors de la nourriture ?

M. P. : L’ambiance, il y a quelque chose que je ne peux pas expliquer, mon énergie augmente, c’est peut-être ça que j’aime en France, une énergie forte.Mikhaïl Prokhorov

LCDR : C’est amusant, c’est exactement le contraire qu’on entend des Français de Moscou.

M. P. : C’est la loi des systèmes : quand un homme se meut à l’intérieur d’un système, il n’y a pas d’énergie, quand il passe d’un système à un autre, l’énergie est différente.

« Moi j’aime la France »

LCDR : Et les liens culturels, historiques entre la France et la Russie ?

M. P. : Difficile d’être objectif, moi j’aime la France. Au XVIIIe siècle, l’élite russe parlait mieux le français que le russe, ce n’est pas par hasard. Historiquement on voit qu’en politique étrangère, les relations entre la Russie et la France, même sous l’Union Soviétique, étaient bonnes. Sur les questions les plus aiguës, il y a toujours eu une convergence de vues.

LCDR : Qu’est-ce qui vous excite aujourd’hui ?

M. P. : La vie même. Je ne fais rien de ce qui ne m’excite pas. J’adore les difficultés pour les surmonter ensuite. Vous connaissez le proverbe russe : « Nous créons nous-mêmes nos difficultés pour les surmonter de façon héroïque ».

LCDR : Quel type de difficultés ?

M. P. : Dans le sport, le business, c’est le côté extrême qui m’attire tant qu’il est contrôlé. Quand il n’est pas contrôlé, je le mets sous contrôle d’abord, et je m’en occupe après. Je vais vous donner un exemple. Je fais du jet ski. Quand la vague était supérieure à deux mètres, je ne pouvais pas sauter à 360 ° et puis on m’a donné la solution : un tremplin et après six mois d’entraînements, je sautais à quatre ou cinq mètres. Et pourtant j’avais déjà plus de quarante ans. L’extrême était devenu contrôlé.

LCDR : Y-a-t il des challenges qui vous attirent plus que les autres ?

M. P. : Non, pour moi, c’est un ensemble de plaisirs et souvent de difficultés que ce soit dans le sport ou dans le business. Il y a tout de même une différence très sensible entre les deux : le business est une création et le sport professionnel une guerre. Les gens ont choisi le sport pour ne pas faire la guerre, ils se battent à mort sans compromis alors que le business est tout de même affaire de compromis.

« La guerre comporte la destruction de ce pour quoi tu luttes »

LCDR : Les joueurs de basket ou de football américains font figure de rigolos à côté de certains hommes d’affaires, pour vous le business ne serait pas la guerre ?

M. P. : Moi j’ai pitié des gens qui font la guerre dans les affaires, ils n’en tirent pas de plaisir. Il faut savoir faire la guerre mais la guerre est une mesure extrême et le compromis est beaucoup plus efficace. La guerre comporte la destruction de ce pour quoi tu luttes, je le sais de mes propres erreurs, je sais qu’il faut tout faire pour l’éviter.

LCDR : Vous déclarez ne pas lire de romans mais des essais ?

M. P. : Je m’intéresse beaucoup aux théories futuristes pour ordonner ma planification. En quinze ans on peut très bien imaginer des innovations qui changeront le monde. Aussi rapidement que le téléphone portable et Internet l’ont fait dans les quinze dernières années.

Mikhaïl Prokhorov

LCDR : Par exemple ?

M. P. : Je vais vous donner un exemple simple : j’ai un gisement de cuivre. Je sais que des innovations nanotechnologiques pourraient permettre de créer un matériau dix fois plus efficace que le cuivre. Je dois savoir ce qui se passe dans les matériaux pour savoir si dans trois ou cinq ans on aura découvert un tel matériau pour pouvoir vendre mon gisement avant.

« Je n’ai pas d’idole »

LCDR : Y-a-t-il des personnages que vous admirez en Russie ou en France ?

M. P. : Je n’ai pas d’idole. En France, j’aime bien le Président Sarkozy, les lois qu’il fait éveillent du respect en moi. A la RSPP (Union des industriels et des entrepreneurs russes), je dirige le comité sur les affaires sociales et je me retrouve de temps en temps dans la peau du président de la République. Je sais que chaque fois qu’il fait quelque chose, il a les syndicats en face, sa tâche est dure.

LCDR : Le comité des affaires sociales ?

M. P. : Oui, nous traitons tout ce qui a trait à l’aspect social des affaires et ça me donne beaucoup de maux de tête !

LCDR : Sur quels thèmes travaillez-vous ?

M. P. : Nous travaillons sur les lois systémiques qui stimuleraient la production et l’efficacité de l’économie nationale. Malheureusement ici le système de répartition est dominant. La Russie est entre l’Europe et l’Asie : en Europe la production et les standards sociaux sont élevés, en Asie la production est élevée mais la protection sociale basse, en Russie il y a de hauts standards de protection sociale mais une production basse et ça se relie mal avec la concurrence globale. J’aimerais rendre la Russie plus concurrentielle, offrir aux gens une opportunité légale de travailler beaucoup et gagner beaucoup. Mes propositions ne sont pas populaires mais je continuerai.

« Il faut libéraliser la durée légale du travail »

LCDR : Quelles sont vos propositions ?

M. P. : La première proposition consiste à simplifier le licenciement et diminuer les dépenses sur les allocations de licenciement : il faut donner moins pour la personne et plus pour sa formation, peut-être que les dépenses vont augmenter mais on aura là un employé formé qui va augmenter la productivité du travail et on va diminuer le nombre d’employés inefficaces. La deuxième vise à multiplier les emplois à distance : en Russie, une femme chef-comptable part en congé maternité pour un an alors qu’elle pourrait très bien travailler de chez elle par Internet. La troisième serait de libéraliser la durée légale du travail : le code du travail russe interdit de travailler plus de huit heures par jour alors qu’il y a des jeunes qui voudraient travailler plus pour gagner plus. Nous proposons donc que des accords soient passés pour permettre à ceux qui veulent travailler plus de le faire. La quatrième consiste à simplifier la classification des métiers. Il y a en Russie un annuaire du métier d’ouvrier qui comporte 7000 catégories alors que dans les pays développés, il n’en comporte que 700, vous imaginez les dépenses qu’occasionnent ces 7000 catégories. Nous proposons de simplifier cet annuaire avec les économies afférentes et de mettre en place des formations dans de nouvelles spécialités dans des lycées prévus à cet effet.

LCDR : Pour finir et même si vous déclarez ne pas lire de romans, y-a-t-il un romancier français dont vous vous sentez proche ?

M. P. : Il y en a un qui a eu beaucoup d’influence sur moi : Guy de Maupassant.

LCDR : Quand on regarde la photo du jeune sergent Prokhorov qui marchait devant ses hommes à vingt ans, à quoi rêvait-il ? Ses rêves sont-ils toujours les mêmes ?

M. P. : Je ne rêve pas. La vie, j’aime la vie, j’ai tant de choses à faire, tant d’amis intéressants à voir et je n’ai pas le temps pour tout. Dans ce sens, je ne rêve pas.

LCDR : Et la nuit ?

M. P. : La nuit je dors.