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Un jardin d’enfants pas comme les autres

Russie sans handicap ?

Le gouvernement de Moscou a promis de rendre la ville totalement accessible aux handicapés pour… 2020. En attendant, il décrète 2009 « Année de l’égalité des chances » et promet d’investir 21,5 milliards de roubles dans la construction d’ascenseurs dans le métro et de rampes roulantes dans les bâtiments administratifs. Et aussi d’éduquer, de soigner et de construire des logements. En attendant la réalisation de ces beaux projets, des milliers de Moscovites continuent, au quotidien, d’aider les personnes handicapées à s’intégrer dans la société. Le Courrier de Russie s’est rendu dans une école maternelle qui, depuis plus de 10 ans, réunit sous son toit des enfants en cursus normal et adapté. Reportage.

Un jardin d’enfants pas comme les autres

— Vous ne les forcez donc pas à manger ?

Marina, institutrice, tend la cuillière à Sacha, le seul des cinq enfants présents à avoir accepté de prendre son petit déjeuner.

— Non. Pourquoi ? vous avez déjà vu des enfants qui aiment manger, en maternelle ? Moi non plus, à leur place, je ne l’aurais pas mangée, cette kacha.

Tandis que Marina essaie de séduire, à l’aide de thé et de croissants, les abstenants qui courent tout autour, je me souviens de mon institutrice à moi, brave femme fière d’avoir consacré sa vie à l’éducation des jeunes générations soviétiques. Elle portait une jupe en crochet, un collant troué et une blouse bleue d’infirmière. Quand le repas touchait à sa fin, elle bloquait l’entrée de la cantine de toute la largeur de son corps, et entamait le contrôle des assiettes. Malheur à ceux qui n’avaient pas fini la leur !

Marina, c’est un autre genre : jean moulant et bracelet vintage, 23 ans, des cheveux blond cendré et une sensualité très élégante. Orthophoniste de formation, c’est avec un immense désir de « mettre en pratique toutes ses connaissances » qu’elle est arrivée, il y a un an, au detski sad 1465, l’un des trois établissements de Moscou où les enfants à la « voie de développement propre » côtoient « les autres ». « On évite le mot « handicapé » », me prévient Marina.
Un jardin d’enfants pas comme les autres

Avec raison. « Handicapé » est bien le dernier terme qui vient à l’esprit en voyant ces gamins rire, construire des pyramides de coussins ou balancer leurs jouets à travers toute la pièce. On remarque pourtant, chez certains, ce regard fuyant et cette coordination hésitante… « Autistes, trisomiques, enfants atteints de diplégie cérébrale infantile… Nous prenons absolument tout le monde, m’assure la directrice, Maria Protchoukhaeva. Nous sommes persuadés que leur place n’est pas dans des internats fermés comme c’était le cas sous l’URSS, mais dans la société ; et notre mission est d’assurer leur intégration ». Pour la remplir, le detski sad accueille, depuis 1996, 70 % d’enfants « dans la norme » et 30 % d’enfants « particuliers ». 153 enfants en tout. Placés dans le groupe correspondant à leur âge, les enfants handicapés jouent, chantent, dansent et font du théâtre avec les autres. Parallèlement, chacun suit un programme personnel spécifique, avec des psychologues et des médecins. La maternelle relevant de l’Etat, les parents paient 900 roubles de frais de scolarité mensuels. Mais les portes du detski sad ne sont pas ouvertes à tous : « Nous sommes obligés de donner la priorité aux enfants du voisinage, explique la directrice. Mais nous cherchons à ne décourager personne. Quand nous sommes pleins à craquer, nous mettons les parents en contact avec d’autres écoles du même type. On en compte de plus en plus. Aujourd’hui, à Moscou, une vingtaine de detskie sadi acceptent les enfants trisomiques ».

Sacha, trisomique, s’approche et pose sa tête sur mon épaule. « Ils sont très doux, très calins, m’explique Marina. Cela facilite largement leur intégration au groupe. Souvent, un enfant trisomique se lie d’amitié avec un enfant autiste. Dieu seul sait comment ils se repèrent et par quel moyen ils communiquent mais, ce qui est incontestable, c’est qu’ils exercent une influence très positive les uns sur les autres. »

L’avis n’est pourtant pas partagé par tous, et certainement pas par l’administration de la ville d’Ivanovo, 400 000 habitants, 150 km au nord-est de Moscou. L’année dernière, le département de l’Education a interdit à Ludmila Vavilova de placer son enfant, atteint de trisomie, à la maternelle de quartier. Raison invoquée : la présence d’un enfant trisomique dans un groupe d’enfants valides risque de gêner l’épanouissement de ces derniers. « L’instituteur devra lui consacrer plus d’attention qu’aux autres et, cela, en pleine période de transition vers l’école primaire ! Vous imaginez la réaction des parents ? Si nous autorisons cette admission, nous ne pourrons pas garantir la sécurité de l’enfant trisomique, ni celle des autres ! », s’indignait Elena Iouferova, chef du département de l’Education de l’administration d’Ivanovo. Ludmila Vavilova a intenté un procès contre le département de l’Education, et a gagné. Le premier jour d’école du petit Maxime, la presse locale titrait :   « Un monstre à la maternelle ». L’institutrice a formellement interdit aux enfants de s’en approcher, et les autres parents ont fait un scandale. L’administration de la maternelle, pour apaiser le conflit, a embauché Ludmila comme institutrice. Aujourd’hui, le petit Maxime va tous les jours à la maternelle et vit pleinement sa petite vie d’enfant, au lieu d’observer le monde depuis les fenêtres de sa maison.
Un jardin d’enfants pas comme les autres

Marina joue avec les petits. Dessiner des cro-cro-diles, deviner où est le requin ou s’attrister sur le sort des oies désobéissantes, quoi de plus drôle ! Tandis que les enfants s’entraînent à « tirer le gros navet », Sacha, le trisomique, rit doucement, assis sur les genoux de la belle Marina. Dacha, farceuse, embrasse Mitia, atteint du syndrôme de l’X fragile, et le porte dans ses bras. Allons, Dacha ! s’amuse Marina, c’est toi que les hommes devraient porter, et non l’inverse !

