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La mer d’Aral se cherche un port

La mer d’Aral se cherche un port

Cimetière des bateaux á Moynaq, Mer d'Aral - Manfred Jansen / Flickr

En Ouzbékistan, un programme gouvernemental vise à faire revivre le tourisme au Karakalpakistan, région autonome située dans l’ouest de cette ancienne république soviétique d’Asie centrale. C’est là que se trouvait la mer d’Aral, aujourd’hui quasiment disparue.

Dinara – jolie jeune fille moderne portant des lunettes à la mode – travaille dans une grande multinationale à Tachkent, la capitale du pays. Elle avait cinq ans lorsque l’Union soviétique s’est effondrée et que l’Ouzbékistan a proclamé son indépendance. Bien que Dinara soit née et ait grandi au bord de la mer d’Aral, elle ne garde aucun souvenir de celle-ci. « Dès la chute de l’URSS, toutes les usines du Karakalpakistan ont fermé et leurs employés ont perdu leur gagne-pain, raconte-t-elle. Longtemps, l’assèchement de la mer n’a été pour nous qu’un problème parmi d’autres. »

La région du Karakalpakistan – dont la mer d’Aral couvrait jadis une vaste partie – occupe un tiers de l’Ouzbékistan. Ses habitants parlent un dialecte ouzbek mais ne ressemblent pas du tout à leurs compatriotes de Tachkent. « Là-bas, les gens me prennent souvent pour une Coréenne, reconnaît Dinara. Je ne les contredis pas – dans le pays, la minorité coréenne est respectée et vit confortablement. »

« Les plus superstitieux affirment que l’Aral se venge des hommes, responsables de son assèchement. »

Frontière entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, la « mer » d’Aral était autrefois le quatrième lac du monde par la taille. Malheureusement, les hommes et la culture du coton – dont l’Ouzbékistan était un grand producteur à l’époque soviétique – l’ont asséchée. Dans les années 1960, de gigantesques canaux ont été construits et les eaux des deux principaux affluents de l’Aral – l’Amou-Daria et le Syr-Daria – ont été détournées afin d’irriguer les champs de coton. Le lac a commencé à rapidement se tarir. Vingt ans plus tard, il s’est divisé en deux parties : la Petite et la Grande Aral. Au début du XXIe siècle, la mer intérieure avait perdu 90 % de sa superficie et les trois quarts de son volume.

Almas, notre chauffeur quinquagénaire, nous conduit à Moynaq, un ancien port situé sur la rive ouzbèke de la mer d’Aral. Nous l’avons rencontré grâce à sa fille, qui tient la caisse du musée Igor Savitski, à Noukous, capitale du Karakalpakistan. La collection d’œuvres de l’avant-garde russe qu’il abrite est la deuxième du monde en importance et en volume. Almas n’a franchi « la frontière » qu’une fois – pour rendre visite à la famille de son frère qui vit en Russie.

Sur la route entre Noukous et Moynaq, Almas cherche à nous convaincre que les habitants de ces contrées vivent bien et envisagent sereinement l’avenir. Mais plus nous nous éloignons de Noukous, plus il devient difficile de le croire.

Le poison du passé

Le Karakalpakistan donne l’impression d’être inhabité – on n’y aperçoit ni maisons ni villages. La circulation y est presque inexistante. Seules quelques voitures croisent notre route. Nous sommes entourés d’un désert où règne en maître le saxaoul. En plus d’être très apprécié des chameaux, cet arbuste de couleur sable et couvert d’épines a le mérite d’absorber les poussières toxiques que le vent disperse à travers la région. « Au Karakalpakistan, nous avons les hivers les plus froids du pays, explique Almas. Depuis quelques années, les étés sont devenus très chauds et secs. Il ne pleut presque pas. »

La toxicité de l’air est due à l’usage soviétique intensif des pesticides pour la culture du coton ‒ en moyenne quatre fois plus que pour les autres productions agricoles. Elle est à l’origine de nombreuses maladies respiratoires. « Ma mère et moi souffrons d’une amygdalite chronique, d’autres membres de notre famille sont aussi malades, confie Dinara. Beaucoup de personnes vivent avec des allergies chroniques. Les médecins reconnaissent directement les patients originaires de l’Aral à leur goître. »

« Les militaires soviétiques ont toutefois laissé un souvenir de leur passage : de dangereux microorganismes enfouis dans le sol. »

Il y a deux ans, Noukous a été frappée par une tempête de sel provenant de la mer. Toute la ville a été recouverte d’une sorte de croûte salée, dégageant une poussière qui parvenait à s’insinuer absolument partout. Même les triples vitrages se sont révélés inutiles. Les plus superstitieux ont affirmé que l’Aral se vengeait des hommes, responsables de son assèchement. La tempête a ensuite atteint le Kirghizistan et le Turkménistan. Après cet épisode, plusieurs tonnes de graines de saxaoul ont été semées dans le désert du Karakalpakistan. En route, il n’est pas rare d’apercevoir des hommes errant au milieu des arbustes épars dans le désert. « Ce sont des cueilleurs de graines, explique Almas. Ils sont nombreux ici – c’est un des rares emplois accessibles à la population locale. »

