Jacques Von Polier : « Il était grand temps que les Russes apprennent à faire pousser des pommes »

Jacques Von Polier vit à Moscou depuis 20 ans. Il codirige, avec son ami et associé David Henderson-Stewart, la plus vieille usine de montres de Russie, fondée en 1721 à Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand : Raketa. Au bord de la faillite il y a cinq ans, l’usine vient récemment de produire, pour orner le célèbre magasin de jouets de la capitale russe Detskyi mir, le plus grand mécanisme horloger du monde. Rencontre.

Le Courrier de Russie : Pourquoi la Russie ?

Jacques Von Polier : Je suis arrivé comme étudiant en 1995. Au départ, je voulais aller en Chine, j’avais même appris le chinois, mais le visa m’a été refusé. J’ai donc choisi la Russie à la dernière minute. Mais il faut dire que j’ai aussi des origines russes : mon arrière grand-mère est née en Crimée et y a vécu jusqu’à la Révolution. Du côté paternel également, des membres de ma famille sont allés en Russie avec Napoléon en 1812, et y sont restés plusieurs décennies.

LCDR : Qu’avez-vous étudié à Moscou ?

J. V-P. : J’ai suivi un cursus d’économie à l’université Plekhanov, qui est l’équivalent de Dauphine à Paris. La période était assez dure – enfin pour la Russie, car moi, j’ai bien aimé ! Le pays était pauvre, considéré comme faisant partie du tiers-monde, le salaire moyen devait être de 70 dollars par mois… Les magasins étaient relativement vides, les Russes rêvaient majoritairement de partir à l’étranger… je me souviens de l’installation du premier distributeur extérieur de billets sur l’Arbat, ça m’a marqué !

LCDR : Vous viviez en foyer d’étudiants ?

J. V-P. : Je n’y suis resté que quelques jours – à l’époque, dans ces foyers, on ne mélangeait pas les Russes et les étrangers, et ça n’avait pas de sens pour moi. J’ai donc trouvé une chambre chez une dame extraordinaire – Nina Stevens, une Russe au nom américain, une amie de Staline. Il lui avait offert un petit palais à côté du Kremlin, c’est là que j’ai vécu…

Je me suis approché du jardinier, et je me suis rendu compte que j’avais en face de moi Boris Eltsine.

LCDR : Une amie de Staline avec un nom américain qui vivait dans un palais… Pouvez-vous en dire plus ?

J. V-P. : C’était une amie d’amis de mes parents. Elle avait épousé un journaliste américain mais était restée très proche des dirigeants soviétiques : Staline était même venu à son mariage. Je me souviens, un matin, elle m’a appelé alors que je dormais encore – j’avais fait la fête toute la nuit – et je suis descendu dans le jardin en caleçon et t-shirt. Je me suis approché du jardinier, et je me suis rendu compte que j’avais en face de moi Boris Eltsine… Nina était très vieille, il était passé la voir et elle lui avait demandé de l’aider à arroser ses roses.

LCDR : Pourquoi était-elle si proche de Staline ?

J. V-P. : Je crois que pendant les guerres de Finlande, son mari avait publié des articles très favorables aux Soviétiques dans la presse américaine. Je crois aussi qu’en fait, c’était un agent des Russes… Nina était aussi très proche de très grands artistes, et lorsque certains d’entre eux venaient à Moscou, elle leur organisait des réceptions chez elle. Et ils lui faisaient des cadeaux. Elle possédait un Picasso, un Rubens…

LCDR : Vous avez cohabité longtemps ?

J. V-P. : Je suis resté chez elle deux ou trois ans. Je suis parti parce qu’elle se prenait un peu trop pour ma grand-mère, il fallait sans cesse que je me justifie… Depuis son décès, le palais est occupé par l’ambassade d’Abkhazie.

En France, le boulot étudiant, c’était garçon de café – à Moscou, c’était transport de charbon !

LCDR : Reprenons. Vous étudiiez donc l’économie…

J. V-P. : Oui, enfin… si on peut appeler ça de l’économie ! J’ai suivi les derniers cours de marxisme-léninisme de l’université. […]

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Nina Fasciaux

Dernières nouvelles de la Russie

International

Jean Malaurie : « Dans ces temps compliqués, il est essentiel que Paris reste unie fraternellement auprès de Moscou »

En perspective de la COP21 et à l’aube de ses 93 ans, le professeur Jean Malaurie a été élevé au grade de Grand officier de la Légion d’honneur par la République française, le 20 novembre dernier. Il en a profité pour honorer ses amis russes et annoncer la création de l’Institut arctique Jean Malaurie à Saint-Pétersbourg, pour lequel il a de grandes ambitions, avant de lancer un ultime appel pour la survie des peuples arctiques. « En cet élégant hôtel de Salm, palais de la Légion d’honneur, je veux particulièrement saluer Son Excellence Monsieur Alexandre Orlov, ambassadeur de la Fédération de Russie. Je m’honore de son amitié et, dans ces temps compliqués, il est essentiel que Paris reste unie fraternellement auprès de Moscou, comme si souvent dans l’histoire et très notamment durant la Seconde Guerre mondiale » : c’est ainsi que Jean Malaurie a décidé d’entamer son discours, avant d’exprimer son émotion face à la présence à la cérémonie d’une délégation d’Inuits du Groenland – dont douze jeunes adolescents, descendants de chasseurs inuits que l’explorateur a très bien connus. Ce dernier a en outre profité de la cérémonie pour faire entendre, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

