Le Courrier de Russie

David Lasfargue : « Quoi qu’on en dise, la Russie n’est pas une dictature »

David Lasfargue est avocat associé et directeur du bureau du cabinet Gide, à Moscou, depuis 2001, ainsi que président des Conseillers du Commerce Extérieur pour la section Russie en France. Il raconte la Russie des affaires et sa Russie à lui dans un entretien avec Le Courrier de Russie.

David Lasfargue. Crédits : D.R.

David Lasfargue : Comment ça marche ? Je n’ai pas l’habitude de raconter ma vie… j’ai plutôt l’habitude des interrogatoires.

Le Courrier de Russie : Commencez par nous parler de vous, avant de nous parler de la Russie…

D.L. : Je suis né à Moulins, dans l’Allier – très loin de la Russie, et sans aucune racine russe ou slave. J’ai eu une enfance heureuse, dans une petite ville de province. Ma mère était cadre hospitalier, mon père travaillait au Crédit agricole. Ce qui a influencé mon enfance, cependant, ce sont mes grands-parents, qui tenaient un restaurant : je passais mes mercredis en cuisine. J’en garde un merveilleux souvenir, beaucoup de saveurs associées – et ça me permet de savoir d’où je viens. Je pense que c’est important, lorsqu’on évolue à l’étranger et dans des milieux sociaux différents, de garder une forte empreinte de ses origines.

LCDR : Qu’y a-t-il eu, après Moulins ?

D.L. : J’ai étudié le droit à Lyon – le métier d’avocat me fascinait : pas forcément le travail d’avocat d’affaires que je fais aujourd’hui, d’ailleurs, mais simplement le fait de défendre, trouver des solutions, plaider, tout en étant indépendant. Tout est allé très vite : lorsque j’ai atteint la maîtrise, j’ai tenté l’examen d’entrée à l’école du Barreau dans l’idée, simplement, de me préparer pour l’année suivante… Mais j’ai été retenu et j’ai prêté serment à 23 ans ! Puis, j’ai terminé ma formation en droit des affaires avant de m’inscrire dans un cursus d’histoire du droit, et j’ai rédigé un mémoire sur « L’opinion publique sous Louis XVI à Lyon entre 1785 et 1793 »… (Rires).

LCDR : Studieux !

D.L. : J’avais le temps, et j’ai toujours été passionné par la formation de l’opinion publique : à la fin du XVIIIe siècle, elle joue pour la première fois un rôle significatif, avec un chef d’État qui gouverne en partie en fonction d’elle – ce qui n’a pas toujours été une très bonne chose, d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, dans le cadre de mes recherches pour partir en coopération à l’étranger, à la place du service militaire, j’ai reçu une proposition du cabinet Gide. J’étais très heureux, évidemment, c’est un des noms les plus prestigieux des cabinets d’avocats d’affaires en France. Ils m’ont envoyé en CSNE (actuel VIE) en octobre 1995 à Prague, car ils étaient en plein développement en Europe centrale. J’y suis resté 16 mois, puis j’ai été embauché à Paris. En 2001, on m’a finalement proposé de partir à Moscou comme responsable de bureau – j’avais 29 ans.

LCDR : Vous n’aviez jamais mis les pieds en Russie ?

D.L. : J’avais visité Saint Pétersbourg en 1995 – c’était la grande époque ! Eltsine prononçait ses discours de campagne devant l’Ermitage, on se faisait piquer jusqu’aux essuie-glaces de la voiture… J’avais aussi passé quelques jours à Moscou en 1997.

Ce fut un vrai défi d’arriver dans un pays que je ne connaissais pas

LCDR : Quelles ont été vos premières impressions, en 2001 ?

D.L. : On se demandait encore ce qu’on allait faire dans le pays à l’époque – et visiblement, je n’étais pas attendu par l’équipe sur place, je remplaçais quelqu’un. Heureusement, 29 ans, ce n’était pas si jeune, pour la Russie. Mais ce fut un vrai défi d’arriver dans un pays que je ne connaissais pas, avec une équipe que je ne connaissais pas, un droit que je ne connaissais pas, des clients que je ne connaissais pas et à qui je devais parler de la Russie ! C’était l’époque où Auchan s’implantait, où Bonduelle ouvrait son usine à Krasnodar… J’ai fêté mes 30 ans un mois après mon arrivée, dans un appartement vide, à regarder la télévision et à manger des pâtes dans une assiette en carton. Pourtant, j’en garde un très bon souvenir. Je dormais très bien.