Au cours de notre traversée, nous croisons un énorme camion blanc qui détonne dans le paysage. « Des militaires, précise Almas. Ils sont là pour rénover l’aéroport, dont l’unique piste de décollage est fermée depuis plusieurs années. »

Les rivages de la mer d’Aral en 1970 – Dmitry Karachun / TASS

L’histoire de la mer d’Aral est étroitement liée à celle de l’armée soviétique. Sur l’île de la Renaissance – dans la Grande Aral –, un laboratoire, où étaient conçues et étudiées des armes bactériologiques, a fonctionné jusqu’à la fin de la « guerre froide ». Avant 1991, des scientifiques venus de toute l’URSS vivaient à Moynaq, ainsi que des soldats et leurs familles. Les écoles de la ville enregistraient les meilleurs résultats du pays. « Ils sont tous partis après la désintégration de l’Union », se souvient Almas, qui servait à l’époque dans la toute jeune armée de l’Ouzbékistan. Moynaq et plusieurs autres agglomérations ont ainsi été dépeuplées. Les militaires soviétiques ont toutefois laissé un souvenir de leur passage : de dangereux microorganismes enfouis dans le sol. En raison de l’assèchement de la mer – qui transforme progressivement l’île inhabitée en péninsule –, d’aucuns estiment que des rongeurs pourraient atteindre les fosses contenant les souches bactériennes restées actives et propager celles-ci sur des centaines de kilomètres à la ronde.

Un port sans mer

Il y a cinquante ans, Moynaq était encore un port prospère, peuplé de plusieurs dizaines de milliers d’habitants issus d’ethnies diverses ; un port réputé au-delà des frontières de la république pour ses usines de conserves de poissons et ses établissements thermaux.

« Autrefois, la mer entourait complètement la ville », se rappelle Almas. Le mot aral signifie d’ailleurs île en kazakh. Bien que Moynaq soit désormais encerclée par le désert, un poisson de mer reste l’emblème de la ville et une mouette figure dans ses armoiries.

Récemment encore, les rares visiteurs de Moynaq la décrivaient comme « le dernier endroit où aller sur la Terre » ou, dans le meilleur des cas, comme « un trou perdu au milieu de nulle part ». Les photos publiées dans les médias en attestaient : maisons en ruine, enfants courant sur des routes défoncées… Aucun hôtel, ni café. « Ne venez que dans la journée, il n’y a nulle part où dormir », conseillaient ceux qui étaient venus se perdre là. Autant dire : passez votre chemin.

Aujourd’hui, un autre tableau s’offre à notre regard : beaucoup de maisons ont été démolies ou restaurées, des bruits de chantier se font entendre, des bétonnières se fondent dans le paysage gris. Il y a trois ans, les premières canalisations et plusieurs hôtels sont apparus à Moynaq.

« Les visiteurs pourront entendre le bruit des vagues, certes diffusé par des enceintes. »

L’usine de conserves de poissons – une des plus grandes à l’époque soviétique – est également en travaux. « On pouvait se procurer des conserves de Moynaq dans toutes les villes de l’URSS », assure avec fierté une vieille femme rencontrée dans un magasin. « Beaucoup de gens restent convaincus que le meilleur poisson vient de Moynaq », confirme Dinara en nous adressant un clin d’œil.

En réalité, la quasi-totalité des poissons de l’Aral sont morts dès le milieu des années 1980 en raison de la salinité excessive de l’eau. Pendant une quinzaine d’années, l’usine locale a utilisé des poissons surgelés… importés de Russie.

La principale curiosité de Moynaq – onze bateaux rouillés et couverts de graffitis abandonnés dans l’ancien port – rappelle le décor d’un film catastrophe. Même en scrutant patiemment l’horizon, la mer demeure invisible. Elle s’est retirée jusqu’à une centaine de kilomètres de là, quatre heures de route sont nécessaires pour l’atteindre.

Une nouvelle vie, évaporée

Islam Karimov, qui a dirigé l’Ouzbékistan pendant près de trente ans, ne s’intéressait pas à la mer d’Aral et n’a jamais visité Moynaq. Son successeur, Chavkat Mirzioïev, qui occupe le fauteuil présidentiel depuis décembre 2016, voit les choses différemment et a l’intention de transformer la ville et sa région en un grand centre de l’écotourisme. La construction d’un phare, au sommet duquel trôneront restaurants et cafés, offrant une vue imprenable sur le fond de la mer asséchée, est programmée. Les visiteurs pourront même entendre le bruit des vagues – certes diffusé par des enceintes.

Si le président en exercice a plusieurs fois reconnu qu’il était impossible de « restaurer » la mer d’Aral, il compte toutefois en faire une destination touristique rentable. Le budget prévu à cet effet s’élève à près de 730 millions d’euros. De son côté, en septembre 2019, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), a alloué 100 millions d’euros au projet, qui devrait en outre bénéficier, au cours des quatre prochaines années, de 123 millions de dollars issus d’un fonds créé par les Nations unies. L’objectif est de transformer le désert d’Aralkum en lieu de mémoire et de divertissement. Aralkum, c’est désormais le nom de la défunte mer.

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Un reportage de Nina Ilina