17 décembre 2015
Des grenouilles dans la vodka

Germain Derobert : « La Russie est un pays où l’on est en proie à des rencontres qui bouleversent l’existence »

Ceci est mon interview d’adieu à la Russie. Pour boucler la boucle, et puisque la vie l’a placé sur mon chemin, j’ai choisi de donner la parole à Germain Derobert, cofondateur du cabaret russe d’Avignon, Le Delirium, dont la fréquentation assidue a nourri dès mon plus jeune âge mon attirance pour la culture russe et ce monde que j’imaginais. Ayant posé pour la première fois le pied en Russie il y a quinze ans, dans d’improbables circonstances, Germain Derobert se rend désormais à Moscou une fois par mois, pour faire connaître aux Russes les vins du sud de la France. Le Courrier de Russie : Pourquoi la Russie, Germain ? Germain Derobert : Tout est parti du Café du commerce, à Avignon. LCDR : J’aime beaucoup les histoires qui commencent au Café du commerce… G.D. : Nous étions musiciens, mon frère Laurent et moi. Nous jouions au Café du commerce un répertoire russe avec Elena, une passionnée de Russie qui a appris le russe en chantant. Le patron du café était très radin, on jouait gratuitement, mais il ne nous laissait pas boire à volonté. Un jour, mon frère a craqué : Pas de vin, pas de musique !, a-t-il décrété, et nous nous sommes mis à casser des verres – en rythme. À la fin de la soirée, penauds, nous avons tout de même demandé au patron combien nous lui devions pour les verres brisés. Mais en fait, il était ravi : il avait trouvé ça fabuleux, et nous avons donc joué tous les mardis soirs – rémunérés en verres cassés, en nombre illimité. Un jour, des comédiens russes nous ont vus et, intrigués par les chansons russes et la foule en liesse qui cassait des verres, ont décidé de nous filmer. Un mois plus tard, nous recevions une invitation d’un grand théâtre de Saint-Pétersbourg. « Arrosez les plantes, et invitez des gens tous les soirs » LCDR : Et ? G.D. : On y est allé à l’hiver 2000 – j’avais 22 ans. L’affiche de notre spectacle, très soviétique, disait : Evgueni Dyatlov [acteur et chanteur pétersbourgeois, ndlr] et ses amis français. Nous jouions des chansons françaises et russes. LCDR : Quel souvenir gardes-tu de Saint-Pétersbourg ? G.D. : Nous étions logés dans ce qui était certainement le plus bel appartement de la ville, en face de la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-sang-versé. Nos hôtes nous ont juste donné les clés, à une condition : arroser les plantes, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

17 juillet 2015
Des grenouilles dans la vodka

Catherine Joffroy : « J’ai voulu prendre, à 18 ans, la nationalité soviétique »

Catherine Joffroy est avocate associée au sein du cabinet Dentons. Venue en Russie en 1978, alors qu’elle n’était qu’une adolescente, elle ne s’en est jamais détournée et y séjourne, depuis, plusieurs mois par an. Rencontre avec une férue de la Russie. Le Courrier de Russie : D’où venez-vous ? Catherine Joffroy : Je suis née dans l’est de la France, puis ai grandi à Toulouse. LCDR : Pourquoi la Russie ? C.J. : Mon père, professeur de médecine, voulait que j’apprenne le russe : en tant qu’anti-communiste, il pensait qu’il fallait connaître la langue de l’« ennemi ». Il disait : Si ton ennemi d’aujourd’hui devient ton ami de demain, ce que je te souhaite par-dessus tout, tu auras dix ans d’avance sur tout le monde. Ce qui était assez visionnaire ! Si ça a d’abord impliqué de changer de lycée, ça voulait dire aussi me rendre en URSS dès l’adolescence. Au départ, j’étais contre, évidemment, mais ensuite, je suis tombée totalement amoureuse de la langue russe : ça a été pour moi une véritable révélation, un coup de foudre. LCDR : À quand remonte votre premier séjour en Russie ? C.J. : À 1978 – j’avais 15 ans. Pour les mineurs, à l’époque, la seule possibilité de voyager en Union soviétique était de passer par l’association France-URSS, très engagée dans le combat pour le communisme. LCDR : Et ça vous a plu ? C.J. : À partir de cette année 1978, j’ai passé en URSS deux à trois mois par an tous les ans, soit la totalité des vacances scolaires – même l’hiver ! J’étais complètement accro ! Nous apprenions le russe et le marxisme-léninisme, et nous séjournions dans des camps de pionniers. Plus je découvrais le pays, plus ça me plaisait. « Rien dans les magasins, rien sur les étagères, mais tout sur la table » LCDR : Qu’est-ce qui vous plaisait ? C. J. : J’ai découvert des gens de tous horizons, de toutes cultures, ce furent des années vraiment fabuleuses. Ces années n’avaient rien à voir avec la Russie d’aujourd’hui. Les gens n’avaient rien, et moins ils possédaient, plus ils donnaient : rien dans les magasins, rien sur les étagères, mais tout sur la table. Il y avait une solidarité très spécifique, une entraide véritablement fraternelle qui, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

3 juillet 2015