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Saint-Pétersbourg : survivre sans touristes

Saint-Pétersbourg
Survivre sans touristes

TASS

Saint-Pétersbourg a la réputation d’être la ville à la fois la plus touristique et la plus aristocratique de Russie. Loin de se laisser abattre par le ralentissement de l’activité, ses commerçants, guides et artistes se sont adaptés au confinement et abordent avec optimisme le « monde d’après ».

Chaque jour du confinement – qu’il pleuve ou qu’il vente –, Vera, fleuriste célèbre dans toute la ville, est venue déposer ses paniers remplis de tulipes et de roses à l’angle de la perspective Nevski et de la rue Doumskaïa. Si, avant l’épidémie, la plupart de ses fleurs étaient importées des Pays-Bas, les cultures locales sont désormais privilégiées. « Elles durent plus longtemps et coûtent moins cher », souligne la commerçante.

« Les fleurs ont eu beaucoup de succès pendant le confinement, tout le monde venait m’en acheter, poursuit-elle. Elles sont un excellent remède contre la déprime et ont aidé beaucoup de Pétersbourgeois à vivre plus facilement cette période pénible. »

Outre les fleurs, le thé et le café ont aussi mis du baume au cœur des habitants. Dès la fin du mois d’avril, une voiture dont le coffre recelait une machine à café fonctionnant au gaz était garée en permanence près du musée de l’Ermitage. Tous les cafés et restaurants étant fermés, les clients en quête d’un peu de chaleur humaine faisaient la queue sans discontinuer.

« La curiosité est plus forte que la peur du virus. »

« Les policiers eux-mêmes passaient régulièrement, raconte Bogdan, le propriétaire de la voiture. Ils allaient jusqu’à nous prévenir de l’arrivée de cortèges de voitures officielles pour que nous ne nous fassions pas rappeler à l’ordre – après tout, aucun commerce n’était censé être ouvert… »

L’Ermitage et la Neva depuis son salon

Vera et Bogdan se réjouissent de la réouverture progressive des lieux publics, y compris des musées, qui devrait s’accompagner du retour des touristes russes (même si le gouverneur de Saint-Pétersbourg encourage ces derniers à ne pas se presser pour revenir…). En 2019, les recettes engendrées par le tourisme ont représenté près d’un cinquième du budget de la ville. Le secteur emploie des centaines de milliers d’habitants : guides, traducteurs, chauffeurs, serveurs, hôteliers… 

Beaucoup de professionnels se sont adaptés à la fermeture des frontières en élargissant leurs activités. Pendant les deux mois du confinement, Anastasia Aroutiounan, entrepreneuse individuelle, a ainsi organisé des excursions en ligne. « N’importe qui peut visiter Saint-Pétersbourg en restant chez lui : je parcours les rues et montre tout en temps réel, grâce à ma webcam. Mes collègues polyglottes proposent même des excursions dans plusieurs langues, pour les clients étrangers », explique la guide, satisfaite de sa « saison ». Elle envisage même de poursuivre l’expérience, la demande ne faiblissant pas : « La situation est plus compliquée maintenant que l’été s’est installé et que beaucoup de familles partent à la campagne, où la connexion internet est parfois instable », regrette toutefois Anastasia.

Tournage d’une visite en ligne du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, en mars 2020 Photo : 3dnews

Les jeux de piste et les « quêtes » ont également le vent en poupe. Anastasia, qui en crée pour tous les âges, a déjà des réservations pour le mois de juillet. « La curiosité est plus forte que la peur du virus », assure-t-elle. 

L’agence de voyages Eklektika a su, elle aussi, se faire une place pendant l’épidémie. « Le confinement n’a pas modifié notre offre : nous avons continué à proposer à nos clients des excursions dans les musées et les rues de la ville », explique Igor Voïevodski, directeur général d’Eklektika. En deux mois, l’agence a organisé une vingtaine d’e-visites en Russie et en Europe sur des thèmes tels que l’architecture, l’histoire et l’art. « Elles se sont vendues comme des petits pains, commente le directeur. C’est un format que nous continuerons à exploiter même après l’épidémie. »

M. Voïevodski ajoute que son agence est aujourd’hui prête à monter des excursions offline en groupes réduits, dans le respect des règles sanitaires. 

Débrouillardise hôtelière

Selon les spécialistes, trois années environ seront nécessaires au rétablissement complet du secteur hôtelier. Si, depuis le mois d’avril, plusieurs hôtels ont mis la clé sous la porte, la majorité a cependant survécu – notamment en optimisant les dépenses (réduction des effectifs, fermeture partielle des chambres). Situé en plein centre-ville, l’hôtel Oktiabrskaïa a ainsi décidé de n’ouvrir – à prix réduit – que deux de ses six étages.

Les hôteliers espèrent compenser partiellement leurs pertes grâce aux nuits blanches, qui attirent chaque année de nombreux touristes russes.

L’hôtel Helvetica a, quant à lui, destiné son unique étage fonctionnel aux clients désireux de vivre un « confinement confortable ». Parmi eux : des Moscovites souhaitant échapper quelques jours aux mesures de restriction plus strictes dans la capitale que dans la Venise du Nord, où aucun système d’autorisations de sortie n’avait été instauré. L’établissement proposait ainsi des chambres à louer au mois pour le même prix qu’un appartement de classe affaires. L’offre n’a toutefois pas attiré les foules…

Les hôteliers pétersbourgeois espèrent compenser partiellement leurs pertes grâce aux nuits blanches – période allant de la fin mai à la mi-juillet, durant laquelle le soleil ne se couche presque pas sur la ville –, qui attirent chaque année de nombreux touristes, y compris russes.

« Pas Moscou »

Artistes et galeristes ne se sont pas non plus laissé abattre pendant la pandémie. Le célèbre peintre pétersbourgeois Andreï Lioublinski a, par exemple, détourné la célèbre gravure du XVIIe siècle représentant un médecin de peste, en l’affublant du sac d’un livreur de repas à domicile. L’œuvre a immédiatement été un succès sur le groupe Facebook d’art contemporain Char i Krest (« La Sphère et la Croix »), créé par le galeriste moscovite Maxime Bokser au début de l’épidémie. La communauté compte aujourd’hui plus de huit mille membres : parmi eux, des critiques d’art et des collectionneurs, qui peuvent y faire l’acquisition d’œuvres d’artistes renommés ou de parfaits inconnus.

Le médecin de peste revu par Andreï Lioublinski. Photo : Facebook / @Shar i krest

Par ailleurs, la salle d’expositions Manège prépare actuellement sa première exposition « post-confinement ». Elle sera consacrée à des photographies de la Russie prises par les photographes de l’agence Magnum. En août, la salle proposera le projet NeMoskva [« Pas Moscou »] aux visiteurs, qui pourront y découvrir les œuvres de plus de quatre-vingts artistes contemporains originaires des quatre coins du pays.