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Recyclage : « Les Russes ne prennent pas le tri au sérieux »

Recyclage
« Les Russes ne prennent pas le tri au sérieux »

Anton Novoderezhkin/TASS

Depuis le 1er janvier 2020, le tri sélectif est obligatoire en Russie. Neuf mois après sa mise en place, Sodnom Boudatarov, conseiller en gestion des déchets, dresse un premier bilan.

Le tri sélectif est-il devenu la norme en Russie ?

Sodnom Boudatarov : Non, il reste encore beaucoup à faire. Pour vous donner une idée, environ 70 % des villes ne se sont pas encore mises en conformité avec la législation.

Pourquoi ?

S. B. : Principalement par manque d’investissements. En Russie, le ramassage des ordures est assuré par des entreprises désignées dans chaque région à l’issue d’un appel d’offres. Or l’achat de conteneurs spéciaux et de véhicules supplémentaires, nécessaires au tri des déchets, représente un coût important. Il est moins cher et plus pratique d’envoyer un seul camion ramasser tous les types d’ordures, de tout verser dans un seul bac et de l’expédier à la déchetterie.

La population en a d’ailleurs parfaitement conscience et ne trie donc pas ses détritus. Les Russes ne prennent pas le tri au sérieux, et on peut difficilement leur donner tort…

Aucune sanction n’est prévue en cas de non-respect de la loi ?

S. B. : Non. Ni pour les opérateurs ni pour les particuliers. Des amendes sont envisagées par le ministère de l’Environnement, mais cette mesure ne semble pas en passe d’aboutir. Et puis, qui verbaliser ? Il serait absurde de sanctionner les gens qui ne trient pas leurs déchets, si ces derniers finissent de toute façon mélangés dans les décharges. C’est aux opérateurs de changer leurs pratiques. Or ils pèsent de tout leur poids pour ne pas y être forcés.

Quelle part des déchets est recyclée en définitive ?

S. B. : Concernant les déchets ménagers, officiellement, les chiffres varient entre 5 et 15 %, mais on est plus proche d’1 % au regard des volumes renvoyés par les usines de recyclage vers les décharges.

Collecte de déchets ménagers à Vladivostok.
Photo : Vitaly Ankov / RIA Novosti

Et ce n’est pas sans conséquence. Aujourd’hui, la Russie est presque trop bien équipée en centrales de traitement par rapport aux volumes livrés. Or, si ces usines restent trop longtemps à l’arrêt, l’appareil de production finit par se dégrader. Pour continuer à fonctionner, beaucoup choisissent d’importer des ordures : depuis le Kazakhstan pour le verre, depuis la Biélorussie pour le papier…

Les entreprises, dans l’agroalimentaire par exemple, sont-elles incitées à produire plus d’emballages à partir de matériaux recyclés ou recyclables ?

S. B. : Pour l’instant, non. Les sachets et les emballages en plastique restent la norme dans les petites et grandes surfaces. Pourquoi cela ? Parce que la Russie, à la différence de l’Union européenne, n’a que partiellement adopté le principe de la responsabilité élargie du producteur (REP), qui fait participer financièrement l’entreprise à la gestion des déchets engendrés par les produits qu’elle a mis sur le marché. Autrement dit, les matériaux non recyclables représentent un coût supplémentaire pour les compagnies européennes. En Russie, on est loin de telles mesures.

Peut-on s’attendre à des évolutions dans un futur proche ?

S. B. : Il y a des changements d’attitude au plus haut niveau. Le 15 janvier dernier, Vladimir Poutine, dans une lettre adressée au Conseil de la Fédération [la chambre haute du Parlement, ndlr], a appelé de ses vœux l’instauration d’un traitement des déchets en circuit fermé, l’intensification du tri et la mise en place d’un principe « pollueur-payeur ».

Par ailleurs, lors du remaniement ministériel, l’équipe chargée de la réforme du ramassage des ordures a été remerciée. Son successeur, Viktoria Abramtchenko, a constitué un groupe de travail sur la question de la REP en Russie. Dans ce cadre, des négociations musclées ont lieu en ce moment même entre les défenseurs de l’environnement et les entreprises — en particulier des sociétés étrangères (Coca-Cola, Danone, Tetra Pak) qui préféreraient ne pas avoir à observer en Russie des règles qu’elles ont acceptées de mauvaise grâce dans d’autres zones économiques.