LCDR : Vous dormiez très bien…

D.L. : Ce n’était pas mon point fort, jusqu’alors.

LCDR : La Russie du début des années 2000 n’était donc pas angoissante ?

D.L. : On me racontait toutes sortes d’histoires sur le pays, des choses sordides. Je me souviens de cet ami français, un jour, qui m’avait demandé : Bon alors, comment c’est ? Je lui réponds que tout va bien, que je découvre plein de choses. Comment peux-tu dire ça ?! Ce pays, c’est une horreur, tout est corrompu… Tu es aveugle ou quoi ?!, me balance-t-il alors. À ce moment-là, j’ai compris que si je voulais continuer à avancer, je devais suivre mon chemin étape par étape et me faire ma propre opinion, sans interférer avec celle des autres. C’est un pays face auquel il faut être très pragmatique, où il faut ressentir les choses et ne pas se laisser trop influencer par l’environnement.

Et puis au niveau professionnel, c’était une période intéressante, notamment avec toutes les grandes réformes de Mikhaïl Kassianov et Vladimir Poutine. On oublie souvent que Eltsine n’a pas pu mener à bien certaines réformes car il n’avait pas la majorité au Parlement. Quand Poutine a été élu, il a obtenu cette majorité – et entre 2001 et 2004, toute une série de mesures emblématiques ont été adoptées, qui ont transformé le pays. Du point de vue économique, en tout cas.

LCDR : Par exemple ?

D.L. : En premier lieu, la reconnaissance de la propriété privée – ça n’avait jamais été le cas avant la loi de 2002, même pas sous l’Empire. Il y a eu aussi la réforme fiscale – révolutionnaire, car très attractive pour les sociétés et les personnes physiques, mais avec un but précis : faire payer l’impôt. Le droit de la concurrence a également beaucoup évolué à cette période. La Russie a pris une direction où, d’une part, on remettait de l’ordre – dans les administrations, les tribunaux, le pays en général –, et, de l’autre, on formait un cadre juridique qui favorisait l’arrivée de nouveaux investisseurs. C’était très positif, et c’était un véritable changement par rapport à la fin des années 1990.

David Lasfargue. Crédits : D.R.

LCDR : Comment faisiez-vous pour manier les lois d’un pays dont vous ne parliez pas la langue ?

D.L. : Nous partions de textes tout à fait nouveaux – sans doctrine ni jurisprudence. Les principes du droit ressemblaient à ce que je connaissais déjà. Par ailleurs, je n’ai jamais eu la prétention de faire le travail des Russes, et j’ai toujours été entouré d’excellents juristes russes.

Si l’on regarde l’évolution du cadre juridique sur ces dix dernières années, c’est très largement positif

LCDR : Qu’est-ce qui a changé, juridiquement, dans le cadre du droit des affaires au cours des quinze dernières années ?

D.L. : Les procédures étaient plus lourdes qu’aujourd’hui, très clairement – notamment pour enregistrer une société. À l’époque, dans beaucoup de domaines, on ne savait pas quel champ juridique était applicable, et la justice était très mal formée : on parle toujours de la corruption mais jamais de la formation, alors qu’à mon sens, c’est au moins aussi important ! Les juges étaient des gens extrêmement jeunes, sans formation spécifique, très mal payés. Parfois, ils ne savaient tout simplement pas de quoi vous leur parliez ! Si l’on regarde l’évolution du cadre juridique sur ces dix dernières années, c’est très largement positif. Il y a eu beaucoup de travail de fait, notamment sur la qualité des tribunaux, et on crée désormais des sociétés dans un délai très raisonnable. La Russie a été très ouverte aux investissements étrangers.

LCDR : Mais c’est en train de changer ?

D.L. : Il est évident qu’il y a aujourd’hui une tentation protectionniste, surtout depuis les sanctions occidentales. Personnellement, je n’ai rien à redire sur le fait que la Russie, avec la crise et les sanctions, réalise qu’elle ne produit pas assez dans son propre pays – sur le moyen terme, c’est même très bien pour tout le monde. On fait la même chose en France ! La difficulté, aujourd’hui, c’est qu’on a deux tendances parallèles et contradictoires : d’un côté, il y a un message, à l’adresse des entreprises étrangères, qui dit en substance « Vous êtes toujours les bienvenus » – d’ailleurs, on ne rencontre aucun problème au quotidien, sur les procédures administratives notamment – mais, de l’autre côté, vous avez une multiplication de lois et propositions de lois constituant un véritable conglomérat négatif et qui poussent les entreprises étrangères à se demander si, précisément, elles sont toujours les bienvenues. Celles qui voulaient s’implanter ont renoncé, d’ailleurs.

