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Lipetsk

Patrick Hoffmann : « Les Russes sont souvent bien disposés à l’égard des Français »

Patrick Hoffmann – c’est l’homme de Lipetsk. Éleveur de cochons et « animal peu sociable », comme il aime à le répéter. Arrivé en Russie en 2000, il y a bâti une entreprise florissante dans l’industrie porcine, qu’il compte bien étendre encore dans les années à venir.

Lipetsk
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Longtemps, la Russie me fut interdite

« Vous aimez le train ? », me demande Patrick à 7h11 devant la gare de Lipetsk. Une belle journée s’annonce – froide et ensoleillée.

« Moi, je ne supporte plus de le prendre. J’aimais bien avant… J’ai travaillé à Belgorod en arrivant en Russie, sur un projet d’élevage de porcs. Je faisais l’aller-retour depuis Moscou en train, j’y ai passé un nombre de nuits incalculable », enchaîne-t-il.

« Il ne faut pas abuser des bonnes choses », je réponds – et il acquiesce en riant.

Dans le seul café de Lipetsk qui ouvre au petit matin, Patrick se raconte : « J’étais ingénieur. Vous savez, les missiles nucléaires… J’aimais mon travail, mais je ne pouvais pas en parler. C’est dur de devoir garder le secret absolu sur son activité professionnelle, y compris avec ses proches et ses amis ! Et puis, ce n’était pas particulièrement bien payé… Alors, j’ai fait un MBA et j’ai tenté ma chance dans la banque d’affaires. Je suis devenu au bout d’un moment associé du fonds LBO de la banque Lazard, à Paris. L’argent était facile, on perdait complètement le sens des réalités ! ».

Et la Russie dans tout ça ? Patrick, en 2000, décide de quitter l’orbite de Lazard, persuadé qu’il resterait très demandé sur le marché. « Mais je me suis vite rendu compte que personne ne m’attendait. Sauf un Nantais, qui voulait monter des élevages de porcs en Russie… J’ai décidé de tenter l’aventure. La Russie représentait ce qui m’était resté inaccessible en tant qu’ingénieur spécialisé dans les missiles nucléaires – entre 1986 et 1991, tout déplacement à l’Est m’était strictement interdit. J’étais curieux. J’ai suivi ce garçon dans son projet, j’ai appris comment fonctionnait un élevage de porcs. Mais nous ne nous sommes pas entendus, il a commencé à intervenir dans le management du projet – qui était mon domaine réservé selon notre accord. Nous nous sommes séparés, puis la ferme a été vendue. »

Malgré la dispute avec ses associés de l’époque, Patrick décide de rester et ouvre un cabinet de conseil aux entreprises désirant s’implanter en Russie, qui « vivote quelques années ». Mais quand en 2005, l’État russe lance un grand programme de soutien à l’industrie du porc, Patrick décide de monter son affaire, encouragé par l’intérêt que montre pour son projet le géant français du sucre Sucden, basé à Lipetsk.

Naître dans l’un de ces villages, c’est un vrai coup de malchance

Si le siège de sa société est en centre-ville, les fermes sont à une centaine de kilomètres de Lipetsk. Nous traversons cette cité de terres noires, de taille moyenne, que Patrick assure être très dynamique : selon lui, Total hésiterait même, pour s’implanter, entre Lipetsk et Kalouga, dont on vante pourtant le « miracle économique ». « En France, Lipetsk serait la quatrième ville du pays. C’est paradoxal, vous ne trouvez pas ? – Alors que nous serons bientôt neuf milliards sur Terre, le plus grand pays du monde voit sa population diminuer… », pense Patrick à haute voix.

Nous traversons quelques villages. Les maisons s’affaissent et des hommes errent.

