Le Stalingrad de Noize MC – ou la « battle » qui n’aura pas eu lieu

Le 31 juillet dernier, Noize MC se produisait dans la ville de Volgograd (ex-Stalingrad), et le comité d’accueil qui l’attendait était à la mesure de la notoriété de l’invité : plus de 100 miliciens, d’après Ivan lui-même, s’étaient chargés de dresser un cordon de sécurité entre la scène et le public.


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Je voudrais présenter mes excuses à la milice de Volgograd,
C’est des types formidables, et ils ont des principes,
Si bien que les effrontés de la capitale qui passent,
Les gens comme moi il faut les fusiller, pourquoi mégoter.

Texte prononcé par Noize MC le 5 août 2010 devant les caméras du service de presse du GOuVD.

Depuis sa mise en ligne à la mi-août, plus d’un demi-million de personnes ont regardé le dernier clip de Noize MC, « 10 jours au paradis (Stalingrad) », 10 soutok v raïou. Pourtant, en visionnant le clip, on se rend vite compte qu’il a été monté « à l’arrache ». Et ce phénomène de masse ne peut être expliqué par la seule popularité d’Ivan Alekseev, le jeune chanteur et compositeur russe qui se cache derrière ce nom de scène. Non, la raison de ce succès est ailleurs, quelque part du côté… des tranchées de Stalingrad. Le 31 juillet dernier, Noize MC se produisait dans la ville de Volgograd (ex-Stalingrad), et le comité d’accueil qui l’attendait était à la mesure de la notoriété de l’invité : plus de 100 miliciens, d’après Ivan lui-même, s’étaient chargés de dresser un cordon de sécurité entre la scène et le public.

De la mendicité à l’hooliganisme

Quand le groupe a interprété la chanson « Du fric dans le chapeau », Babki v chapke, qui a déjà fait le tour de la Russie, et qui se termine toujours par un passage du chapeau dans la foule qui fait partie de la performance, il s’est vu demander du ton le plus comminatoire et le plus grossier de cesser immédiatement de pratiquer la « mendicité ». Mi-incrédule, mi-révolté par l’attitude de la milice, Ivan alias Noize MC a répliqué en s’adressant à la foule, et déclaré n’avoir jamais vu, dans aucune autre ville de Russie, un aussi beau rassemblement de « magnifiques animaux à cocarde rouge ». Après quoi le groupe a interprété « Fume du bambou », Kouri bambouk, chanson qui décrit la milice comme une bande de parasites qui rackettent la population russe et passent leur temps… à fumer du bambou.

La riposte n’était pas du goût de la milice. Le concert a été immédiatement interrompu et Noize MC invité à venir s’expliquer avec un officier supérieur dans les locaux du GOuVD (Administration principale des affaires intérieures). La visite s’est soldée par une peine de 10 jours de détention pour « petit délit » – fait de « menu hooliganisme » selon le code russe. Et des « excuses » filmées par le service de presse du GOuVD, extorquées au rappeur au cours de sa détention, qui ont fait le tour d’Internet. C’est de cette mésaventure policière et carcérale que le rappeur a fait l’objet de son dernier hit, « 10 jours au paradis », diffusé sur le web quelques heures à peine après sa libération.

Ivan Alekseev nous a reçus dans les sous-sols labyrinthiques d’une usine désaffectée où il a installé son studio de répétition, et nous a raconté sa version de cette histoire rocambolesque, et d’autres choses encore. Et son comparse Maksim, clavier, seconde guitare du groupe et passeur de chapeau, nous a dévoilé le reste.

Battle ?

Maksim : Au début, il y a 5 ans, ou peut-être 7, on participait régulièrement à des « battles », traditionnelles entre groupes de rap, dans lesquelles il faut réussir à faire deux choses : critiquer son adversaire en touchant ses points faibles ; le faire à un rythme le plus rapide possible.

Le Courrier de Russie : L’habitude que vous avez acquise de la pratique de la « battle », n’est-ce pas ce qui vous a amené à passer les bornes de la légalité, et à vous retrouver dans cette situation ?

Ivan Alekseev : La battle, c’est un jeu, un entraînement, une sorte de sport. Cette pratique m’a appris à réagir vite et à formuler mes pensées de façon aiguë et satirique. C’est une école, une pratique que l’on peut utiliser dans la vie, comme j’ai été amené à le faire à plusieurs reprises. Mais ce n’est pas une méthode de composition de nos chansons.

