Le Courrier de Russie

Pierre-Christian Brochet : « Un pays vivant, c’est un pays de culture »

Pierre-Christian Brochet / Nastia Yakimenko

Pierre-Christian Brochet, seul animateur de télévision étranger exerçant sur une chaîne publique russe, est également collectionneur d’art contemporain. Admirateur de la première heure d’artistes devenus aussi mondialement connus qu’Oleg Koulik ou Vlad Monroe, il est arrivé en Russie en 1989, afin de travailler pour les éditions Flammarion. Rencontre.

Pierre-Christian Brochet / Nastia Yakimenko

Le Courrier de Russie : Quel est votre lien avec la Russie ?

Pierre-Christian Brochet : Je suis né dans la petite ville de Châtellerault et j’ai grandi à Poitiers. Un événement de la grande histoire a sans doute été déterminant dans ma présence en Russie : en 1967, le général de Gaulle est allé à Novossibirsk et y a rencontré le fondateur de la Cité des Sciences, le célèbre thermodynamicien et aérodynamicien Lavrentiev. Ce dernier souhaitait collaborer avec un spécialiste français exerçant dans le même domaine que lui – et c’était le cas de mon père. Celui-ci s’est donc rendu à Novossibirsk avec ma mère, en 1969, pour trois mois. Après cela, notre maison n’a plus désempli d’académiciens et de scientifiques russes, pendant toute la décennie 70. En ce qui me concerne, j’ai appris le russe à l’école. Le père de ma future épouse a été l’un de nos invités, à Poitiers – en 1977. J’avais 16 ans : c’est-à-dire que j’ai rencontré mon beau-père quinze ans avant ma femme !

LCDR : Qu’avez-vous fait, après avoir quitté le nid familial ?

P-C. B. : Après le bac, je suis entré à l’École des affaires de Paris (actuelle ESCP Europe). Je voulais travailler dans le domaine culturel : j’ai fait un premier stage à Paris, aux éditions du Livre de Poche, puis à Oxford, chez l’éditeur de livres d’art Phaidon Press, et enfin à Berlin, auprès d’une fondation d’art contemporain qui s’appelait Bethanien, en 1981. Ensuite, j’ai continué à travailler dans l’édition à Paris et en Suisse. En 1988, j’ai été contacté par Flammarion pour développer leur département Beaux Livres. Lors de notre entretien, j’ai appris qu’ils comptaient ouvrir une société mixte en URSS… et je me suis donc retrouvé, en février 1989, à négocier l’ouverture d’une maison d’édition spécialisée dans les livres d’art ici, à Moscou.

LCDR : Vous collectionniez déjà, à l’époque ?

P-C. B. : J’ai effectivement commencé, dès mon arrivée, à acheter des tableaux d’artistes dont j’avais entendu parler en France. J’ai aussi rapidement contacté cet homme, que j’avais rencontré quinze ans auparavant chez nous, à Poitiers. Il m’a invité à dîner. Et j’ai rencontré sa fille, Annouchka… que j’ai épousée en 1992. Elle est artiste, et à l’époque, elle m’a présenté ses acolytes : il faut comprendre qu’à cette période, on était dans un monde en plein bouleversement, avec une énergie et une ébullition intellectuelle très fortes.

La Russie n’avait rien à voir avec l’Europe que je connaissais

LCDR : C’était dépaysant ?

P-C. B. : La Russie n’avait rien à voir avec l’Europe que je connaissais. J’étais fatigué par le « on ne voit pas le bout du tunnel », « on ne voit pas le bout de la crise », qui prévalait déjà alors en Europe, et constituait une vraie chape de plomb. Ici, les gens n’avaient rien à manger mais faisaient preuve d’une joie de vivre incroyable ! Je me suis dit : le bonheur, c’est dans la tête des gens. Je me souviens du moment précis où j’ai décidé de m’installer en Russie pour de bon : en 1990, avec Annouchka, nous avons séjourné en France. À Moscou, les magasins étaient vides. En Bretagne, nous retrouvions de la famille et des amis attablés autour d’une soupe de moules, d’huîtres et de homards – le tout accompagné d’un excellent bordeaux. Et pourtant, le thème de la discussion, c’était la crise. Alors, je me suis dit que ce pays était mort !

LCDR : Et ensuite ?

