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Le Grand Nord russe redécouvre ses premières pierres

Le Grand Nord russe redécouvre
ses premières pierres

Église de la Dormition, à Arkhangelsk. Photo : Ramil Sitdikov / RIA Novosti

Début juin, dans le centre-ville d’Arkhangelsk (Arctique), des fouilles archéologiques ont permis d’exhumer les fondations de l’un des plus anciens bâtiments de la ville : le monastère de l’Archange Saint-Michel.

Fondé sur les bords de la mer Blanche au XIIe siècle, dans l’estuaire de la Dvina septentrionale, le monastère de l’Archange Saint-Michel devient bientôt le centre d’une minuscule cité marchande, qui se développe grâce au négoce du poisson et, surtout, de la fourrure.

Presque inhabitée tout au long du Moyen Âge, la région se développe sous le règne d’Ivan le Terrible, à la faveur des premiers échanges commerciaux, via la mer Blanche, avec l’Europe (Angleterre et Hollande notamment). En 1583, le tsar ordonne d’élever un fort à quelques encablures du monastère. En référence à ce dernier, le lieu est baptisé Arkhangelski gorod, « la ville de l’Archange », puis tout simplement Arkhangelsk.

En 1636, le site du premier monastère est abandonné après un incendie. L’édifice est reconstruit cinq ans plus tard, deux kilomètres plus au sud, dans l’actuel centre-ville d’Arkhangelsk. Les retombées économiques du port — par lequel transite, au XVIIe siècle, près de la moitié du commerce extérieur russe — permettent alors d’embellir le clocher de la nouvelle église, qui se dote de quatre bulbes supplémentaires dans les années 1680.

« Quelle joie de renouer avec les fondateurs de notre ville, avec ces hommes venus apporter la vie dans le Grand Nord russe ! »

Les années fastes ne durent que deux siècles. En 1916, le creusement du port de Mourmansk dans la baie de Kola — qui a l’avantage de ne pas geler l’hiver, à la différence du delta de la Dvina — réduit fortement l’attrait d’Arkhangelsk. Quatre ans plus tard, dans une première vague d’anticléricalisme, les bolcheviks font fermer le monastère. L’église accueille des colonies de vacances, et le couvent est rasé en 1930.

Massacre à la pelleteuse

Longtemps, la position exacte du site de l’ancien monastère est demeurée ignorée. En 2019, la prospection du sous-sol au géoradar semble indiquer que les fondations de l’église abbatiale se trouveraient sous des immeubles construits le long du fleuve.

Et lorsqu’un promoteur immobilier, la société Akvilon, lance à proximité le chantier d’un complexe résidentiel haut de gamme, la communauté scientifique s’inquiète. En octobre 2019, huit professeurs de l’Université fédérale du Nord et de l’Arctique, basée à Arkhangelsk, écrivent au ministre de la Culture de l’époque, Vladimir Medinski, pour lui demander l’arrêt des travaux.

Le monastère de l’Archange Saint-Michel, en 1886. Photo : Alexandra Postnikova/Société archéologique d’Arkhangelsk.

« De nombreux objets liés à la vie du monastère ont été trouvés dans les gravats du chantier : entre autres, des briques marquées de poinçons d’orfèvres, des détails en pierre taillée, des blocs entiers de la muraille extérieure. Un site archéologique d’une importance considérable pour la ville vient de subir des dommages irréparables », argumentent-ils.

Le promoteur proteste vigoureusement : « Qui a trouvé ces objets ? Où sont-ils ? Et d’abord, que faisaient sur le site des personnes étrangères au chantier ? Les services de la protection du patrimoine confirment que le terrain où nous construisons n’est pas susceptible de renfermer de vestiges de valeur, indique le service de presse de l’entreprise, contacté par le journal Novaïa gazeta. Par ailleurs, interrompre les travaux serait injuste vis-à-vis des particuliers ayant déjà investi et qui attendent leur appartement. »

Durant l’hiver, les adversaires du projet font valoir l’absence d’expertise archéologique pour la zone à construire dans les archives du ministère de la Culture. Sur les réseaux sociaux, les huit professeurs accusent le promoteur d’avoir utilisé de faux documents et de bénéficier de la protection du député Alexandre Frolov, lui-même cofondateur d’Akvilon.

Les ruines d’à côté

Pour prouver sa bonne volonté, le patron de l’entreprise, Alexeï Popkov, ordonne de sonder, à ses frais, les alentours du chantier. Il espère ainsi prouver que les fondations du monastère ne se trouvent pas sous, mais à côté de la zone en chantier.

Au début du mois de juin 2020, les recherches, conduites par l’Institut d’archéologie de l’Académie des sciences, révèlent la base en brique de l’une des tours de la muraille. De nombreux artefacts sont bientôt déterrés et offerts aux musées locaux.

Le fait que des ruines aient été retrouvées à côté du site ne signifie pas que ses sous-sols soient vides.

L’entreprise immobilière est satisfaite : « C’est la première fois, à Arkhangelsk, qu’une société privée finance des fouilles sur des terrains qu’elle ne convoite pas. Cela nous permet de reprendre le chantier sereinement. »

Natalia Chpanov, directrice du musée régional d’Arkhangelsk, se réjouit également : « Une partie de notre exposition est consacrée aux monastères du Nord, explique-t-elle. Or, jusqu’à présent, nous n’avions aucune pièce issue du monastère de l’Archange Saint-Michel. »

Valeri Souvorov, secrétaire du diocèse d’Arkhangelsk, salue lui aussi une découverte qui comble un vide dans la mémoire collective des habitants de la région : « C’est une chance de toucher ces pierres antiques et saintes. Quelle joie de renouer avec les fondateurs de notre ville, avec ces hommes venus apporter le progrès, la vie, la connaissance, le travail, la création dans le Grand Nord russe ! »

Tous ne partagent pourtant pas cet enthousiasme. Quelques semaines après la découverte, treize professeurs d’université et professionnels du patrimoine ont demandé à Alexandre Tsyboulski, gouverneur par intérim de la région d’Arkhangelsk, de faire cesser les travaux. Pour eux, le fait que des ruines aient été retrouvées à côté du site ne signifie pas que ses sous-sols soient vides. L’affaire est toujours en cours.