À Volgograd, il ne s’agissait pas d’un jeu stylisé à la façon des battles, mais d’une réponse directe à une agression subie. C’était une réponse excessive, mal pesée, à un comportement lui-même inadéquat de la milice.

LCDR : Mais comment en est-on arrivé là pour un délit aussi mineur ?

I. A. : À l’issue du concert, ils ne m’ont pas dit qu’ils m’arrêtaient. Ils m’ont juste proposé de venir m’expliquer au poste, et j’ai accepté d’un cœur léger. Mais une fois sur place, on m’a d’abord fait croire que l’entretien avec l’officier supérieur était reporté au lendemain 8h, puis on m’a gardé en cellule une journée supplémentaire, au cours de laquelle les miliciens ne sont venus me voir que pour me demander des autographes et prendre des photos. Après quoi on m’a emmené directement au tribunal, où j’ai été condamné sans explications à une peine de 10 jours, et sans avoir pu m’expliquer.

De toute façon, ils n’ont pas cherché à comprendre le texte de la chanson « Fume du bambou » et ils ne sont pas capables de suivre le tempo. L’officier de permanence m’a dit : « J’ai regardé le clip de ta chanson, c’est trop rapide, j’ai rien compris ». Tout est dû à ma première déclaration, où je les ai traités d’«animaux » et où j’ai ironisé sur l’accueil exceptionnel qu’ils nous faisaient, et sans doute aussi à la motivation personnelle de quelqu’un de haut placé qui n’a pas apprécié.

Excuses ?

LCDR : Et ces fameuses « excuses » que vous avez présentées au service de presse du GOuVD, comment ça s’est passé, entre votre détention et la sortie du clip « 10 jours… » ?

I. A. : Des miliciens sont venus me voir le 5e jour et m’ont rappelé que, d’après la résolution du tribunal, je pouvais m’excuser [l’avocat de Noize MC avait déclaré au cours du procès que son client était prêt à s’excuser dans les médias, à condition que cela joue en sa faveur dans le jugement rendu, ndlr]. Ils m’ont dit : « Réfléchis ». J’ai répondu que je n’avais rien à attendre, puisque j’avais déjà été condamné. Mais ils m’ont menacé, arguant du fait que le dossier pouvait partir au pénal, et que je pourrais être condamné à une peine de 2 à 5 ans de prison au titre de l’article qui réprime les « insultes envers un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions » [article 319 du Code pénal, ndlr]. Je n’ai su qu’après-coup que cet article n’aurait pas pu s’appliquer, car il faut que l’insulte soit adressée à une personne concrète, ce qui n’était pas le cas.

Sur le moment, j’ai demandé à prendre conseil auprès de mon producteur Grigoriï Zorin ou de mon avocat, mais ils ne m’ont pas autorisé à téléphoner et m’ont donné 20 minutes pour me décider. J’ai donc pris le parti d’écrire des excuses satiriques, vu que le procédé avait très bien marché dans le cas de Jaguar. J’ai écrit un texte de 8 lignes et leur ai dit : « Je suis prêt ». Ils étaient réjouis, ils m’ont dit : « Super ».

Après quoi j’ai incorporé le texte de mes excuses à la chanson, que j’ai écrite en 4 jours. J’ai eu la chance de sympathiser avec un autre détenu, un homme au statut étrange, qui avait le droit d’utiliser son portable. C’est comme cela que j’ai pu communiquer mon texte au reste du groupe, qui a tout monté, y compris l’appel téléphonique. C’est ce qui nous a permis de sortir le clip quelques heures après ma libération. C’était illégal, mais je sais que je ne risque rien.

LCDR : Mais quel effet attendiez-vous de telles excuses ?

I. A. : J’ai été étonné de l’absence de réaction des gens du GOuVD. Mais je l’ai été encore plus que tant de gens n’aient pas compris la nature sarcastique de mes propos, et aient pris tout cela pour argent comptant. Même ma femme a cru que j’avais complètement pété les plombs. Je ne sais pas à quel point il faut être à l’Ouest pour prendre les paroles de « 10 jours… », et la comparaison avec un « sanatorium naturel », au sens littéral.

LCDR : Et si c’était à refaire ?

I. A. : Si j’avais su où ça mènerait ?.. Ma femme a accouché pendant que j’étais en détention et j’ai raté sa sortie de clinique. À l’avenir, il faudra être plus fin, d’un point de vue formel : je continuerai à faire la même chose, mais de telle façon que l’on ne puisse rien me reprocher. L’expérience de Volgograd m’a appris qu’il faut être, non pas plus prudent, mais plus réfléchi.