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Jean-Pierre Arrignon : « La Russie et la France doivent œuvrer de concert »

Jean-Pierre Arrignon
« La Russie et la France doivent œuvrer
de concert »

Pierre le Grand prenant dans ses bras le très jeune Louis XV, le 10 mai 1717 à Paris. Peinture de Louise Marie-Jeanne Hersent, 1838.
Crédits : Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Fouin

À l’occasion de la publication dUne Histoire de la Russie aux éditions Perrin, nous avons rencontré l’auteur, l’historien français Jean-Pierre Arrignon, spécialiste du Moyen Âge et de la Russie.

Il existe de nombreux ouvrages sur l’Histoire de la Russie. Quelle est la spécificité du vôtre ?

Jean-Pierre Arrignon : La majorité de mes collègues regardent la Russie depuis l’Occident. Moi, j’ai voulu voir la Russie depuis la Russie. Ce livre est une sorte d’hommage que j’adresse à cette Russie qui m’a accueilli à l’Académie des sciences lorsque j’étais en stage et qui m’a donné une culture différente de celle de l’Occident. Je crois que l’originalité de mon point de vue vient de la rencontre entre l’École des Annales à la française et ce monde russe que j’ai voulu voir de l’intérieur – grâce à mes maîtres, tel Dmitri Likhatchov, qui m’a formé à la littérature médiévale russe.

Dans votre conclusion, vous évoquez Vladimir Poutine. Comment évaluez-vous son action politique au regard de l’histoire millénaire de la Russie ?

J.-P. A. : Vladimir Poutine est en charge de l’héritage de la longue histoire russe. Il a d’abord hérité d’une spécificité : la Russie est la fille aînée de Constantinople. Elle a reçu son baptême, sa culture, sa formation de Constantinople. Par conséquent, elle est naturellement chrétienne – ce qui explique la référence à Dieu dans la réforme constitutionnelle adoptée cet été. Il s’agit d’un héritage majeur ; c’est pourquoi je dis souvent que « celui qui ne connaît pas Byzance aura beaucoup de peine à connaître la Russie ».

« La Russie a avant tout besoin d’institutions fonctionnant normalement et de stabilité. »

Ensuite, Vladimir Poutine a hérité d’une mission : rendre à la Russie son rang de grande puissance. Au temps de l’URSS, le pays avait un rayonnement mondial. Tous les mouvements de libération s’inspiraient de la révolution soviétique. Vladimir Poutine est l’héritier de cette URSS, de cette image, de cette idée, de cette force, et il s’efforce de maintenir ce niveau. On peut néanmoins regretter qu’il le fasse essentiellement par la puissance militaire.

Enfin, le président russe a hérité d’une conception multipolaire du monde et de la nécessité de nouer des relations fortes avec d’autres pays. C’est le sens de l’appel à un « partenariat pour la paix entre Paris et Moscou » du ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov [en juin dernier, à l’occasion du 130e anniversaire de la naissance de Charles De Gaulle, ndlr].

Vous jugez la réforme constitutionnelle comme un pas vers la démocratie. Elle est pourtant très décriée par l’opposition libérale, notamment parce qu’elle permet théoriquement à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu’en 2036...

J.-P. A. : Je rappellerai d’abord qu’à l’issue du deuxième mandat de Vladimir Poutine, en 2008, on avait proposé à ce dernier de modifier la constitution pour qu’il reste en poste ad vitam æternam. Il avait alors refusé.

Le président russe sait très bien que la Russie a avant tout besoin d’institutions fonctionnant normalement et de stabilité. L’amendement l’autorisant à se présenter à sa succession en 2024 a été justifié par l’instabilité actuelle du monde. Il n’est pas le fait du prince puisqu’il a été approuvé par la Douma.

La démocratie est un long et lent processus. Elle est en marche en Russie, même si cela risque de prendre du temps. Poutine est populaire, il a le soutien d’une large partie de la population, qui lui sait notamment gré d’avoir relevé le pays. Par ailleurs, il existe déjà plusieurs partis [d’opposition] : le Parti communiste, le Parti libéral démocrate (LDPR, du nationaliste Vladimir Jirinovski), on compte aussi des centristes… Ce n’est pas suffisant, mais c’est un début.

Je pense que Poutine doit quitter le pouvoir à l’issue de son mandat, après avoir adoubé un candidat à sa succession. C’est ainsi que les réalisations de ses vingt années au Kremlin passeront à la postérité. Pour la Russie, cela représentera un pas supplémentaire vers la démocratie. Laissons du temps au temps, la Russie est une démocratie en développement.

Comment concevez-vous le rapprochement entre la Russie et l’Union européenne, dont vous affirmez la nécessité dans votre livre ?

J.-P. A. : Sans la Russie, l’Europe n’a aucune chance d’affirmer son indépendance vis-à-vis des États-Unis ; la Russie, de son côté, a besoin de nouer des partenariats avec l’Union européenne, afin d’assurer son développement économique et politique. Or, en ce moment, la mécanique est complètement rouillée. L’Europe est sous tutelle américaine et otanienne, elle ne voit la Russie qu’à travers des stéréotypes et la considère comme son ennemie.

Dans ce contexte, Moscou n’a aucune envie de se tourner vers l’Europe. Elle en a besoin, mais dans le cadre de partenariats constructifs. Aujourd’hui, sa seule porte d’entrée est la France, avec laquelle elle ne veut surtout pas rompre les liens.

« Je pense que la Russie et la France ont un rôle majeur à jouer ensemble dans le monde. »

Pour relancer les relations, il faut à la fois encourager la Russie à aller vers plus de démocratie tout en poussant l’Europe à plus d’indépendance pour qu’elle devienne une grande puissance. Et arrêtons de repousser la Russie vers l’Extrême-Orient : la Russie est de tradition occidentale ! Cela ne signifie pas pour autant que la Russie doive intégrer l’UE ! Ce genre de chimère n’a aucun sens…

Vous mentionnez le rôle particulier de la France. Qu’est-ce qui la distingue d’autres grands pays comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni ?

J.-P. A. : La France, pour la Russie, c’est d’abord un mythe, qui s’est instauré tout au long du XIXe siècle et au début du XXe. Rappelons que l’aristocratie russe parlait français ; puis il y a eu l’alliance franco-russe à la veille de la Première Guerre mondiale. Au début du XXe siècle, nombre de Français vivaient en Russie. La France avait l’image d’un pays de culture.

Par ailleurs, les deux pays étaient ensemble dans des moments difficiles. En 1935, l’URSS a signé un seul traité d’alliance avec une puissance étrangère : la France ! La présence des pilotes français du régiment Normandie-Niemen à Moscou a marqué la mémoire des Russes. Cet attachement ne se dément pas, aujourd’hui encore. La Russie peut compter sur la France pour s’ouvrir, pour que les deux pays œuvrent ensemble.

Je pense que la Russie et la France ont un rôle majeur à jouer dans le monde, si elles acceptent enfin de travailler de concert. Je ne dis pas que ce soit facile ! Ce rapprochement doit se faire dans le cadre de l’UE. C’est une Europe restructurée vers un idéal de paix et de justice qui fera avancer la démocratie partout dans le monde. La démocratie n’avance jamais à coup de chars d’assaut et de missiles.