Tous l’appellent « Marina », sans emploi du patronyme respectueux, et la tutoient. « Si les parents s’étonnent ou s’indignent, nous leur expliquons qu’il s’agit d’un nouveau système d’éducation, sur le modèle américain. En général, ça fonctionne. », explique l’institutrice, malicieuse.

Dans la salle, on trouve de petits lits, mais « l’heure tranquille » n’y est pas plus obligatoire que le petit déjeuner. Les plus fatigués s’endorment, bercés par la voix de Marina qui lit des contes. Les plus résistants s’affairent dans la salle de jeux sous l’œil de Daria, jeune femme bouillonnant d’énergie qui avoue « n’avoir jamais aimé la sieste », elle non plus.

Moi non plus, d’ailleurs, quand j’y pense. « On mange et on va se coucher. Avant, on aligne les chaises sur deux rangs – les filles séparées des garçons – et on se déshabille » Le plus lentement possible, car on sait que, dans quelques secondes, il faudra jouer les endormis pendant deux heures. Parce que, même avec toute la bonne volonté du monde, on n’arrive jamais à s’endormir sur commande, de 14 à 16 heures, à 3, 4 et 5 ans. La « bonne » institutrice, Maria Ivanovna, ne dormait pas, elle. Elle passait son temps à déambuler entre les lits, rappelant à l’ordre les déserteurs du royaume de Morphée. Les plus têtus se retrouvaient, pieds nus, à finir leur « heure tranquille » sur le carrelage des WC, communs d’ailleurs, à la différence des vestiaires… La pédagogie soviétique en matière d’éducation sexuelle a toujours porté un caractère très ambigu.
Un jardin d’enfants pas comme les autres

« La pratique pédagogique soviétique a toujours eu tendance à ne pas considérer l’enfant comme un être à part entière, m’explique Elena Leontieva, enseignante au Detski Sad 1465. Cette attitude était poussée à l’extrême dans le cas des enfants handicapés. Il fallait leur farcir le crâne de connaissances, mais personne ne se posait la question de leur socialisation. Il faut se rappeler que les dirigeants soviétiques préféraient cacher les enfants handicapés dans des établissements fermés, car ils estimaient que leur existence mettait en cause la force et la stabilité du régime. Ainsi, un enfant sourd ne pouvait aller qu’à la maternelle pour enfants sourds, ensuite à l’école pour enfants sourds et, plus tard, travailler dans une entreprise où l’on ne trouvait encore que des sourds. La situation était la même pour les aveugles, et tous les déficients. Les personnes handicapées vivaient dans leur monde fermé, et n’avaient que très peu de contacts avec l’extérieur. C’est une lacune de taille, que notre detski sad tente de combler. »

« Des impressions nouvelles, c’est la chose la plus précieuse qu’une maternelle peut offrir à un enfant « particulier », assure Maria Protchoukhaeva, la directrice. Un enfant qui travaille chez lui avec de bons spécialistes atteindra les mêmes résultats dans son développement intellectuel que celui que nous pouvons lui assurer ici. Mais jamais ces spécialistes ne parviendront à lui créer une vie aussi épanouie ». Le propos est confirmé par tous les parents d’enfants « à la voie de développement particulière ». « Je vois ma fille devenir plus heureuse, affirme Ioulia Kirouchina, mère d’Emma, sept ans, atteinte de diplégie cérébrale infantile. Ça fait un bon moment que j’ai arrêté les hôpitaux et les traitements qui, dans le meilleur des cas, ne servent à rien, et dans le pire des cas, aggravent encore l’état physique et psychique de mon enfant », dit-elle en toute certitude. « Je ne veux pas qu’Emma vive comme une enfant malade, d’un hôpital à l’autre, mais comme une enfant normale au développement spécifique. Certes, elle ne peut pas communiquer normalement avec les autres enfants et a toujours besoin de ma présence mais, ici, elle trouve un contact humain, inestimable et bien plus efficace que tous les médicaments du monde. »

Et les parents d’enfants « dans la norme » ? « Ils font la queue pour s’inscrire chez nous », s’enorgueillit Maria. « C’est vrai, confirme Lilia, mère de Pasha, cinq ans. Cette maternelle est la meilleure du quartier, on y trouve une équipe de professionnels de l’enfance que l’on ne rencontre nulle part ailleurs. Par ailleurs, je suis très contente que mon fils apprenne dès maintenant à communiquer avec des gens très différents. Je suis sûre que cette expérience l’aidera à développer de grandes qualités humaines. »

Ces derniers temps, Maria Protchoukaeva constate une hausse croissante des écoles maternelles admettant des enfants « particuliers » à côté d’enfants « normaux ». Est-ce le signe que, dans un avenir proche, on entendra moins de parents se désoler : « personne ne veut jouer avec nos petits dans la cour ! » ?

Inna Doulkina

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