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Covid-19 : Polémique autour du bilan russe

Covid-19
Polémique autour du bilan russe

Crédits Image : Unité de soins intensifs de l'hôpital №15 de Moscou, le 15 mai 2020. Photo : TASS / AP Photo / Pavel Golovkin

Depuis plusieurs jours, la presse anglo-saxonne accuse Moscou de minimiser le bilan de l’épidémie de Covid-19 en Russie, où le débat est également vif.

Les 11 et 12 mai derniers, deux articles du Financial Times et du New York Times affirmaient que le taux de létalité du coronavirus (le nombre de morts rapporté au nombre de personnes contaminées) était sous-évalué d’environ 70 % en Russie. La réaction de Moscou ne s’est pas fait attendre. La vice-Première ministre en charge de la Santé, Tatiana Golikova, a nié toute manipulation des statistiques, tandis que la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a exigé que les deux journaux publient un démenti.

« Nous sommes absolument sûrs de la véracité de nos informations, fondées sur des chiffres publiés par des organes officiels [russes] et sur les commentaires de spécialistes d’instituts publics de recherche. Aucun fait mentionné dans notre article ne saurait être contesté », s’est défendu le quotidien américain. 

La Russie dépasse l’Espagne de quelques milliers de malades mais affiche un nombre de décès dix fois inférieur.

Les deux journaux s’appuient sur les chiffres de la mortalité mensuelle publiés sur le site de la mairie de Moscou, qui fait état de 11 846 décès en avril dans la capitale, soit environ 2 000 de plus qu’un mois d’avril « normal ». S’il peut sembler logique d’attribuer cette surmortalité à l’épidémie de Covid-19, officiellement, seules un peu plus de 600 personnes – près de trois fois moins – en sont mortes le mois dernier dans la capitale russe…

Le 14 mai, c’est au tour de Bloomberg de s’étonner du bilan russe dans un article au titre éloquent : « Les spécialistes se demandent pourquoi le coronavirus n’a pas tué plus de Russes ». Et pour cause : deuxième du classement des pays les plus contaminés avec 290 000 cas recensés (loin derrière les États-Unis, 1,5 million de malades), la Russie dépasse l’Espagne de quelques milliers de malades seulement mais affiche un nombre de décès dix fois inférieur (2 700 contre 27 000). Le taux de létalité est un des plus faibles du monde : 0,9 %, soit sept fois moins que la moyenne mondiale. 

Un hôpital efficace ? 

Pour Tatiana Golikova, ce résultat s’explique par la réactivité des services hospitaliers : rapidement dépistés, les malades sont promptement hospitalisés et soignés avant qu’une pneumonie fatale n’ait le temps de se déclarer.

Ce tableau cadre mal avec le témoignage des médecins russes, qui rappellent que, pas plus que leurs collègues étrangers, ils ne disposent d’un traitement efficace contre le nouveau coronavirus. « Les patients se voient prescrire une quantité insensée de médicaments », témoigne le cardiologue Anton Rodionov, temporairement affecté à une unité de soins anti-Covid-19. Des témoins citent les antiviraux Kagocel ou Arbidol, utilisés couramment par les Russes en automédication pour soigner grippes et rhumes hivernaux… 

Prélèvement d’un échantillon nasal pour le dépistage du COVID-19 à l’hôpital municipal n°175 de Moscou, le 15 mai 2020. Photo : Gavriil Grigorov/TASS

Le professeur Rodionov déconseille d’ailleurs aux patients présentant de légers symptômes respiratoires de se rendre à l’hôpital : ils y seront simplement testés puis renvoyés chez eux avec confinement strict obligatoire pendant deux semaines. « Nous ne disposons pas des moyens médicaux pour empêcher le développement de la maladie à un stade précoce, répète le cardiologue. En d’autres termes, la règle voulant qu’une prise en charge médicale rapide permette d’éviter les complications ne fonctionne pas avec le coronavirus. » 

Des doutes recevables 

Le nombre élevé de tests pratiqués en Russie (plus de 7 millions, seuls les États-Unis en ont effectué plus) est souvent avancé comme explication de l’impressionnant bilan du pays. Officiellement, outre les patients présentant des symptômes respiratoires aigus, toute personne entrée en contact avec un malade et de nombreux professionnels côtoyant la population (personnels soignants, policiers, employés de supermarchés, etc.) subissent un test de dépistage. Automatiquement, le nombre de « porteurs sains » augmente donc, réduisant la part des cas graves et des décès dans les statistiques. Ainsi, entre 40 % et 60 % des cas positifs du pays seraient asymptomatiques selon Anna Popova, la directrice de l’Agence de protection des consommateurs (Rospotrebnadzor). 

L’argument prête toutefois à caution. Pour la journaliste Ekaterina Sajneva-Kalouguina, le nombre de tests effectués ne reflète pas forcément le nombre réel de personnes dépistées : « J’ai été testée cinq fois. Quatre de mes tests avaient été perdus… » 

À Moscou, le confinement a été imposé alors que la Russie comptait 1 800 malades du coronavirus (trois fois moins qu’au début du confinement en France).

