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Internet : l’enseignement supérieur en zone libre

Internet
L’enseignement supérieur en zone libre

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Un nouveau projet pédagogique en ligne a vu le jour en cette rentrée 2020 : l’Université libre. Entièrement gratuits, les cours y sont donnés par des professeurs reconnus, dont plusieurs ont été licenciés d’un prestigieux établissement moscovite pour des raisons politiques.

Anna Terecheva, étudiante en droit à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou (EHESE) et rédactrice en chef de la revue étudiante The Vyshka (le surnom de l’établissement), est une des premières à s’être inscrite à l’Université libre, où elle suit des cours de droit constitutionnel. Elle a fait ce choix parce que la matière est enseignée par Ekaterina Michina, spécialiste russe de renom, mais aussi par solidarité avec ses anciens professeurs de l’EHESE, contraints de démissionner sous la pression de la direction et qui dispensent désormais leur savoir en ligne.

Parmi eux figurent la juriste Elena Loukianova, le philologue Gassan Gousseïnov, le politologue Kirill Martynov, et d’autres personnalités bien connues de la société civile. Leurs prises de positions politiques et leur engagement citoyen seraient à l’origine de leur licenciement, ces derniers mois.

Certains ont soutenu les manifestations de l’opposition en faveur d’élections transparentes à Moscou, en 2019. D’autres ont critiqué la réforme constitutionnelle adoptée l’été dernier, qui permet notamment à Vladimir Poutine de briguer un cinquième mandat présidentiel en 2024. Elena Sirotkina, chercheuse au laboratoire d’études sociales comparatives de l’EHESE, a dû démissionner après avoir mené une étude portant sur les partisans de l’opposant Alexeï Navalny.

Elena Loukianova, ancienne professeur à la faculté de droit de l’EHESE. Photo: Valery Sharifulin/TASS

En un an, treize professeurs de l’établissement ont résilié leur contrat. Tous pour des raisons politiques ? Selon Dmitri Doubrovski, doyen de la faculté de sciences sociales de l’EHESE et initiateur (parmi d’autres) du projet de l’Université libre, le mécontentement de ses collègues était également lié à « une charge de travail excessive au regard du salaire dérisoire ». La direction de l’établissement, quant à elle, justifie ces départs par la « nécessaire réorganisation de l’équipe pédagogique ».

Une partie des professeurs congédiés ou démissionnaires ont rejoint l’Université libre, qui a recruté d’autres spécialistes à travers le pays. Trente-neuf enseignants donnent actuellement des cours dans ce cadre. « En imposant la nécessité de l’enseignement à distance, l’épidémie de Covid-19 a montré qu’une visioconférence entre un professeur et des étudiants suffit pour transmettre des connaissances », souligne Dmitri Doubrovski.

« Il est devenu extrêmement difficile d’enseigner les sciences humaines, la politologie et la sociologie dans les universités d’État. »

Après avoir enseigné pendant dix ans la rhétorique à l’EHESE, Viktor et Ioulia Gorbatov apprécient ce nouveau format de cours : « C’est une occasion de s’ouvrir à un auditoire nouveau et potentiellement illimité », explique Viktor, un des fondateurs du site.

Un succès retentissant

Entièrement financée par des dons, l’Université libre n’est pas un établissement d’enseignement officiel et ne comprend ni facultés ni direction. Les domaines étudiés relèvent essentiellement des sciences humaines, mais aussi des mathématiques ou de l’informatique. Les cours sont donnés sur l’application de visioconférence Zoom, dans des bibliothèques et d’autres lieux publics. Les devoirs de fin de semestre ne donnent aucun diplôme, mais les étudiants reçoivent une lettre de recommandation de leurs professeurs, précieux sésame pour la suite de leurs études ou leur carrière.

Le succès a immédiatement été au rendez-vous : « Nous n’en avons pas cru nos yeux lorsque nous avons enregistré plus de 500 inscriptions, raconte Viktor Gorbatov. La sélection a été très difficile. Nos étudiants ont entre 18 et 45 ans et sont en bonne voie de devenir les physiciens, les psychologues, les compositeurs, les juristes, les informaticiens de demain. »

L’École des hautes études en sciences économiques de Moscou (EHESE), dans le centre de la capitale.
Photo : hse.ru

Certains auditeurs évoluent déjà dans le monde professionnel. Elizaveta Klotchkova travaille ainsi à l’Institut de droit et de politique publique, une organisation de défense des droits de l’homme. À l’Université libre, elle a opté pour le cours de politique comparative. D’après elle, cette nouvelle forme d’enseignement permet de « sortir de la routine » et affranchit les professeurs de l’obligation de respecter les normes d’apprentissage et les programmes académiques fédéraux.

Le syndrome post-Crimée

Dmitri Doubrovski revendique la composante politique du projet. Pour lui, l’enseignement supérieur russe subit une pression croissante de la part de l’État et a pris un « tournant conservateur » depuis la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée en 2014.

« Il est devenu extrêmement difficile d’enseigner les sciences humaines, la politologie et la sociologie dans les universités d’État, explique le doyen. Certaines matières – telle que l’histoire du XXsiècle – sont devenues extrêmement délicates. »

Le manifeste du projet est d’ailleurs on ne peut plus clair : « Puisque les universités ne peuvent plus être libres, créons une université libre. »