« Lorsque la première ferme a été mise en exploitation, en 2005, les filles se bousculaient pour venir travailler chez nous. Vous savez pourquoi ?, interroge Patrick. Parce que nous avions des douches chaudes… Ici, dans les villages, ils avaient souvent le gaz, mais pas toujours l’eau courante. »

Patrick Hoffmann
Patrick Hoffmann

Et ces filles ont assuré la prospérité de l’entreprise Otrada Gen, du nom du village où a été implantée la première ferme : « La moitié de nos employés sont des femmes, dont de nombreuses mères célibataires de 25 à 35 ans. L’alcool est un vrai fléau chez les hommes dans les campagnes : ce n’est même pas de la vodka qu’ils boivent, mais du samogon fait maison, à très fort taux de méthanol. Et aux effets dévastateurs sur le système nerveux. Regardez certains villageois dans les yeux… il n’y a plus rien derrière. De toute façon, les femmes en Russie sont plus responsables. Elles n’ont pas l’égo surdimensionné. Notre management est essentiellement féminin ! La plupart des tentatives d’y intégrer des hommes ont échoué », raconte-t-il.

Patrick revient sur le parcours de certaines de ses recrues, dont le niveau de vie a radicalement évolué. Désormais, elles voyagent à l’étranger, ont changé de garde-robe, possèdent pour certaines une voiture : « C’est une grande satisfaction que de me dire que j’y ai contribué. Car naître dans un de ces villages, c’est un vrai coup de malchance, soyez-en sûre », affirme-t-il.

L’homme d’affaires reconnaît avoir eu beaucoup de mal à recruter des gens qualifiés. Pourtant, presque tous les employés viennent de la région : « Savez-vous qu’il est encore plus difficile de faire déplacer un Moscovite qu’un Parisien ? », lance Patrick dans un sourire. Si bien que l’essentiel de son personnel russe a été formé au sein de l’entreprise : « La promotion interne constitue le moteur de notre développement. Bon nombre d’entre eux, en arrivant, ne parlaient qu’une langue étrangère ou étaient diplômés en mathématiques. Une de nos traductrices, par exemple, est devenue responsable de l’ensemble des achats de la société, en Russie et à l’étranger ».

Pour mener l’affaire à bien, Patrick a dû également se séparer de nombre de ses collaborateurs : « Il a fallu que j’explique qu’on n’était plus en URSS, qu’il ne suffisait pas de faire acte de présence, qu’il fallait travailler. Certains employés volaient des cochons. Un jour, j’ai convoqué une réunion et j’ai viré un tiers du personnel de la production, tous ceux que je soupçonnais d’être impliqués dans le trafic – puis, j’ai expliqué que ce n’était pas à la société qu’ils prenaient de l’argent, mais directement dans ma poche. Le fait de personnaliser le problème a eu un réel impact en termes de prise de conscience. Depuis, on nous vole beaucoup moins ! », s’amuse-t-il.

– Et la corruption ?, me risqué-je.

– L’expérience m’a enseigné que la Russie, par certains côtés, est bien moins corrompue que la France. Je fais de petits cadeaux à l’occasion des fêtes de fin d’année ou des anniversaires, mais je n’ai jamais versé de dessous-de-table. L’administration locale offre un soutien sans faille pour le développement de nos projets. Pas besoin de bakchichs. Vous savez, tous ces clichés… Nous avons un vrai mur d’incompréhension entre la France et la Russie qui pourrait se résumer ainsi : les Russes sont le plus souvent bien disposés à l’égard des Français, mais l’inverse n’est malheureusement pas vrai.

Nous avançons dans la plaine, et la neige est de plus en plus blanche et immaculée. On ne croise que très rarement d’autres véhicules. Saisie par la pureté du paysage, je demande :

– Mais qu’est-ce qui vous a fait tomber amoureux ?

– L’espace. Vivre à Paris ne m’était pas naturel. Un jour, j’ai amené mon père et mon fils ici. Mon père, ancien mineur et agriculteur, était sous le choc : il n’en revenait pas de la taille des champs ! En Russie, il y a un vrai rapport à la terre… J’ai grandi dans un village de Moselle – ma grand-mère élevait trois cochons dans le fond du jardin. La Russie me permet de faire quelque chose que j’adore. Je me rends au travail le matin en sifflant, vous comprenez ? Et les gens sont terriblement attachants. Je ne vois pas d’autre endroit sur Terre où je pourrais combiner tout ça.