Le cardiologue Anton Rodionov souligne, de son côté, que les virologues ont réévalué à la baisse la fiabilité des tests actuellement utilisés (moins de 70 %) et que de nombreux malades passent donc inaperçus. 

À l’inverse, le décès de patients atteints du Covid-19 n’est pas toujours comptabilisé dans les statistiques épidémiologiques. « Mon père, âgé de 63 ans, avait été testé positif. Selon le certificat de décès, il est mort d’une pneumonie », confie la Moscovite Anastasia Moltchanova.

Ces diagnostics post mortem biaisés concernent également les soignants, dont 190 ont déjà été tués par le virus selon la liste « Spissok pamiati », tenue par un collectif de médecins. « Nous assistons à une véritable épidémie de pneumonies parmi les personnels médicaux s’occupant des patients atteints du Covid-19 », constate Andreï Konoval, président du syndicat Action. Sous couvert d’anonymat, des médecins affirment en outre avoir pour consigne de ne pas se faire tester « afin de ne pas dégrader les statistiques ». Des proches de victimes accusent également les autorités de masquer la cause véritable des décès pour faire des économies : un décret présidentiel accorde un dédommagement de 2,7 millions de roubles (34 000 euros) aux familles des personnels soignants décédés du Covid-19.

Raisons sociales 

Il est probable que, pour toutes sortes de raisons, en Russie – comme dans tous les pays –, les statistiques épidémiologiques actuelles ne reflètent qu’un pan de la réalité. Cependant, s’il est possible de maquiller la cause des décès, on ne peut masquer les décès eux-mêmes. Or les corbillards ne défilent pas dans les rues du pays, et les réseaux sociaux ne rapportent aucune explosion des morts et des enterrements dépassant les chiffres officiels. Au demeurant, l’intérêt politique qu’auraient les autorités à manipuler (voire falsifier) massivement les chiffres n’a rien d’évident : la plupart des régions du pays ont imposé un confinement strict de la population, provoquant la faillite de milliers de PME et faisant exploser le chômage (jusqu’à 10 % de la population active selon les prévisions du ministère du Travail, contre 4,7 % en mars). 

Désinfection du cercueil d’un patient décédé du Covid-19 au cimetière Vostriakovo de Moscou, le 15 mai 2020. Photo : Sergei Bobylev / TASS

Enfin, en multipliant par trois le nombre de morts liées au coronavirus, comme invitent à le faire le New York Times et le Financial Times, la létalité du virus ne dépasse pas 3 % en Russie, un résultat inférieur à la moyenne mondiale (6 %) et loin des bilans provisoires américain (6 %), espagnol (9,9 %) ou français (15,3 %). La question demeure donc : pourquoi les Russes meurent-ils moins du Covid-19 ? 

Interrogée par la radio Écho de Moscou le 20 avril dernier, la représentante de l’OMS en Russie, Melita Vujnović, a salué l’instauration précoce et progressive des mesures sanitaires (dépistage et mise en quarantaine des voyageurs internationaux atterrissant à Moscou, interdiction des rassemblements, etc.). Le confinement strict, imposé dans la capitale et dans une majorité de régions, alors que le pays comptait 1 800 malades (trois fois moins qu’au début du confinement en France), a ainsi permis, selon elle, de donner au système hospitalier le temps de se préparer.

Paradoxalement, le mode de vie entraîné par le confinement (inactivité, suralimentation) pourrait être à l’origine de la surmortalité observée.

Des raisons sociales jouent également leur rôle de manière incontestable. « Les personnes âgées représentent seulement 15,5 % des personnes contaminées en Russie, soit moins qu’à l’étranger », déclarait Tatiana Golikova le 20 avril. La vice-Première ministre explique ce phénomène par le confinement strict imposé dès le mois de mars à cette catégorie de population. L’entraide intergénérationnelle qui a vu étudiants et jeunes actifs se proposer, sur les réseaux sociaux ou auprès des services spécialisés, pour faire les courses de leurs aînés afin de leur éviter de sortir, a sans doute limité la propagation du virus au sein de cette population particulièrement fragile. Cela s’explique aussi par le peu de succès des maisons de retraite, qui affichent un bilan terrible en Angleterre et en Espagne : en Russie, les personnes âgées dépendantes vivent en grande majorité chez leurs enfants. 

Cependant, paradoxalement, l’« efficacité » du confinement pourrait être une des causes de la hausse de la mortalité – hors coronavirus – sur cette période. Interrogé par l’agence RIA Novosti au début d’avril, le docteur Leonid Eidelmann mettait ainsi en garde contre les risques liés à l’arrêt de toute activité physique et à la suralimentation, notamment chez les nombreuses personnes âgées souffrant de maladies chroniques (hypertension, diabète…). Pour mémoire, l’espérance de vie est de 73,4 ans en Russie (contre 82,5 ans en France)… 

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