Le Courrier de Russie

Jean-Grégoire Sagbo : « Se sentir supérieur à l’autre n’est pas russe »

Jean-Grégoire Sagbo Crédit : Arnaud Chiron

Jean-Grégoire Sagbo est le premier élu noir de Russie. Arrivé à Moscou en 1982, il siège depuis cinq ans au conseil municipal de Novozavidovo, à une centaine de kilomètres de la capitale. On ne sait pas toujours, lorsqu’il parle de « son pays », s’il s’agit de la Russie ou du Bénin – mais il semble en tout cas plus à l’aise dans la langue de Pouchkine que celle de Molière. Rencontre dans les locaux de l’administration de sa ville.

Le Courrier de Russie : Comment avez-vous atterri en Russie ?

Jean-Grégoire Sagbo : En 1972, il y avait au Bénin un mouvement de soutien à la guerre en Angola – j’ai alors commencé à militer dans un groupe communiste. J’avais 18 ans. Le commandant Mathieu Kérékou a pris le pouvoir au Bénin et établi un gouvernement militaire révolutionnaire, indépendantiste. Nous voulions instaurer un véritable système socialiste dans mon pays, et j’ai fait partie d’un groupe d’étudiants invités à l’ambassade soviétique. C’est là que j’ai rencontré mes premiers Russes, et c’est par cet intermédiaire que j’ai obtenu une bourse pour aller poursuivre mes études d’économie en Russie, au sein de l’institut des coopératives de Mytichtchi, pour deux ans. C’était en 1982.

LCDR : Quelles ont été vos premières impressions ?

J-G.S. : Pour nous, au Bénin, il ne pouvait pas y avoir de racisme en Russie – c’était le pays de l’amitié entre les peuples ! Mais peu après mon arrivée, alors que je faisais la queue dans je ne sais plus quel magasin, on m’a touché les cheveux… et on m’a traité de singe. Je ne pouvais pas y croire, une chose pareille, ça ne pouvait pas arriver en Russie. Je suis devenu un peu plus méfiant… Je me consolais en me disant que j’étais venu ici pour apprendre du système, et pas pour les gens – et que je repartirais faire la même chose chez moi. Mais alors, j’ai rencontré ma femme, Svetlana, à l’institut. Elle est originaire d’ici, de Novozavidovo. J’ai très vite oublié cette histoire de singe !

Le fait que je devienne dissident n’a pas beaucoup plu.

LCDR : Comment était perçue votre relation, à l’époque ?

J-G.S. : L’Union soviétique avait ses pays amis : l’Afghanistan, Cuba, l’Éthiopie… Mais nous, les Béninois, n’étions pas des « frères », pas encore. Et donc, j’étais considéré avant tout comme un étranger. Par conséquent, nous n’avions pas le droit de nous fréquenter. Ça, c’est du racisme ! Il y avait des étrangers autorisés et d’autres non ! Quoi qu’il en soit, Svetlana venait quand même me voir – et a fini par être expulsée de la faculté. J’étais sous le choc : un pays qui se disait progressiste ! Je suis devenu récalcitrant… Et vu que l’on m’avait accueilli pour que je contribue à établir le socialisme dans mon pays, […]