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Les masques, un luxe de première nécessité

Les masques
Un luxe de première nécessité

Crédits Image : Fabrication de masques à l'usine Bosco de Kalouga. Photo : Artyom Geodakyan / TASS

La Russie prépare son déconfinement, et l’écrasante majorité de ses régions impose désormais le port du masque dans les lieux publics (transports, magasins, etc.). La population peine toutefois à s’équiper correctement.

« Pas de masques » : depuis le début de mars, les pharmacies du pays affichent la couleur dès la porte d’entrée. Deux mois plus tard, la situation a peu évolué, et la pénurie a fait exploser les prix : d’une centaine de roubles (moins de 2 euros) cet hiver, la boîte d’une cinquantaine de masques chirurgicaux à usage unique est passée à plus de 1 500 roubles dans les rares officines et supermarchés qui en vendent, ainsi que sur internet.

Officiellement, pourtant, le pays est équipé. Selon le ministère de l’Industrie et du Commerce, 20 millions d’unités seraient actuellement disponibles à la vente, et les entreprises du pays en produiraient plus de trois millions par jour. Pour mémoire, la Russie compte 144 millions d’habitants…

Allongement des délais

La Russie n’a pas attendu le début de l’épidémie de Covid-19 pour produire des masques de protection, qu’ils soient chirurgicaux ou FFP2. Au début de février, Moscou en a même envoyé deux millions à son voisin chinois – qui lui a rendu la pareille deux mois plus tard, avec 80 millions d’unités livrées.

Tous les fabricants interrogés l’assurent : eux n’ont pas augmenté leurs tarifs depuis le début de la pandémie.

Au cœur de l’hiver, lorsque l’épidémie gagne du terrain et commence à s’étendre au-delà des frontières de la Chine (deux premiers cas sont recensés le 31 janvier en Russie), de nombreux Russes s’affolent et s’équipent dans l’urgence. Les usines tournent à plein régime sans empêcher les stocks de fondre. Les listes d’attente s’allongent : il faut bientôt un mois pour recevoir son colis.

« Nous ne prenons plus de commandes, nous sommes débordés », confie Galina, responsable commerciale d’une usine de la région de Tver. Tout le catalogue de l’entreprise est concerné, des masques médicaux aux protections spécialisées pour les professionnels du BTP.

Le port du masque est obligatoire depuis le 12 mai dans le métro de Moscou. Photo : Stanislav Krasilnikov / TASS

« Ensuite, quand la demande des particuliers s’est un peu calmée, ce sont les établissements médicaux qui ont pris le relais », raconte Vladimir, employé de l’usine pétersbourgeoise Respiratorny kompleks, une des plus anciennes de Russie.

Au demeurant, tous les fabricants interrogés l’assurent : eux n’ont pas augmenté leurs tarifs depuis le début de la pandémie.

Spéculation

Les plateformes de vente en ligne exploitent rapidement l’explosion de la demande. Tandis que certains vendeurs se fournissent à l’étranger (principalement en Chine), d’autres viennent grossir les carnets de commandes des fabricants russes.

« Étrangement, les plus gros clients sont des particuliers », confie Galina, qui rapporte des bons de commande de 10 000 masques FFP2, aussitôt revendus cinq à dix fois leur prix de départ sur Ozon ou Wildberries, les leaders russes de l’e-commerce.

« Je sais coudre, j’ai du fil et du tissu, à quoi bon acheter des masques sur internet ? Et puis, au moins, je sais d’où ils viennent… »

Le Kremlin réagit toutefois à cette spéculation. Le 6 avril, seules les entreprises du secteur médical sont autorisées à acquérir des équipements de protection (masques, gants, combinaisons), et une filiale de la compagnie publique Rostec, Roskhimzachtchita, est chargée de leur mise sur le marché. La mesure est néanmoins suspendue huit jours plus tard. Selon le ministère de l’Industrie et du Commerce, cité par le quotidien économique RBC, les régions auraient manifesté la volonté de contrôler elles-mêmes l’approvisionnement de la population et des entreprises.