P-C. B. : Après le putsch de 1991, Flammarion m’a demandé ce que je comptais faire. J’ai répondu : putsch ou pas putsch, ça fait dix ans que toute une génération attend de voir ce qu’elle va devenir – je reste ! L’humour et la capacité à ne pas paniquer permettent de vivre dans ce pays. Et puis l’édition, ce n’était ni le pétrole ni le gaz – je ne gênais pas grand monde et j’étais à l’abri des grands gangsters des années 1990. Cependant, en 1994, on s’est rendu compte que le « sujet russe », dans le domaine du livre d’art, était plus ou moins épuisé ; et Flammarion a décidé de vendre sa société à Moscou. À ce moment-là, j’ai rencontré le patron du Petit Futé, Dominique Auzias, qui souhaitait se lancer en Russie : nous nous sommes associés pour racheter la maison Avant-garde à Flammarion. Et, dès 1995, nous avons lancé 24 titres du Petit Futé sur les destinations à l’étranger, en russe.

LCDR : Ça a l’air si facile, à vous entendre…

P-C. B. : Oh non, c’était pénible, le business ! Nous étions face à des sociétés qui étaient en train d’être soit privatisées pour être revendues sur-le-champ, soit rachetées selon le fameux système de « vouchers ».

LCDR : C’est-à-dire ?

P-C. B. : À l’époque, Eltsine a décidé, avec sa bande, de créer une petite classe de capitalistes chargée de réaliser l’accumulation primitive du capital en trois ans : c’était un moyen de privatiser les sociétés publiques de la manière la plus démocratique possible. Ainsi, il y a des gens à qui l’on a littéralement donné des entreprises, et d’autres qui rachetaient ces vouchers créés à l’époque, dont je vous parlais. Les vouchers équivalaient à des obligations sur les sociétés : il étaient détenus à la fois par les directeurs et les employés. À la sortie des usines, des gens allaient voir les ouvriers pour leur racheter leurs titres pour une poignée de roubles : jusqu’à détenir 51 % des parts ! C’était un jeu difficile à comprendre.

Pierre-Christian Brochet / Nastia Yakimenko

LCDR : Comment le Petit Futé a-t-il évolué par la suite ?

P-C. B. : En 1998, nous avons décidé de lancer des guides sur la Russie : nous avions repéré de grosses entreprises dans 40 régions, et nous avons publié les guides avec leur soutien. La Iamalo-Nénétsie avec Total-Novatek, Nijni Novgorod avec Coca-Cola, Smolensk avec les tailleurs de diamants, etc.

LCDR : Comment procédiez-vous ?

P-C. B. : Nous avions une équipe de trois journalistes qui avaient déjà voyagé à l’étranger, ce qui leur permettait de relativiser : car, en Russie, on vous dit toujours que tel lac est le plus grand du monde, le plus profond, le plus large, ou que sais-je encore – sauf qu’il y en a un aussi grand ou profond au Pérou, par exemple. Et la connaissance que ces journalistes avaient d’autres pays que la Russie leur permettait de s’appuyer sur des choses concrètes. À chacun de leurs voyages, je les accompagnais pour quelques jours. J’ai donc vu toute la Russie, ou presque.

LCDR : Et donc ? Quelles régions recommandez-vous ?

P-C. B. : Sans hésiter, l’Altaï, la république de Touva et la Khakassie. Sans oublier la Tchoukotka. Mais il faut passer du temps dans les lieux, parler aux gens. J’aime cette histoire du vieil homme que j’avais aidé à réparer son traîneau, en Tchoukotka. Puis, je lui ai demandé : « Que possèdes-tu ? ». Fièrement, il m’a montré trois objets : un couteau, une scie et un grattoir. Je me suis dit : voilà quelqu’un qui peut répondre à cette question en trois mots seulement ! Je lui ai indiqué du doigt ses vêtements, sa tente, mais il les a balayés d’un « Ça ? Non ! Les souris auront tout dévoré dans les deux ans qui viennent ! » Finalement, je l’ai questionné sur ce qui lui manquait : il m’a dit : « Je rêve d’un petit filet de pêche, de bottes en caoutchouc et d’un poste de radio. » Là encore : trois mots seulement ! C’est pour ce genre de rencontres que j’ai commencé à faire cette émission sur Kanal Kultura [l’émission Russie mon amour, diffusée les dimanches et jeudis midi, traite de la vie dans les régions, de leurs habitants, de leurs coutumes, ndlr].

Beaucoup de gens vivent en Russie comme il y a des centaines d’années

LCDR : Mais encore… ?

