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Vitali Egorov : « Le secteur privé est l’avenir de l’aérospatiale »

Vitali Egorov
« Le secteur privé est l'avenir de l'aérospatiale »

Pour l’entrepreneur et vulgarisateur scientifique russe Vitali Egorov, le lancement réussi de la fusée de l’Américain Elon Musk, en mai dernier, n’a pas enterré l’aérospatiale russe mais l’oblige à se réinventer, notamment en misant sur les initiatives du secteur privé.

Depuis 2011, les navettes Soyouz avaient le monopole des vols à destination de la Station spatiale internationale. Pour l’agence spatiale russe (Roscosmos), à combien s’évalue le manque à gagner représenté par l’arrivée d’Elon Musk sur le marché ?

Vitali Egorov : Le prix d’une place à bord d’une navette est passé de 25 millions de dollars en 2011 à près de 90 millions aujourd’hui. Selon mes calculs, les vols facturés à la NASA représentaient entre 10 et 15 % du budget annuel de Roscosmos (176 milliards de roubles en 2020, soit 2,22 milliards d’euros). La situation n’est donc pas aussi catastrophique que cela.

Cette prise d’autonomie des Américains change-t-elle le rapport de force dans l’espace ?

V. E. : Non, pas vraiment. On compte toujours trois puissances dominantes, les États-Unis, la Chine et la Russie, qui disposent de toutes les compétences d’action dans l’espace. Au niveau technologique, la Russie est un peu en retrait de ses concurrents.

Cela fait quelque temps déjà que les États-Unis nous ont dépassés en matière de technologie pour les vols habités. C’est notamment vrai pour les vols interplanétaires, qui demeurent l’objectif ultime de tout programme spatial. Que ce soient pour les vols vers la Lune ou vers Mars, les Américains et les Chinois devancent largement les Russes – de dix ans pour les premiers, de cinq pour les seconds.

Pendant que la Russie présente ses prototypes d’exposition, qu’elle se prépare à effectuer ses premiers tests, et que ses ingénieurs imaginent de nouveaux modèles, la Chine effectue des tests de vol pour sa fusée de nouvelle génération, la Longue Marche 5. Quant au vaisseau américain Orion, construit par l’entreprise Lockheed Martin avec la participation d’Airbus, ses essais remontent déjà à 2014 : l’appareil est en attente de mission à la base de lancement de Cap Canaveral.

Pour se relancer, la Russie doit-elle miser sur son partenariat avec l’Agence spatiale européenne (ESA) ?

V. E. : La Russie et l’Europe collaborent depuis le début des années 2000, en particulier sur le dossier des vols interplanétaires. Les sondes Mars Express (2003) et Venus Express (2005) ont été lancées par des fusées Soyouz depuis le cosmodrome de Baïkonour. Elles emportaient d’ailleurs des instruments russes. Le programme spatial ExoMars fonctionne sur le même schéma de collaboration : une fusée russe, des modules européens et un partage des données scientifiques collectées. La première mission (orbitale) a décollé en 2016 ; la seconde, qui prévoit un atterrissage sur la « planète rouge », est prévue pour 2022.

Vue d’artiste du Rover Rosalind Franklin et de la plateforme Kazachok de la mission exomars. Photo : Thalès Alenia Space

Autre exemple de collaboration – binationale cette fois : le télescope spatial russo-allemand Spektr-RG, lancé en 2019 afin de scanner l’univers. La Russie fournit le module de service et un des deux télescopes embarqués.

Cependant, je ne pense pas qu’il faille s’attendre à un développement de ces partenariats à court terme : pour l’instant, toutes les « niches » d’avenir sont occupées.

Un secteur aérospatial privé est-il concevable en Russie, à l’instar de ce que l’on observe outre-Atlantique ?

V. E. : Pour cela, il faudrait que certaines conditions – économiques, juridiques, politiques – soient réunies.

D’une part, les États-Unis comptent de nombreux entrepreneurs privés prêts à miser de grosses sommes sur l’aérospatiale. En Russie, le marché n’est pas prêt à placer autant de capitaux dans les start-up de ce secteur.

« Financées sur fonds publics, les agences et entreprises d’État sont peu enclines à prendre les risques inhérents à la conquête spatiale. »

D’autre part, les autorités américaines soutiennent les initiatives privées. Par exemple, les agences publiques et leurs sous-traitants n’ont pas le droit de fabriquer de composants spatiaux si des équivalents existent déjà sur le marché. En l’état actuel des choses, cette règle est inimaginable en Russie.

Chez nous, par exemple, si une entreprise privée met au point un composant ou un procédé sur commande de Roscosmos, le brevet d’invention est au nom de cette dernière. Aux États-Unis, tout entrepreneur privé peut avoir accès aux technologies créées pour la NASA. Ceux qui travaillent avec l’agence ont accès à ses archives et peuvent exploiter les brevets à leurs fins. Même les installations de l’agence sont mises gratuitement à leur disposition pour des tests ! Elon Musk ne paie pas pour utiliser le cosmodrome d’où il lance ses fusées.