Artisanat

Sur les sites d’e-commerce, des offres « alternatives » apparaissent, non sans succès… « J’ai mis en vente quelques masques à gaz, histoire de rigoler, raconte Andreï, un retraité de Nijni-Taguil (Sibérie occidentale). À ma grande surprise, ils sont partis comme des petits pains ! » Sur Ozon, on trouve actuellement des masques à gaz à tous les prix (de cinq à une trentaine d’euros), plus ou moins sophistiqués. Certains datent même des années 1970.

Карантин не повод для безделья. В Сочи семья Барсегян шьет ...
La famille Barseguian confectionne des masques distribués gratuitement aux habitants de Sotchi par des bénévoles. Photo : kubnews.ru

Des usines de textile et des ateliers de couture se sont également lancés dans la fabrication de masques. « Nous avons mis en place une ligne de production en quatre jours. Nous confectionnons des masques en coton composés de six couches, de 15 centimètres sur 20, conformément aux recommandations ministérielles. Nous pouvons produire jusqu’à 10 000 unités par jour », explique Svetlana Outiacheva, directrice d’atelier à l’usine Aguidel, située en Bachkirie. L’usage de ces masques a d’ailleurs été approuvé par le ministre de la Santé, Mikhaïl Mourachko, à la fin de mars. « Les masques en coton à quadruples couches, dont la fiabilité a été testée, sont autorisés à la vente. Ils doivent impérativement avoir été confectionnés en usine pour pouvoir être livrés aux établissements médicaux et aux pharmacies », a-t-il précisé à la presse. Leur canal principal de vente demeure toutefois internet (six euros l’unité en moyenne).

« Nous n’avons plus de travail et on nous impose de porter des masques ! Est-ce que nous avons vraiment besoin de dépenser nos derniers sous pour ça ? »

Par mesure d’économie (ou précaution sanitaire), certains Russes préfèrent toutefois confectionner eux-mêmes leurs protections. Elena, mère de famille moscovite, en a ainsi cousu une dizaine à partir de vieux rideaux. Elle les a ensuite distribués à ses proches. « Je sais coudre, j’ai du fil et du tissu, à quoi bon acheter des masques sur internet ? Et puis, au moins, je sais d’où ils viennent… », confie-t-elle, méfiante. Par ailleurs, Elena produit elle-même son gel hydro-alcoolique à base d’eau-de-vie faite maison par son mari…

Port aléatoire

Non obligatoire dans la plupart des régions récemment encore (il n’est imposé que depuis le 12 mai dans les transports et les magasins moscovites), le port du masque est loin d’être entré dans les habitudes. Certains s’y refusent par scepticisme envers la réalité de l’épidémie, par « indépendance d’esprit » (« Faites bien tout ce qu’on vous dit… Un troupeau est tellement plus facile à commander », écrit un internaute sur un forum de discussion Yandex) ou simplement faute de moyens (« Nous n’avons plus de travail et on nous impose de porter des masques ! Est-ce que nous avons vraiment besoin de dépenser nos derniers sous pour ça ?… », commente un autre).

Même les professionnels en contact permanent avec la population ou les malades ne sont pas toujours équipés : « Nous sommes obligés d’acheter nous-mêmes les masques et les gants, confie Tatiana Koutchina, infirmière en Mordovie. Actuellement, je dépense presque plus que je ne gagne : j’ai parfois l’impression de payer pour faire mon travail… »

Certains doutent également de l’efficacité des protections au regard de leurs conditions de travail : « J’ai toujours un masque neuf sur moi, correctement emballé, raconte Anton Zavoïski, conducteur de métro à Moscou. Au début de l’épidémie, le responsable de ma ligne nous a fourni quelques boîtes – achetées sur ses deniers personnels. On est censés en porter au travail, mais ça n’a aucun sens : à deux par cabine pendant huit heures, si l’un de nous est malade, ce n’est pas un pauvre masque qui va empêcher la contamination du collègue… »

Le conducteur de train souligne toutefois le respect des consignes de la part des usagers du métro (90 % d’entre eux étaient correctement protégés le 12 mai au matin, selon la mairie de Moscou), ainsi que le lien entre statut social et qualité des protections utilisées : les jeunes actifs portent plus souvent des FFP2 ou des masques en tissus griffés, tandis que les plus modestes et les retraités se contentent des masques chirurgicaux – souvent lavés et réutilisés, en dépit des recommandations sanitaires…

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