P-C. B. : L’URSS a permis à certaines parties du monde russe d’être épargnées par la mondialisation, et beaucoup de gens vivent aujourd’hui en Russie comme il y a des centaines d’années. Ils sont sans doute la clé d’une autre vie, d’un autre mode de pensée. Ils sont dans un concept d’écologie qui est la base d’une véritable réflexion. Quand vous arrivez chez un Khanti avec votre bouteille d’eau minérale, le plus ancien vous demande : « Qu’est-ce que c’est ? » Et lorsque vous le lui expliquez, il s’étonne : « Quoi, tu as acheté de l’eau ?! » Eh oui, c’est effectivement absurde ! Voilà la force de ce pays. Il existe différentes formes de résistance : il y a celle du mouvement Occupy, à New York, qui est selon moi un peu superficielle, et puis il y a cette résistance dont je veux parler dans mes émissions ; ces gens résistent sans résister – en fait, ils vivent réellement autrement. Et moi, je veux les faire connaître.

LCDR : Qu’est-ce qui fait encore aujourd’hui la force de la Russie ?

P-C. B. : Au milieu du 19ème siècle, Dumas disait que Nijni Novgorod était un « point de rencontre » entre l’Est et l’Ouest. Si l’on réfléchit à ce qu’est un point de rencontre dans un aéroport ou une gare, par exemple, c’est un lieu où l’on ne construit rien, où tout passe. Il y a bien des gens assis sur les côtés – ce sont les Tchouktches ou les Nénètses. Mais il y a tous ceux qui marchent, et qui se croisent forcément – car ceux qui vont à l’Est rencontrent ceux qui se dirigent vers l’Ouest. Et on a beau changer les fauteuils, déplacer les meubles, on n’arrive pas à créer une identité propre pour un lieu de passage. La Russie est une voie de passage. La notion de racine y est arbitraire, les gens sont comme dans une salle d’attente, ils ne savent plus exactement d’où ils viennent, et pourtant, les influences culturelles se ressentent de toutes parts. Pourquoi raccroche-t-on le patriotisme russe à la Grande Guerre patriotique depuis 70 ans ? Parce qu’avec 150 peuples, c’est difficile de le lier à autre chose ! Et pourtant, tous ces gens ont adhéré au fait d’être russes, tout en gardant leur identité propre. Allez de Moscou jusqu’à la Volga : vous croiserez des orthodoxes, des protestants allemands, des musulmans, des bouddhistes et des animistes. Et tous ces gens vivent en bonne fraternité – et avec le même président.

LCDR : Vous soulevez un problème, pourtant : le sentiment d’appartenance à une nation n’est lié qu’à la victoire du 9 mai 1945.

P-C. B. : C’est vrai. Et, conjugué au manque de reconnaissance des Européens à ce sujet, qui est indéniable, vous avez là les ingrédients de la plus grave crise que la Russie ait connue.

LCDR : Le « manque de reconnaissance des Européens » ?

P-C. B. : Il y a quarante ans, quand vous demandiez en Europe grâce à qui on avait gagné la Seconde Guerre mondiale, tout le monde répondait : Staline ! Aujourd’hui, seulement 25 % des Européens pensent que la guerre a cessé grâce à l’URSS. Quand je suis entré chez Flammarion, Françoise Verny, qui était la grande prêtresse de l’édition, m’a dit : « N’oublie pas que tu es français parce qu’il y a eu Staline ! »

LCDR : Vous soutenez le pays d’une façon que les Russes eux-mêmes ne comprennent pas toujours : vous donnez de la valeur à son art contemporain. Pourquoi ?

P-C. B. : Si j’ai commencé à collectionner ici de l’art contemporain – et nous étions moins d’une dizaine à le faire dans les années 1990-début 2000 –, c’est pour deux raisons. D’une part, parce que, quand on a des enfants, on comprend une chose : on n’a plus le droit de mourir. Ces enfants, il faut les nourrir. Et la nourriture terrestre est loin d’être suffisante : la nourriture culturelle est cruciale ! D’autre part, je voulais aider ces artistes à continuer, car je crois en eux. Donc j’achetais leurs œuvres et j’organisais des expositions dans toute la Russie. Un pays vivant, c’est un pays de culture. Et comme, à mon sens, la culture contemporaine est indispensable au développement de la Russie, je fais tout pour la soutenir.

LCDR : Qu’est-ce qui est devenu russe en vous ?

P-C. B. : Vous allez dire que je suis parano mais, à force de vivre ici, on finit par se sentir en permanence agressé par le reste du monde. Et c’est une réalité : on a vraiment le sentiment très désagréable que ni les Américains ni les Européens ne veulent comprendre ce pays. Ou alors, ils ont tellement bien compris sa force énergétique – pas dans le sens des ressources en énergie : je parle de sa capacité à pouvoir répondre à des questions essentielles – qu’ils en ont peur. Et cela n’a rien à voir avec le fait d’être ou non pro-Poutine.