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Moscou démasquée

Moscou démasquée

Mikhail Tereshchenko/TASS

Depuis la rentrée, le nombre de cas quotidiens de contaminations au coronavirus a bondi de 50 % à Moscou. Rien d’étonnant à cela, au regard du respect très relatif des normes sanitaires.

Moscou, station Kolomenskaïa, le 23 septembre 2020, vers 8 h. Une rame de métro bondée entre en gare. Environ un tiers des passagers seulement porte un masque : les uns correctement, d’autres sous le nez, d’autres encore sous le menton. Plusieurs l’ont enlevé au moment de monter. 

À la station suivante, une vieille dame, masquée, se faufile dans la rame. Un homme se lève pour lui laisser sa place sur la banquette. Elle s’assoit, sort un livre et des lunettes de son sac. Elle retire son masque, chausse ses lunettes et se met à lire. 

« Chers passagers, nous vous rappelons que le port du masque et des gants est obligatoire dans le métro. » L’annonce sonore, qui précède la fermeture des portes, ne fait sourciller personne. Un passager tousse, puis un autre. Aucune réaction des voisins. Les mains se baladent sur les barres de maintien, les doigts pianotent sur les téléphones ; on se gratte le visage, on se recoiffe. Blotti sur une banquette, un couple – lui masqué, elle non – se bécote du regard. 

Bas les masques ! 

Depuis la fin du confinement et la reprise progressive de l’activité économique à partir de juin dernier, le port des masques et des gants est imposé dans tous les lieux publics de la capitale russe. Mais alors qu’en avril et en mai, une très large majorité de Moscovites avait respecté les mesures sanitaires strictes, favorisant le télétravail et la livraison à domicile, réduisant les sorties au strict minimum, on observe un véritable relâchement des comportements depuis la mi-juillet. 

Dans la rue, le nombre de passants masqués chute encore. Certes, la largeur des trottoirs relativise l’utilité des protections. Toutefois, les distributeurs de prospectus, les hommes et femmes-sandwichs, et les démarcheurs de toutes sortes semblent mettre un point d’honneur à ne pas suivre les recommandations sanitaires. Rares également sont les marchands de journaux à demeurer masqués, assis au fond de leur kiosque. Même remarque pour les agents de police. 

Le lavage des mains, longtemps présenté comme l’autre mesure sanitaire clef, est également en perte de vitesse.

À l’entrée des restaurants et des magasins, les affiches affirmant que « seuls les clients gantés et masqués seront servis » ne trompent personne. Si le personnel respecte globalement les consignes, les clients bénéficient d’une indulgence quasi totale. Les enseignes refusant de transiger se raréfient. Les Frères Karavaïev (une chaîne de traiteurs) masquent et gantent leurs clients non équipés – sous peine de refus de service. Même chose chez McDonald’s, qui mesure également leur température. Quant aux magasins de produits frais Vkusvill, ils ont cessé la distribution gratuite de masques en tulle – qui revenaient probablement trop cher. 

Le même laxisme règne dans le monde du divertissement et des loisirs : boîtes de nuit, clubs de fitness, cinémas… Partout obligatoire, le masque n’est réellement porté nulle part. « C’est absurde : à l’accueil de mon club de sport, on me demande de mettre un masque ; mais on ne me dit rien quand je l’enlève dans la salle », témoigne Katia, employée de bureau de 45 ans. « J’ai fréquenté des cours de danse solo et en couple. En principe, il faudrait être masqué, mais personne ne l’est », ajoute Evgueni, professeur d’anglais de 37 ans. 

Dans un train entre Moscou et Kolomna. Photo : Chloé Heller

Même constat dans les écoles. « J’ai été engagé dans un nouvel établissement. Le premier jour, le concierge m’a demandé de mettre un masque en arrivant. Puis, très vite, je me suis rendu compte que ni mes collègues ni le personnel administratif n’en portaient… », poursuit Evgueni. 

Plus généralement, dans les bureaux, les entreprises établissent une distinction nette entre leurs employés – dont elles supposent a priori la bonne santé et le respect des gestes barrières hors de leurs murs… – et les visiteurs extérieurs, auxquels on impose masque et désinfection des mains. « Nous ne portons de masque que lors des rencontres avec les clients, ou pour les réunions hors de nos locaux, détaille Alexandra, juriste de 35 ans dans une entreprise publique. Le seul moment où je mets un masque au bureau, c’est pour entrer dans le bâtiment ou en sortir : le gardien est très pointilleux, et plusieurs collègues oublieux des règles sanitaires se sont pris de sacrées soufflantes… » 

« Advienne que pourra » 

Alexandra porte un masque, par principe, dans tous les lieux publics (sauf dans la rue). « Je m’y suis mise dès le début du confinement. Ma cousine, qui est hypocondriaque, m’a confectionné le premier, puis j’en ai acheté moi-même », raconte-t-elle. Cette contrainte ne l’enchante guère, mais elle la juge nécessaire. 

