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Anne Belvèze est directrice de Mazars Russie.

Anne Belvèze : « J’ai réussi à prouver qu’on pouvait avoir quatre enfants, être seule et avoir un poste important »

Anne Belvèze est directrice de Mazars Russie. De France, il ne lui reste qu’un passeport. Elle raconte avec enthousiasme au Courrier de Russie son parcours professionnel, et personnel. Interview de deux heures, interrompue seulement par la serveuse de chez Jean-Jacques et un coup de fil de la fille d’Anne qui lui donne les derniers résultats de ses performances au Bolchoï.

Anne Belvèze est directrice de Mazars Russie.

Le Courrier de Russie : Si on commençait par le commencement ?

Anne Belvèze : Je suis née en France en 66. Avant l’âge de deux ans, je suis partie au Maroc, où j’ai vécu jusqu’à mes 17 ans : ma famille vit à l’étranger depuis la génération de mes arrière-grands-parents, en Afrique et au Maghreb. J’ai été élevée à Casablanca dans un environnement extrêmement chouette. Le bonheur dans l’enfance apporte une vraie facilité dans la vie ! J’ai été arrachée à ce paradis lorsque mon frère a eu son bac, car nous sommes rentrés en France. J’ai fini le lycée à Nantes où j’ai vécu ensuite pendant 6 ans de petits boulots, qui étaient venus s’ajouter à mes études en ingénierie mécanique et informatique. Je ne m’y suis jamais vraiment sentie chez moi. Finalement, j’ai terminé mes études en Belgique, dans la finance. C’est là que j’ai rencontré mon premier mari et que nous avons eu notre première fille, Michelle.

LCDR : Et ensuite ?

A.B. : Lorsque je suis tombée enceinte du deuxième, Raphaël, nous avons senti qu’il était temps de bouger avant que la vie ne se mette à stagner. Mon mari a eu une proposition au Kazakhstan et je l’ai suivi, en 95. J’ai trouvé par la suite un travail dans lequel je gérais le développement d’un grand groupe au Kazakhstan, en Ouzbékistan et en Mongolie. J’ai eu mon troisième enfant en 99, Gabriel. À l’été 99, je suis partie pour Moscou : je voulais une bonne école pour mon aînée de 6 ans et je m’étais séparée de mon mari.

LCDR : Comment vous êtes-vous débrouillée ?

A.B. : Je suis arrivée à Moscou avec mes trois enfants sous le bras, sans travail, mais avec le revenu de la location d’un appartement que j’avais acheté. J’ai trouvé un emploi chez Castel, dans des conditions assez précaires. Au bout d’un an, je leur ai posé un ultimatum : un meilleur contrat et un meilleur salaire (de 1000 à 5000$), sinon je partais. Ils m’ont gardée et je suis repartie sur les routes : je m’occupais du bureau à Moscou mais aussi de deux brasseries en Arménie et en Azerbaïdjan. Le directeur de la logistique, David, un Russo-Géorgien, est ensuite devenu mon mari.

LCDR : Vous aimiez la vie à Moscou ?

A.B. : Évidemment. D’ailleurs, je ne comprends pas ces femmes d’expatriés qui passent leur temps à se plaindre : il y a tellement de choses à faire ici, aller au théâtre, voir un ballet, une expo. Bon, en 2002, on en a quand même eu ras-le-bol de Moscou, et nous sommes partis pour Bangkok. Nous avons vécu 3 ans là bas, j’étais manager d’une boîte qui produisait des chaussons de danse. Michelle, mon aînée, avait commencé la danse en Russie et était inscrite à l’école royale de ballet de Londres en Thaïlande. Lors d’un séjour à Moscou au printemps 2005, son ancien professeur a voulu lui faire passer le concours du Bolchoï. Et nous voilà donc de retour à Moscou en septembre 2005, puisqu’elle a été admise, à 11 ans, en deuxième année. C’est à cette période que j’ai été recrutée par Mazars. Pour, en 2006, devenir directrice du bureau moscovite.

LCDR : Qu’est-ce qui vous attache à la Russie, excepté votre fille ?

A.B. : À vrai dire, je me suis vraiment plu en Asie du sud-est, et je souhaite y retourner. Mais la Russie est définitivement un pays d’opportunités : lorsque je suis arrivée chez Mazars en 2005, nous étions une vingtaine : nous sommes 120 aujourd’hui. Je suis sans arrêt sollicitée, le challenge intellectuel est stimulant et nous sommes sur une dynamique de croissance. J’aime être en projet tout le temps, et même si je suis passée associée Mazars en 2007, je ne pourrais pas travailler à Paris dans le domaine de l’expertise, je préfère être dans une autre énergie. Sans parler de cet immobilisme très français et que je ne supporte pas…

LCDR : Comment se passent les relations professionnelles avec les Russes ?

A.B. : C’est un peu comme tout le reste en Russie : l’hiver est fatiguant mais le printemps incroyable. Ici, la rotation du staff est épuisante, il faut toujours se donner les moyens de retenir les collaborateurs, sans cela ils partent. Mais parmi eux, il y a des gens extrêmement brillants.

LCDR : Quelles sont vos relations avec vos employés ?

A.B. : Au départ, il est important de briser un peu une hiérarchie primitive. Les gens ont tendance à dissimuler leurs erreurs, à mettre une distance entre eux et leur chef. Il y a une culture punitive très forte, alors que moi je pense que ceux qui ne font jamais de conneries sont ceux qui ne font rien et je privilégie le dialogue avant tout. J’ai une employée qui s’est métamorphosée le jour où elle a vu que je prenais le métro, ça l’a complètement libérée ! C’est peut-être spécifique à Mazars, mais j’ai l’impression d’être une maman : mes employés se comportent avec moi de cette façon, il faut sans cesse les coacher, les accompagner, les soutenir. Le management est très féminin.

