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Chroniques macabres

Chroniques macabres

Jcomp / freepik.com

Il y a une dizaine de jours, un fait divers russe a réussi à passer les frontières médiatiques nationales pour arriver chez nous : une dame de plus de quatre-vingts ans, Zinaïda Kononova, déclarée morte après une opération chirurgicale, s’est réveillée à la morgue. Étonnante histoire, et pourtant, elle m’a à peine fait lever un sourcil, car j’ai l’impression de lire tous les quatre matins des brèves de presse sur des Russes se réveillant à la morgue.

Ici, la nouvelle a cependant une délicieuse petite couleur d’âme russe : le médecin-chef chargé d’annoncer l’heureuse nouvelle à la famille endeuillée lui a en effet laconiquement déclaré : « Nous sommes face à une situation inhabituelle. Elle est en vie. » Une tranquille acceptation des faits, teintée d’une légère, très légère pointe d’étonnement.

Si vous reprenez mes chroniques de presse, vous verrez qu’il est facile de s’habituer à ces résurrections. Il y a à peine un mois, j’ai ainsi rapporté le combat contre la bureaucratie de cette Sibérienne qui, réveillée à la morgue, se voyait dans l’impossibilité de prouver administrativement qu’elle était en vie.

La chose est également arrivée en 2016, où un habitant de l’est de la Russie s’est réveillé non seulement à la morgue, mais couché par terre au milieu des cadavres : la chambre froide faisait salle comble ce soir-là, on avait donc installé les corps un peu partout où l’on trouvait de la place. Effaré, il a quitté la pièce et, après un court échange avec la police venue pour les autopsies… est retourné à la fête au cours de laquelle il était « décédé ». Tout simplement.

Les exemples sont encore nombreux, et ces brèves de presse reviennent si régulièrement qu’au-delà de leur contenu, c’est leur fréquence qui finit par m’étonner. D’autres, plus rares, sont également plus instructives, et donnent une assez bonne idée du débordement de certains services de santé russes. À Kostroma en 2016, une famille avait ainsi fait la une du journal local pour avoir essuyé un refus de l’ambulance censée venir chercher un oncle décédé chez elle dans la nuit en fin de semaine : « Impossible ce week-end, gardez-le, on passera lundi. »

À Voronej la même année, une famille visiblement laissée sans aucune autre solution que celle de se débrouiller par ses propres moyens a pris sur elle de transporter son défunt au cimetière… en bus. Plus précisément, dans une marchroutka, ces innombrables petits fourgons-autobus qui sillonnent les villes de Russie. Quoique peu volumineux, ceux-ci ont visiblement la place de contenir un cercueil, et présentent par ailleurs l’avantage d’être des corbillards bien plus économiques que les véhicules dédiés, puisqu’ils coûtent près de mille fois moins cher. La famille a cependant été rappelée à l’ordre par le bureau funéraire, qui n’a pas apprécié ce trajet peu hygiénique.

D’autres villes se montrent pourtant beaucoup plus « cool » sur la question : à Kamensk-Ouralski, la réception de l’hôpital tient les clés de la morgue à la disposition de ceux qui arrivent après les horaires d’ouverture, afin qu’ils aillent eux-mêmes déposer leur défunt dans la chambre froide. Sur place, un petit écriteau leur donne une unique et laconique consigne : « Prière d’éteindre la lumière en partant. »

N’ayez donc pas trop peur de vous réveiller un jour à la morgue : entre ceux qui viennent par eux-mêmes, ceux qui se réveillent aussi, et ceux qui y organisent des fêtes avec alcool et strip-teaseuses (Moscou, décembre 2016), il y aura toujours du monde pour vous accueillir.