Toute l'équipe du Courrier de Russie fait une pause pour les fêtes. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et une bonne année 2021

Aérocoke : valise diplomatique russe et trafic de drogue

Aérocoke
Valise diplomatique russe et trafic de drogue

Kelly Lacy/Pexels

À Moscou, un jury vient d’être constitué afin de statuer sur le sort de trois personnes accusées, depuis trois ans, de trafic de cocaïne entre la Russie et l’Argentine. Parmi elles, d’anciens employés de l’ambassade russe à Buenos Aires… 

En février 2018, la ministre argentine de la Sécurité, Patricia Bullrich, annonce le démantèlement d’un réseau de narcotrafiquants et publie sur Twitter la vidéo d’une opération policière : la saisie de 400 kilogrammes de cocaïne dans un garage de l’école près l’ambassade de Russie à Buenos Aires… Aucune réaction à Moscou. 

La presse révèle, de son côté, que les services russes de sécurité (FSB) sont au courant depuis deux ans de l’utilisation des locaux de l’ambassade par les narcotrafiquants. L’intendant de la mission diplomatique aurait signalé au responsable de la sécurité la présence de douze valises suspectes dans le garage de l’école. Celui-ci ouvre les valises et y découvre d’étranges briques de poudre blanche. Il en informe l’ambassadeur, Viktor Koronelli, qui se tourne vers le FSB. Là encore, la réaction russe se fait attendre. Finalement, une enquête conjointe est ouverte, entre Moscou et Buenos Aires. Elle se termine par une opération de choc dans une base aérienne du ministère des Affaires étrangères, près de Moscou, et par l’arrestation des trafiquants russes venus collecter des « boîtes de café » contenant la drogue. Entre-temps, la police avait remplacé la cocaïne par de la farine… 

Après les déclarations de Mme Bullrich, si le FSB demeure silencieux, le ministère des Affaires étrangères se montre plus loquace sur cette opération russo-argentine – nom de code : « Douze vaches ». Il révèle notamment que la drogue devait transiter par Moscou avant d’être réorientée vers l’Union européenne. L’identité des personnes arrêtées à la fin de 2017 est également précisée : Ali Abianov, ancien employé de l’ambassade auquel auraient appartenu les valises, ses deux complices au sein de la mission diplomatique – Vladimir Kalmykov et Ichtimir Khoudjamov –, ainsi qu’un policier argentin d’origine russe, Ivan Blizniouk, et son ami mécanicien, Alexandre Tchicalo (tous deux emprisonnés en Argentine). Ces derniers sont interpellés sur dénonciation d’Abianov. 

La police argentine vérifie le contenu des paquets de cocaïne découverts à l’ambassade de Russie, en décembre 2016. Photo : Ministère de la sécurité d’Argentine

Mécanicien, psychologue, espion… 

Peu après, en Allemagne, la police capture un certain Andreï Kovaltchouk, citoyen russe et allemand, soupçonné d’être le grand organisateur du trafic. Lui-même nie les faits. Ses complices supposés également. Toutefois, sa personnalité et son pedigree posent question. 

Selon une enquête en date de septembre dernier, publiée par le centre Dossier (un site d’investigation financé par l’ancien patron de Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski), il est né en Ukraine en 1958. À la fin des années 1980, il travaille comme mécanicien à l’institut d’aviation de Barnaoul. Il est remercié pour incompétence. En 1997, il exerce comme psychologue à la Maison russe près l’ambassade à Berlin. Il vit ensuite à Amsterdam avec sa sœur, et y rencontre sa première femme. En 2006, la petite famille retourne à Berlin, où elle loge dans l’immeuble abritant le Centre scientifique et culturel russe. Une entreprise de transport est créée là-bas, Irgotrade, enregistrée sous le nom de la sœur de Kovaltchouk. 

Kovaltchouk aurait utilisé la valise diplomatique pour transporter « des cadeaux pour les enfants ».

Selon les témoins interrogés par le centre Dossier, Kovaltchouk recherche la fréquentation de fonctionnaires hauts placés au ministère des Affaires étrangères et dans les services de sécurité – qui reçoivent périodiquement d’onéreux cadeaux de sa part. Lors de sa prise de contact, il se fait passer tantôt pour un diplomate, tantôt pour un agent du renseignement extérieur (SVR). Au bout de quelque temps, il demande à ses nouveaux amis un coup de main pour faire passer la frontière russe à des marchandises plus ou moins licites. 