LCDR : Dans quels domaines ?

A.B. : Le dialogue. Par exemple, nous avons beaucoup évoqué la diversité à cause des réflexions qui circulaient sur l’origine des gens. Nous avions notamment recruté un Franco-Guadeloupéen, et il y a des choses qu’on ne pouvait pas laisser passer. On privilégie le recrutement en régions : les gens y sont plus loyaux, plus enthousiastes et plus divers, avec un niveau de compétences égal. Ainsi, nous avons beaucoup de Caucasiens, et aussi une Iakoute.

En revanche, on ne touche pas à la religion : ce n’est pas une vraie question en Russie. Nous parlons de parité : ce n’est quand même pas évident pour les femmes russes. Pour moi, c’est plus simple, précisément parce que je ne suis pas Russe : elles, elles grimpent assez haut, mais ne passent pas le dernier petit échelon.

LCDR : Pourquoi,  à votre avis ?

A.B. : Elles ont sur le dos une forte pression familiale, c’est vrai. Plus vous montez dans la hiérarchie, moins il y a de femmes : 35% – alors qu’elles sont brillantes ! C’est une perte colossale pour l’entreprise. Les enfants ne sont pas des boulets, au contraire : c’est un bonheur, une motivation ! Et là, pour le coup, je sais de quoi je parle : les enfants sont là, ils nous portent, on a un rôle modèle à donner, surtout aux garçons.

Mazars, désormais, est devenue une vraie usine à bébés : on a un taux de natalité incroyable. Car on a pris certaines mesures : travail à distance, aménagement des horaires, congés maternité… et plus ça va, plus les mères reviennent tôt de congé maternité.

J’ai peut-être réussi à prouver qu’on pouvait avoir quatre enfants, être seule et avoir un poste important.

LCDR : Qu’est-ce qui a été difficile, pour vous ?

A.B. : Professionnellement, le plus difficile, à la tête de Mazars, est d’être une femme et ne pas être auditrice. Ma légitimité, je l’ai gagnée, mais ça a été deux fois plus dur, en tant que femme, de gagner la confiance. Et là, je remercie vraiment mon chef, qui a tenu le pari de m’engager contre l’avis de Paris. Ça n’a pas été simple : le concours de braguettes, je ne rentre pas dedans ! Je pense que les femmes apportent une diversité, le monde irait mieux si nous avions plus souvent l’occasion d’être à des postes clés. L’idée, ce n’est pas d’imposer des quotas, c’est d’avoir la ressource disponible.

LCDR : Qu’est-ce qui manque à la Russie pour évoluer dans le bon sens ?

A.B. : Il manque une vraie classe moyenne, et une réelle volonté politique de changer les choses : il faut se concentrer, par exemple, sur les universités et l’hôpital. La jeune femme qui garde mes enfants travaille dur à l’université, elle est très consciencieuse. Pourtant, un enseignant est venu la voir pour lui dire de ne pas trop s’en faire, qu’elle pouvait acheter son diplôme… Elle n’avait rien demandé ! Chez Mazars, nous sommes obligés de faire passer des tests pour vérifier les connaissances, car d’après ce que j’ai lu, plus de 40% des étudiants achètent leur diplôme. Dans le domaine de la santé, je dirais que l’hôpital, c’est un peu la roulette russe : il faut connaître les bonnes personnes, ou faire des cadeaux. Et quand c’est une question de survie, on allonge les sous. À la mort de David, mon mari, j’ai arrosé tout le monde, sinon ça ne bougeait pas… J’ai des amies qui ont accouché en Russie et qui m’ont dit : plus jamais ! Les sages-femmes leur interdisaient de se lever de leur lit, elles étaient très mal nourries et avaient droit à des réflexions monstrueuses. Et dans une clinique privée, ça coûte 7000 euros…

LCDR : Qu’est-ce que les Russes vous ont enseigné ?

A.B. : Ils m’ont appris à ne pas me plaindre. J’ai des employés qui se lèvent à 5h, qui font deux heures de trajet pour être à 8h au bureau, ils restent jusqu’à 20h, et tout va bien ! Ils trouvent encore le temps d’aller au théâtre… ils sont extrêmement résistants.

Les Français, eux, sont si râleurs ! Ils hallucinent quand je voyage Aeroflot, alors qu’il y a bien longtemps qu’Aeroflot est une très bonne compagnie qui, contrairement à Air France, n’est pas toujours en grève, part à l’heure, arrive à l’heure…

LCDR : Des projets ?

A.B. : Je suis en réflexion, mais j’ai des pistes. À terme, je devrai certainement gérer la carrière de ma fille, qui va bientôt finir sa scolarité au Bolchoï. C’est une reconversion possible qui m’intéresserait. Je nourris toujours le rêve que nous avions avec David de retourner en Thaïlande. Mais, pour l’instant, je pense à mes enfants, j’en ai un dans une école d’équitation et l’autre qui suit sa scolarité à l’école russe, de très bonne qualité d’ailleurs. On a aussi des projets avec Mazars sur 2020, car il y a un gap de génération entre les seniors qui partent à la retraite et la relève potentielle. Nous ne sommes que 9% de femmes associées, et j’aimerais vivement que ça change. La bataille des talents, tout le monde en parle mais… j’ai un grand respect pour les féministes, et il y a encore plein de combats à mener : d’ailleurs, ce n’est pas un combat contre les hommes, mais pour l’Homme !

Nina Fasciaux

  1. Chere Anne, que je t’admire! Je vois que tu vas tres bien et je sais que tu le merite. Je t’embrasse tres tres fort!

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