Bref, les autorités américaines font tout ce qu’elles peuvent pour aider les entrepreneurs privés.

Et en Russie ?

V. E. : Ici, tout le monde sait qu’il faut faire quelque chose, mais nous manquons de décision. En avril dernier, la réglementation a légèrement été assouplie : désormais, l’activité aérospatiale ne nécessite pas d’autorisation particulière tant qu’on ne prévoit aucun lancement spatial. Dans le cas contraire, les procédures sont extrêmement complexes et longues.

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Elon Musk célèbre le lancement réussi du vaisseau spatial Crew Dragon, le 30 mai 2020. Photo : RIA Novosti

Qu’est-ce qui a changé concrètement ?

V. E. : Cet allègement de la procédure permet aux start-up de passer outre la commission militaire en charge du contrôle de qualité auquel est astreint l’aérospatiale publique. Cela doit favoriser la prise de risque inhérente à ce type d’entreprise (de même que la probabilité élevée d’échec), tandis que les agences d’État sont beaucoup plus frileuses du fait qu’elles ont entre les mains des deniers publics.

On doit cette mesure en partie au lobbying des ingénieurs du centre de recherche de Skolkovo [situé près de Moscou, ndlr]. C’est un premier pas. Certes, il avait été franchi par les Américains dès les années 1980, mais il doit favoriser l’émergence progressive d’un secteur aérospatial privé en Russie. D’une certaine manière, tout cela se produit également grâce à Elon Musk, puisque beaucoup se disent : « Regardez, il y est arrivé. À nous d’en faire autant. »

Vous avez récemment annoncé la conception de votre propre « satellite lunaire ». De quoi est-il question exactement ?

V. E. : Avec un groupe d’ingénieurs, nous avons mis au point un satellite d’environ un mètre de diamètre. L’objectif est de l’envoyer vers la Lune afin d’en prendre des photographies en haute résolution. Nous voudrions notamment photographier les lieux de l’alunissage américain [en 1969, ndlr] – cela permettrait d’attirer l’attention du grand public.

« La conquête spatiale demeure extrêmement politisée. »

Nous sommes actuellement à la recherche d’un mécène qui apporte l’argent nécessaire à la construction de l’appareil et à son lancement. Nous avons évalué la somme à 10 millions de dollars. C’est beaucoup d’argent pour un projet dont le retour sur investissement est très hypothétique. C’est pourquoi nous réfléchissons au moyen d’intéresser des acteurs du secteur privé.

Les candidats potentiels sont de deux types. D’un côté, des sociétés commerciales qui souhaitent utiliser notre projet à des fins publicitaires. Imaginons une entreprise de biscuits qui nous demanderait de placer un paquet dans la fusée afin de communiquer sur « le biscuit qui va dans l’espace »…

De l’autre côté, nous imaginons des partenariats plus traditionnels et moins improbables avec des entreprises souhaitant embarquer une charge utile (appareil photo, capteurs, etc.) sur notre satellite afin de « profiter du voyage » pour effectuer des mesures. Cela peut intéresser des pays ne disposant pas de leur propre agence spatiale. D’ailleurs, cette pratique existe déjà : les Émirats arabes unis ont, par exemple, embarqué un appareil photo sur un satellite chinois.

Comment les autorités russes réagissent-elles à votre projet ?

V. E. : Pour l’instant, elles n’y voient rien à redire, et j’espère que cela continuera. Nous comptons sur une fusée de Roscosmos pour nous mener jusqu’à la Lune. D’ailleurs, si nous embarquons une charge utile étrangère, cela fera de la publicité à l’agence russe.

Installation du lanceur Soyouz-2 au cosmodrome Vostotchny, en Extrême-Orient, 2018. Photo : Roscosmos

Le premier vol spatial habité remonte à 1961. À l’époque, l’homme se voyait rapidement coloniser la Lune puis Mars. Nous en sommes loin. À quoi est-ce dû ?

V. E. : D’une certaine manière, nous attendions trop de l’espace. Nous pensions que la conquête spatiale aurait plus d’effets économiques et sociaux importants. Bien sûr, nous lui devons de nombreuses avancées technologiques, comme internet ou la télévision par satellite. Mais beaucoup de projets n’ont pas été réalisés, pour plusieurs raisons.

D’abord, l’apesanteur s’est vite révélée néfaste pour l’organisme. Elle est une source de stress qui a un impact négatif sur les os, le cœur, le système sanguin.

Ensuite, à l’époque, beaucoup parlent de la rencontre prochaine de civilisations extraterrestres qui nous permettraient d’atteindre un stade supérieur de développement. Rien de tout cela ne s’est produit.

Enfin, aujourd’hui comme il y a soixante ans, la conquête spatiale demeure extrêmement politisée. Elle est toujours motivée par la volonté des grandes puissances mondiales d’afficher leur supériorité sur les autres. Même si les vols habités permettent de réaliser des expériences scientifiques dans des conditions introuvables sur terre, la première motivation du financement d’un programme spatial est politique. Ce ne sont pas les chercheurs qui tiennent les cordons de la bourse, mais les dirigeants politiques.