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Covid-19 : la Russie sous la deuxième vague

Covid-19
La Russie sous la deuxième vague

Service des maladies infectieuses de l'hôpital régional de Kazan (Tatarstan), le 16 novembre 2020. Yegor Aleyev/TASS

La deuxième vague de Covid-19 frappe de plein fouet la Russie, où plus de 22 000 cas de contamination sont recensés chaque jour (entre 300 et 400 morts). Débordés, nombre d’hôpitaux refusent des patients. 

Denis, Moscovite de 42 ans, a souffert du coronavirus au début d’octobre. En dépit de symptômes inquiétants, il a attendu plusieurs jours avant d’obtenir un rendez-vous pour un scanner thoracique. « J’ai patienté sept heures en salle d’attente avec 39°C de fièvre, raconte-t-il. Mon état n’était d’ailleurs pas le pire : il y avait un jeune homme allongé, à la respiration difficile. Il était en train de mourir sur place. La première vague a pris le système de santé de court, soit. Mais, là, est-ce qu’on n’avait pas tout l’été pour se préparer ? » 

Couloirs et cages d’escaliers bondés 

La capitale est pourtant plutôt bien lotie. À la fin d’octobre, son maire, Sergueï Sobianine, recensait plus de 15 000 lits réservés aux malades de la Covid, répartis dans quelque 50 services spécialisés. La plupart des hôpitaux de campagne déployés au printemps ont été mis en sommeil, prêts à rouvrir en cas de nécessité. Toutefois, malgré le renfort de médecins provinciaux, attirés par la hausse des salaires à Moscou, les effectifs demeurent très largement insuffisants. Même les visites à domicile se font avec un retard de plusieurs jours ; une ambulance appelée le matin arrive rarement avant la tombée de la nuit. 

Que l’on s’éloigne un peu de Moscou, et la situation empire. À Balachikha, de l’autre côté du périphérique moscovite, Ouliana, la cinquantaine, est alitée depuis plus d’un mois. « Je n’arrive même pas à voir un médecin ! Parfois, la nuit, quand je suis au bord de l’asphyxie, je me dis que je vais mourir toute seule dans mon coin, et qu’on ne viendra même pas me chercher… », s’inquiète-t-elle.

Une ambulancière a fondu en larmes à l’accueil d’un hôpital qui refusait d’admettre sa patiente de 90 ans.

Mêmes signaux d’alarme en province. Récemment, à Omsk (Sibérie), des ambulanciers ont pénétré avec leurs brancards (et leurs malades) dans le bâtiment du ministère régional de la Santé, afin de protester contre le manque de lits. À Novossibirsk, les cages d’escalier des hôpitaux se transforment en dortoirs. Dans la région de Tambov (sud-est de Moscou), les malades jonchent les couloirs ; pour les identifier, les soignants leur notent un numéro sur le poignet, comme à la morgue.

Les nombreux malades obligés de demeurer chez eux, sans assistance médicale, témoignent en vidéo sur internet. À Tchita (Transbaïkalie), une femme de 64 ans raconte qu’elle attend les secours depuis plusieurs jours, alors que son état se dégrade d’heure en heure. Son fils, un entrepreneur local, se serait plaint directement auprès des autorités : le lendemain, ses bureaux recevaient la visite de l’inspection du travail… La femme a finalement été admise en soins intensifs. Elle est décédée le lendemain de son hospitalisation. 

Médecins au bord de la crise de nerfs 

Dans toute la Russie, les personnels soignants sont épuisés, physiquement et moralement. Une ambulancière de Vladimir (est de Moscou) témoigne : « Qu’est-ce que je suis censée faire quand un patient en insuffisance respiratoire me regarde et entend mon collègue régulateur m’informer, par talkie-walkie, qu’il n’y a de place nulle part pour lui ? Je fais ce métier pour essayer de sauver des vies ; on m’a formée pour cela. Je ne peux pas laisser cette personne chez elle en sachant pertinemment que je la condamne à une mort certaine ! » Pour elle, personne n’a tiré les leçons de la première vague : « Nous savions à quoi nous attendre, nous savions que les lits manqueraient si nous ne faisions rien… » 

Omsk (Sibérie), le 5 novembre. La salle d’attente de l’hôpital municipal n °2, où les malades de la Covid-19 affluent. Photo : Yevgeny Sofiychuk/TASS

Impuissants, certains professionnels lâchent prise. En Khakassie (Sibérie), une ambulancière a fondu en larmes à l’accueil d’un hôpital qui refusait d’admettre sa patiente de 90 ans. Ses collègues ne pouvaient pourtant rien faire pour elle : la semaine précédente, ils avaient, eux aussi, diffusé une vidéo alertant sur l’absence de lits – ainsi que sur la pénurie de médicaments dans les pharmacies.