LCDR : Pourquoi ?

D.L. : Certaines ne veulent pas prendre le risque, et les autres, qui seraient prêtes à le prendre, ne trouvent plus le financement pour le faire. C’est un effet extrêmement sensible des sanctions. Pour celles qui sont déjà présentes, soit elles sont touchées par les mesures sectorielles et se retrouvent bloquées dans leurs démarches (et les entreprises françaises en Russie sont nombreuses dans ce cas), soit les banques ont tout simplement cessé de les financer.

LCDR : Comment défendez-vous l’image de la Russie à l’étranger ?

D.L. : Je trouve assez paradoxal qu’il faille même la « défendre ». Je suis Français, pas Russe. D’ailleurs, je défends les Russes, pas la Russie.

LCDR : Donc, vous le faites quand même.

D.L. : Pendant longtemps, nous avons eu en Europe, et particulièrement en France, une image très complaisante de l’URSS – ça correspondait à quelque chose qu’on pouvait mettre dans une case intellectuelle, et dont l’idéologie était européenne. Nous avons plus de mal avec la Russie contemporaine parce que nous ne parvenons pas à la mettre dans une case, justement. Et comme nous sommes très cartésiens, cela nous pose problème. On ne comprend pas la Russie, alors qu’on voudrait la comprendre. Mais ça ne sert à rien : certes, il faut apprendre à connaître les Russes. Mais comprendre un pays que les Russes eux-mêmes ne comprennent pas, qui, tout au long de son histoire, n’a cessé de s’interroger sur sa destination… ça ne doit pas être un but en soi. Le fait d’échouer à mettre la Russie dans une case devrait nous en donner une image nuancée, mais pas négative. Tout n’est pas gris, il y a clairement du noir et du blanc. Et c’est en premier lieu la tâche de nos amis russes que de défendre leur pays, de se montrer sous leur meilleur jour. Pourquoi je le fais, moi ? Parce que je crois beaucoup dans la relation entre la France et la Russie, et que c’est dans l’intérêt de la France et de ses entreprises.

On peut ne pas être d’accord avec les Russes mais c’est inutile de les isoler

LCDR : Pourquoi ?

D.L. : Parce que c’est un marché immense, mais aussi parce que les Russes sont nos voisins européens. On peut ne pas être d’accord avec eux mais c’est inutile de les isoler. Je me réjouis d’ailleurs du rôle que joue la France dans la crise actuelle.

LCDR : Qu’est-ce qui vous émeut encore, en Russie ?

D.L. : Le gros balaise qui se fait fouetter au bania mais récite du Pouchkine, vous voyez ?.. On est quand même dans un pays où les jeunes partent encore à l’armée. Quand il y a la guerre, ils meurent. Les familles sont confrontées à de vrais problèmes – notamment de santé publique, sans le niveau de protection sociale dont nous bénéficions en Europe. Ici, on apprend l’importance de certaines choses.

LCDR : Après toutes ces années en Russie, y a-t-il un cliché que vous pourriez démentir ?

D.L. : Je pense surtout que vouloir faire de la société russe un seul homme, qui servirait dans une seule légion, est une idée fausse. Les Russes ne voient pas tous l’avenir de la même manière, et au sein des familles, il y a des débats. Contrairement à ce qu’on peut en dire, la société russe est très vivante, et assez divisée – elle manque d’ailleurs peut-être justement d’éléments fédérateurs autres que Gagarine et la victoire sur les nazis. La Crimée a été présentée comme cet élément fédérateur nouveau. Mais il n’efface pas les différences, qui sont d’ailleurs naturelles. Et quoi qu’on en dise, la Russie n’est pas une dictature. Pour preuve : nous sommes tous les deux assis là, à parler d’elle, et je ne crois pas que quelqu’un nous écoute… Et même si c’était le cas, cela ne nous empêcherait pas de nous dire ce que nous voulons. Les Russes parlent très librement, et sont souvent moins politiquement corrects que beaucoup d’Américains et d’Européens. La société n’est pas immobile.