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Rencarts sur les toits à Saint-Pétersbourg

Rencarts sur les toits à Saint-Pétersbourg

Alexandra Zoubenko

Faut-il légaliser les excursions sur les toits ? La question, actuellement à l’étude à la mairie de Saint-Pétersbourg, divise les habitants. Les uns y voient une source de nuisances et s’y opposent catégoriquement, tandis que d’autres tirent déjà profit de ce filon à fort potentiel.

Dans la rue Repine, à Saint-Pétersbourg, un immeuble résidentiel se distingue des autres : sa petite cour intérieure abrite un agréable jardin aux fleurs multicolores. Vêtue d’une robe de chambre à pois bleus, Irina Leonidovna, 70 ans, sort chaque matin dans son « Versailles » – comme elle aime l’appeler – pour y arroser iris, rhododendrons et autres centaurées.

Irina a vécu toute sa vie dans ce bâtiment jaune de six étages, qu’elle gère depuis vingt ans. Tous les résidents la connaissent et respectent son règlement : interdiction d’écouter de la musique trop fort après 23 heures, réunion du « conseil d’immeuble » le dernier vendredi de chaque mois, et obligation de saluer ses voisins dans l’escalier.

Malgré son côté strict, la retraitée est aussi connue pour autoriser ceux qui le souhaitent à monter sur le toit de l’immeuble en échange de quelques billets…

La gardienne des clefs

« Il y a trois ans, Kolia, un locataire du 5e étage alors âgé de 16 ans, est venu me demander les clés du toit, raconte Irina. Il voulait y emmener ses amis pour son anniversaire. » D’abord choquée par un tel culot, la retraitée est ensuite rassurée par les parents, qui prévoient de surveiller les jeunes. « Je leur ai donné les clés en insistant bien sur leur entière responsabilité en cas de problème. »

Les parents de Kolia, de leur côté, avaient découvert par hasard le projet de leur fils, en surprenant une conversation téléphonique. « Nous n’y étions pas favorables mais avons préféré aider Kolia – à son grand étonnement – plutôt que d’apprendre par la suite qu’il était monté sur le toit en cachette », expliquent-ils. Pour remercier Irina, le jeune garçon lui a apporté une part du gâteau d’anniversaire.

Pour les couples, la clef du toit est accompagnée de pâtisseries.

Après la fête, le toit de la rue Repine reprend rapidement du service. « Plusieurs copains ont voulu y retourner, raconte Kolia. Devant mes hésitations, ils ont proposé de payer l’accès 500 roubles [environ 6 euros] par personne. J’en ai parlé à Irina Leonidovna. Comme je me portais garant de mes amis, elle a accepté. »

Rapidement, la renommée de l’endroit – et de sa vue panoramique sur la Neva, la forteresse Pierre-et-Paul et l’île Vassilievski – gagne toute l’école de Kolia. « Des élèves d’autres classes ont demandé à monter, poursuit le jeune garçon. Je n’acceptais que ceux auxquels je pouvais faire confiance. »

Un jour, un jeune homme prénommé Dmitri vient demander à Irina Leonidovna la permission de monter sur le toit avec sa copine, à laquelle il voulait faire une surprise. « Il m’a demandé où il pouvait acheter des pâtisseries dans le quartier pour la soirée, et je lui ai proposé de les préparer moi-même. C’est à partir de ce moment-là qu’a commencé à circuler la rumeur selon laquelle j’organisais des rendez-vous amoureux. » Aujourd’hui, pour les couples, la clef du toit est accompagnée de pâtisseries. Les spécialités d’Irina : gâteaux aux airelles, tartes aux abricots et feuilletés à la cannelle et aux noix…

Un business à développer

Officiellement, organiser des visites sur les toits est interdit. La ville de Saint-Pétersbourg, favorable à une légalisation susceptible de développer le tourisme, se heurte à l’opposition de nombreux résidents, qui voient d’un mauvais œil l’irruption d’inconnus dans leur immeuble.

Sur les toits de Saint-Pétersbourg. Photo : Instagram/@panoramic_roof

« Les autorités parlent de donner accès au patrimoine culturel, commente Andreï Khitrov, qui vit au dernier étage d’un immeuble du centre-ville. Or le toit est la propriété des habitants ! Libéraliser son accès ne nous apportera que du bruit et des déchets. »

Aujourd’hui, plusieurs dizaines d’entreprises pétersbourgeoises exploitent toutefois le filon. Panoramic Roof est la seule à le faire avec l’autorisation explicite des autorités et des résidents : « Nous leur versons une somme mensuelle, explique sa fondatrice, Anastasia Zaritskaïa. L’idée m’est venue lors d’un mariage où l’un des invités a proposé aux mariés de monter sur un toit. L’ascension n’a pas été simple et la mariée a abîmé sa robe. J’ai alors songé qu’en légalisant cette activité, on pourrait aménager le toit et éviter ce genre de désagrément. »

« Si j’étais contrôlée, je proposerais sans doute aux policiers un petit tour sur le toit… »

Plusieurs années se sont écoulées avant qu’Anastasia puisse concrétiser son projet. « Nous avons négocié pendant plus de trois ans avec l’administration pour légaliser nos excursions », explique la jeune femme.

Le toit de l’immeuble de l’avenue Ligovski, en plein centre de Saint-Pétersbourg, est le seul dont Panoramic Roof ait pu obtenir l’accès. Son aménagement a coûté une dizaine de milliers d’euros à l’agence. « Les frais auraient été moindres à Moscou, où les toits sont moins inclinés, précise Anastasia. Outre l’installation de rambardes et d’échelles, nous avons dû couvrir le toit d’un revêtement antidérapant, ce qui est rarement nécessaire dans la capitale. »

Une manne bienvenue

Le business d’Irina Leonidovna, lui, demeure illégal. La retraitée dit ne jamais avoir eu de démêlés avec la police et ne pas se préoccuper des questions de sécurité. Dans sa jeunesse, elle-même montait avec ses amis sur le toit de l’immeuble, sans que ce soit considéré comme une activité « extrême ». « Pendant le blocus de Leningrad, mon frère jetait de l’eau et du sable sur les bombes incendiaires qui nous tombaient dessus, raconte-t-elle. C’était autrement plus dangereux. »

Les voisins d’Irina sont unanimes : cette nouvelle source de revenus – dont l’intégralité sert à apporter des améliorations à l’immeuble – est on ne peut plus bienvenue. Les excursions ont permis de financer l’installation d’interphones modernes, l’achat et la décoration d’un sapin de Noël dans la cour, l’entretien du « jardin de Versailles », et l’approvisionnement en nourriture pour les chats du quartier. « Certains habitants se sont opposés au projet d’Irina et d’autres font parfois des remarques quand il y a du bruit. Mais, globalement, personne ne se plaint », constate la mère de Kolia.

« J’ignore ce que je dirais aux policiers si j’étais contrôlée, confie Irina. Je leur proposerais sans doute un petit tour sur le toit… »