La situation sanitaire des médecins a également de quoi les préoccuper. En septembre dernier, le ministère de la Santé recensait 14 000 contaminations à la Covid-19 dans les rangs des professionnels de santé, pour 258 décès. Ils seraient deux fois plus nombreux selon les statistiques tenues par les collectifs de médecins. Des soignants meurent presque sur leur lieu de travail. C’est le cas de Iouri Kotchetov, anesthésiste-réanimateur de 66 ans à Barnaoul. Malgré un test positif au coronavirus, des symptômes respiratoires inquiétants et une température de 39,5°C, sa direction l’a obligé à rester à son poste. Argument : il n’y a personne pour le remplacer. À la fin de sa garde (24 heures consécutives), il est rentré chez lui et s’est effondré sur son palier.  

Pénurie de médicaments

Livrés à eux-mêmes, beaucoup de patients s’en remettent aux hasards de l’automédication. Ils s’administrent eux-mêmes des antibiotiques (inutiles contre le coronavirus), des vitamines, des antiviraux… Résultat : les pharmacies sont en rupture de stock. La vente en ligne de médicaments étant interdite, beaucoup de provinciaux demandent à leurs proches de leur en envoyer depuis Moscou.

« Nous sommes au courant des pénuries, c’est intolérable », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Il a jouté que le gouvernement « mobilisait toutes ses énergies » pour remédier à la situation, notamment « en introduisant des mesures spéciales de contrôle ». Il n’a toutefois pas précisé lesquelles.

En Russie, le nombre de lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants est passé de 137,4 à 79,9 entre 1990 et 2018.

Il doit essentiellement s’agir de monitoring. Le 10 novembre dernier, Tatiana Golikova, vice-Première ministre en charge des questions sociales et responsable de la cellule anti-Covid, a enjoint aux députés de contrôler la perception par leurs régions des allocations destinées à l’achat de médicaments. Rappelant que le budget fédéral avait dégagé une enveloppe de 5 milliards de roubles (550 millions d’euros) à cet effet, elle a souligné que seules quelques régions avaient accusé réception des sommes prévues. 

En outre, le ministre de la Santé, Mikhaïl Mourachko, souhaite impliquer directement les personnels soignants dans la remontée d’informations. Il propose de créer une plate-forme spécialisée sur le site des services sociaux (où les Russes paient leurs impôts et remplissent les demandes d’allocations). Les médecins y indiqueraient les établissements manquant de médicaments ou de matériel. Selon le ministre, cela permettrait aux autorités régionales et à l’Agence fédérale de santé de réagir « rapidement et de manière ciblée ». 

Solidarité

Pour le célèbre médecin et blogueur Igor Semionov, la situation actuelle est la conséquence directe d’années de politiques d’austérité dans le secteur médical sous couvert d’« optimisation de la santé ». Ainsi, selon Rosstat, le nombre de lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants est passé, en Russie, de 137,4 à 79,9 entre 1990 et 2018. « Tôt ou tard, nous nous serions retrouvés confrontés au problème. L’épidémie n’a fait qu’accélérer l’avènement d’une situation inévitable », écrit Igor Semionov sur le site MedRussia.  

Retrait du « mur de la mémoire du peuple », commémorant les médecins décédés pendant l’épidémie, à Saint-Pétersbourg, le 13 novembre 2020. En remplacement, un mémorial permanent sera bientôt installé devant le bâtiment de l’université de médecine. Photo : Alexey Danichev / RIA Novosti

Que faire, alors, s’il est impossible de redresser la barre dans l’urgence ? Pour « colmater les brèches », le leader du parti Russie juste, Sergueï Mironov, propose de mettre à contribution tous les bénévoles justifiant d’une formation médicale. C’est déjà le cas à Omsk, où les étudiants en médecine s’occupent des tests et de l’accueil des patients depuis le mois d’octobre. À Moscou, Forbes rapporte le témoignage d’hommes d’affaires donnant un coup de main plusieurs fois par semaine dans les hôpitaux : à l’abri de leur combinaison protectrice, ils aident à faire le ménage, à porter les plateaux-repas, ou tentent de remonter le moral des patients. Pour l’heure, les autorités n’ont pas commenté ces initiatives isolées.