Une utilité très contestée par les anti-masques : « C’est désagréable et ça ne sert à rien », tranche Anna, 34 ans, attachée de presse dans le milieu du spectacle. « Les scientifiques ne connaissent pas réellement le mode de propagation de ce virus. On ne sait pas comment il choisit ses victimes. Je pense que cela dépend des caractéristiques de chacun. Sinon, tout le monde serait déjà infecté ! Le port du masque est une mesure superflue, imposée par les politiques qui ne voient pas quoi faire d’autre », ajoute Natalia, designer de 41 ans. Katia est sur la même longueur d’onde : « Je prends le train tous les matins. Les passagers sont agglutinés les uns aux autres. Vous croyez vraiment qu’un masque va me protéger ? » Au demeurant, aucune des trois n’a eu de proche contaminé, et elles ne craignent pas de tomber malades : « Advienne que pourra », conclut Katia. 

Les journaux télévisés tiennent la chronique des hauts responsables russes vaccinés.

Evgueni, lui, a soigné sa mère il y a plusieurs mois. Désormais, il porte un masque quand il lui rend visite, mais pas le reste du temps : « Je doute de son efficacité réelle. Il arrive toujours un moment où on le touche avec les doigts, où on l’enlève pour manger ou boire. Je suis comme tout le monde, depuis quelque temps, je me lave moins systématiquement les mains. » 

Le lavage des mains, longtemps présenté comme l’autre mesure sanitaire clef, est effectivement en perte de vitesse : placés à l’entrée et à la sortie des stations de métro, les distributeurs de gel hydro-alcoolique ne connaissent pas la même popularité qu’il y a trois mois. Dans les bureaux, beaucoup ont repris l’habitude, dans les toilettes, d’utiliser les sèche-mains – reconnus pour faire voler dans l’air bactéries, microbes et virus… 

« Cette baisse de vigilance n’est pas étonnante, souligne Evgueni : dans les médias, à la télévision, le sujet de l’épidémie est en recul. On en parle moins. On l’oublie. » 

Changement de paradigme 

Le coronavirus n’a certes pas déserté les plateaux de télévision, mais les rédactions ont radicalement modifié leur angle de traitement depuis l’annonce par Vladimir Poutine, le 11 août dernier, de la découverte d’un vaccin contre la Covid-19. Par exemple, à l’heure du talk-show quotidien « Le temps le dira », sur la Première Chaîne, les débats sur la véracité des statistiques ou sur l’efficacité des mesures sanitaires ont laissé place aux sujets sur la campagne de vaccination ou la vente d’un médicament antiviral « qui sauve des vies ». 

Un chercheur du Centre d’épidémiologie et de microbiologie Gamaleïa, qui a mis au point le premier vaccin anti-Covid, à Moscou, le 6 août 2020. Photo : TASS

Les journaux télévisés tiennent, quant à eux, la chronique des hauts responsables russes vaccinés (officiellement, la campagne de vaccination lancée à la mi-septembre concerne uniquement les personnels médicaux et éducatifs). Au début de septembre, on a ainsi appris que le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et le leader du parti nationaliste LDPR, Vladimir Jirinovski, avaient subi les injections du produit mis au point par le laboratoire Gamaleïa et qu’ils « se portaient bien ». La rumeur veut d’ailleurs que toute l’élite politique russe ait été vaccinée – sauf ceux qui, comme le conseiller présidentiel Sergueï Kirienko ou le Premier ministre Mikhaïl Michoustine, ont déjà été malades. Rien n’a encore fuité concernant Vladimir Poutine… 

D’une certaine manière, le vaccin a porté un coup fatal au masque : depuis quelques semaines, les hauts représentants russes, forts de leur protection antivirale, apparaissent démasqués devant les caméras de télévision. Officiellement, la Russie est entrée de plain-pied dans le « monde d’après », où le virus est presque vaincu. Moscou est ainsi la seule capitale mondiale à avoir maintenu son marathon, auquel ont participé 25 000 personnes, le week-end dernier. Quant à la hausse des contaminations (+50 % en deux semaines, d’environ 650 à près de 1 000 dans la capitale), elle serait strictement due, selon le maire Sergueï Sobianine, à une augmentation du nombre de tests. Aucun reconfinement ni autre forme de renforcement des règles n’est envisagé. Pourquoi, dans ces conditions, la population devrait-elle se « surprotéger », pour reprendre une expression de Natalia ? 

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