La France, pour Patrick, est peu à peu devenue une villégiature. Il y vit le temps d’une semaine toutes les deux ou trois semaines. Le reste du temps, c’est à Lipetsk qu’il le passe.

Nos cochons sont heureux

« Je sais, ça ressemble un peu à un camp de concentration. Nous avons procédé à la japonaise – en nous débarrassant de tout le superflu » : en arrivant sur le site de la ferme de multiplication, Patrick m’explique comment il a entièrement pensé les locaux. Les murs de la ferme sont en panneaux de béton, la structure du toit en bois. Le site n’est pas connecté au gaz, mais chauffé au bois et à la paille. Forcément, je pense aux Trois Petits Cochons…

Les cochons d'Otrada Gen
Les cochons d’Otrada Gen

Avant d’approcher les animaux, il faut passer à la douche. Rien n’est laissé au hasard. Patrick plaisante : « La douche à l’entrée, c’est pour des raisons de biosécurité. À la sortie, c’est pour les autres ! ».

Et l’odeur de l’ammoniac dans le lisier est tenace, en effet. Constituée de longs bâtiments disposés en épi de part et d’autre d’un couloir central, la ferme est une suite de salles. Une par étape de la multiplication des différentes races de porc, que Patrick importe du Danemark : « J’ai compris que la France était malheureusement complètement dépassée sur les techniques innovantes en génétique porcine. Alors que le Danemark est expert en la matière : j’y ai recruté tous mes spécialistes. Et nos cochons sont heureux, vous allez voir ! », dit-il en entrant dans une case.

La France est un thème sur lequel Patrick revient régulièrement, amer : « En arrivant ici, j’étais un adolescent de 37 ans. La Russie m’a fait grandir à coups de pied au cul. La France est un pays d’immatures qui multiplie les erreurs. L’Union européenne, qui aurait dû être une chance pour ses peuples, est devenu un handicap. Parce qu‘au lieu de se focaliser sur le développement économique, les fonctionnaires de Bruxelles perdent leur temps en vaines querelles institutionnelles. Nous n’avons pas eu un seul bon président de la République sur ces quarante dernières années. Aucun d’entre eux n’a eu de réelle vision de l’avenir de la France et de l’Europe. La Russie, elle, avance, et vite : c’est visible à l’échelle d’une vie humaine. Et c’est extrêmement stimulant. »

– Qu’est-ce que la Russie a changé profondément en vous ?, demandé-je.

– Je n’agis plus que sur ce sur quoi je peux effectivement avoir une influence. C’est une certaine forme de fatalisme : admettre que certaines choses sont comme elles sont. En revanche, quand une opportunité se présente, il faut la saisir. À l’instant. À l’instinct. Vous savez, ce député retrouvé mort, coulé dans le béton, il y a peu de temps ? Une vraie saga des années 90 – une dispute qui a mal tourné. Eh bien, il se trouve qu’il était propriétaire de certains de nos bâtiments. Sa mort, c’est une opportunité pour nous de racheter les lieux et de pérenniser l’activité. C’est comme ça!

La Russie est une aventure que Patrick n’a pas pu partager avec sa famille. « Ma femme n’a pas accroché, confie-t-il. Mais elle a su faire preuve d’une incroyable tolérance. Nous nous sommes mis d’accord : je continue à travailler ici à condition de rentrer régulièrement. Elle a compris que pour moi, la Russie – c’était important. »

Nina Fasciaux

  1. Très belle histoire,qui pourrait même être un très bon scénario.
    je suis tout à fait d’accord avec les commentaires de Patrick,surtout sur le fait que les Russes sont mal vus en France,alors que la Russie reste encore un pays qui aime la France….

  2. Patrick a tout compris des relations franco-russes qui hélas ne sont plus ce qu’elles furent dans le passé.
    C’est un exemple à suivre et comme zootechnicien me rendant très souvent dans une région proche de Lipetsk lui souhaite que ses cochons se multiplient encore

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