Stanislav Prokhine, militaire employé au service de la valise diplomatique, raconte avoir eu affaire à Kovaltchouk. Se présentant comme chargé de mission au ministère des Affaires étrangères, celui-ci lui aurait demandé d’envoyer par vol spécial à destination de Buenos Aires « quelques paquets contenant des cadeaux pour les enfants ». Ce qu’il aurait fait, en dépit de l’opposition de ses supérieurs. D’après Dossier, Prokhine n’a jamais été inquiété par la justice. 

Après son arrestation, Kovaltchouk publie une lettre ouverte dans laquelle il prétend être un agent des services de renseignement russes et allemands (!!!). Il aurait été décoré par le Kremlin pour sa « participation à l’opération de rattachement de la Crimée à la Russie » en 2014. Parmi ses référents, il cite notamment un haut conseiller des Affaires étrangères pour l’Amérique du Sud, Piotr Polchtchikov. Ce dernier avait été retrouvé mort par balles dans son appartement moscovite, trois mois après la découverte de la drogue à Buenos Aires. 

Cocaïne politique 

Pour le centre Dossier, les six inculpés ne sont que des intermédiaires, et les véritables barons du cartel ne seront pas inquiétés. Cette hypothèse a les faveurs de Roman N., un ancien narcotrafiquant contacté par Le Courrier de Russie. « Ces personnes seront lourdement condamnées, mais personne ne touchera à leurs patrons, affirme-t-il. Un gramme de cocaïne se vend actuellement 9 000 roubles (environ 100 euros). C’est la drogue des riches, des politiciens… Par ailleurs, il est évident que des fonctionnaires sont directement impliqués dans le trafic : personne n’a intérêt à ce que l’enquête remonte trop haut. » 

Andreï Kovaltchouk. Crédits :  Chambre publique de la Fédération de Russie
Andreï Kovaltchouk. Photo : Chambre civique de la Fédération de Russie

Mikhaïl Tcherkasski, officier des Services fédéraux de lutte contre le trafic de drogue jusqu’en 2014, confirme : « De mon temps, dans tous les partis, on ne comptait pas les politiciens consommant régulièrement de la cocaïne. Même chose dans les services de sécurité et certains ministères. » Il a également son avis sur l’origine de la drogue : la Bolivie et le Venezuela, deux pays qui entretiennent de bonnes relations avec la Russie. « Depuis les années 2010, le transit via l’Argentine et l’Uruguay s’est imposé. Après Moscou, la drogue est envoyée vers l’UE via Saint-Pétersbourg ou les pays baltes. » 

Au demeurant, l’article de Dossier, repris dans plusieurs médias indépendants, n’a pas suscité l’émoi de la classe politique russe : « Nous en avons pris connaissance, sans le lire intégralement. Il ne mérite pas que l’on s’y arrête outre-mesure », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. 

« Le battage médiatique autour de l’affaire a sans doute permis aux accusés de rester en vie… »

Les avocats des accusés contestent, de leur côté, les conclusions de l’article : « Les journalistes ne précisent pas leurs sources et nous ne pouvons donc pas vérifier la fiabilité des témoins cités », nous a confié l’avocat de Kovaltchouk, Aboubakar Vadaïev. Il pointe d’ailleurs également du doigt le manque de sérieux de l’enquête policière. Il rappelle que la cocaïne a été détruite, mais que la justice a proposé aux avocats de la défense d’analyser la farine utilisée comme leurre… « C’est comme enquêter sur un crime sans qu’il n’y ait ni corps ni arme », plaide-t-il. Par ailleurs, le fait que deux accusés soient incarcérés en Argentine gênerait également la procédure : « Il faut que ces individus comparaissent en Russie, ou que le procès se déroule devant un tribunal argentin », affirme-t-il. 

Un procès loin d’être jugé 

Pour l’instant, le procès doit se tenir en Russie dans les prochaines semaines. Si tout se passe bien. Au printemps 2019, le tribunal de Solntsevo, dans la banlieue de Moscou, devait juger l’affaire en raison de sa proximité avec l’aéroport moscovite de Vnoukovo, plateforme du trafic local. Il en a brusquement été dessaisi au profit d’un tribunal proche de la base où a eu lieu la saisie de farine… Finalement, le procès se déroulera au tribunal Dorogomilovski, dans le centre de Moscou, après de longues discussions concernant la composition des jurés. 

Roman N. s’étonne d’ailleurs que le procès ait lieu et que les accusés comparaissent : « Le fait que la presse ait autant parlé de cette affaire leur a sans doute sauvé la vie ou empêché qu’ils ne disparaissent d’une manière ou d’une autre… »