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9 mai 1945 : « Qu’as-tu fait pour la victoire ? »

9 mai 1945
« Qu’as-tu fait pour la victoire ? »

Crédits Image : JONATHAN ALPEYRIE

Nikolaï Zaïtsev, 95 ans, a combattu dans les rangs de l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale, puis émigré aux États-Unis en 1991. Le Courrier de Russie l’a rencontré dans son appartement new-yorkais où, depuis deux mois, épidémie de coronavirus oblige, il vit confiné. Une nouvelle bataille en somme, une de plus, menée à domicile contre un ennemi invisible, et qu’entend bien remporter le vétéran.

Théoriquement, les New-Yorkais ne sont pas soumis à un confinement strict…

Nikolaï Zaïtsev : Il est fortement recommandé aux personnes de plus de 65 ans de rester chez elles. Je suis un soldat – trente-cinq ans de service dans l’armée –, j’obéis aux ordres ! Aujourd’hui, comme pendant la guerre, l’attaque peut surgir de partout, sans prévenir – et des gens meurent en nombre. Toutefois, il y a des différences : à l’époque, sur le front, le danger était tangible, nous nous battions pour la Patrie contre un ennemi clairement identifié ; aujourd’hui, l’ennemi est mystérieux, souterrain, il mute en permanence – et tous les pays le combattent ensemble. Mais il s’agit toujours d’une lutte pour la vie, d’un combat contre la mort.

J’ai bien évidemment peur d’être contaminé. Je ne vois même plus ma fille, Tania : elle travaille dans une maison de retraite du Bronx, elle est très exposée. Elle ne veut pas me raconter ce qui se passe là-bas, elle me dit : « Papa, ce sont des choses que tu n’as pas besoin de savoir. »

Sur le front de Leningrad, 1943. Photo : waralbum.ru

J’ai hâte que nous nous retrouvions tous autour d’une grande table de fête, quand nous aurons gagné cette bataille. Mais je ne m’ennuie pas : je regarde la télévision, je me tiens très au courant de l’actualité. Je travaille sur l’ordinateur : j’écris des récits, et je suis en train de terminer mes Mémoires. Je veux laisser un souvenir à mes petits-enfants.

Parlez-nous de votre enfance…

N. Z. : Je suis né le 17 décembre 1924 dans le village de Vassiltchouki, dans l’Altaï. Mes quatre frères et sœurs et moi avons reçu une éducation chrétienne. En 1932, le village a été collectivisé, mon père a refusé de donner son bétail, ses volailles et notre maison, qui devait abriter le soviet local. Nous avons alors été déportés. Après deux ans au Kazakhstan, nous sommes revenus en Sibérie, dans la région de Barnaoul. Et c’est là, à Novoaltaïsk (qui s’appelait à l’époque Tchesnokovka), que la guerre a fait irruption dans ma vie, en 1941. Mes camarades de classe et moi avons voulu nous engager dans les chasseurs alpins, mais au commissariat militaire, on nous a renvoyés à nos chères études en nous disant que la guerre serait bientôt terminée et qu’on se débrouillerait très bien sans nous. L’avenir l’a fait mentir…

« À vingt ans, je commandais des hommes qui avaient le double de mon âge. »

Je suis donc allé travailler à l’usine de guerre comme apprenti tourneur. Je me souviens de la grande banderole accrochée dans l’atelier : « Qu’as-tu fait pour le front et la victoire ? » C’était efficace, nous nous sentions mobilisés ! Le site produisait des douilles d’obus de 18 kilos. Avant la guerre, les ouvriers adultes étaient censés en fabriquer 180 en 48 heures. Nous, nous devions en produire 225 en 24 heures ! Nous avions les mains en sang, nous ne supportions pas les gants, mais nous tenions bon !

Comment vous êtes-vous retrouvé sur le front ?

N. Z. : Le 15 août 1942, j’ai été appelé sous les drapeaux et j’ai rejoint l’académie militaire de Barnaoul. Neuf mois plus tard, le 8 mai 1943, avec le grade de lieutenant, je rejoignais le 500e régiment d’artillerie, près de Mga, dans la région de Leningrad. Je n’avais pas dix-neuf ans… Tout de suite, j’ai dû gagner ma position de tir, préparer l’attaque, puis, à l’aube, pilonner les canons ennemis. Ça changeait de l’école ! Le plus dur était sans doute de commander des hommes, dont certains avaient le double de mon âge… Il fallait se montrer à la hauteur !

Nikolaï Zaïtsev, avec le portrait du lieutenant Mitrofane Machine, décédé en 1944 à l’âge de 23 ans lors de la libération de la Lettonie. Photo : Jonathan Alpeyrie

Je dirigeais des missions de reconnaissance depuis un poste d’observation situé en haut d’un pin, où je grimpais par une échelle de corde. Un jour, je vois les Allemands tirer sur nos canons. J’étais fou de rage : nous avions toutes les informations nécessaires pour les attaquer, et nous restions là, les bras croisés… J’ai appelé mon supérieur, qui m’a répondu : « Puisque tu es si courageux, vas-y : donne l’ordre à tes deux batteries de canons de tirer ! » Il m’a même envoyé une troisième batterie en renfort, et nous avons écrasé l’ennemi !

Quel est votre plus terrible souvenir de la guerre ?

N. Z. : L’assaut de Mga, ma première attaque. J’avais environ quarante-cinq soldats sous mes ordres. La bataille a été particulièrement sanglante, nous avons perdu 80 000 hommes. Les gars de ma division sibérienne ont été enterrés ensemble, dans un cimetière de l’Altaï.

« Les gars, souvenez-vous de ce moment. Nous avons survécu jusqu’à ce jour historique : les Allemands se rendent, on a gagné ! »

En 1965, année des premières parades militaires célébrant la Victoire, je suis retourné sur les lieux pour la première fois. J’ai reconnu mon arbre de guet, j’ai revu cette vallée de la mort, ce marécage que nous avions traversé en tentant d’échapper aux balles des snipers sifflant au-dessus de nos têtes. Je me suis dit que j’aurais pu tomber, moi aussi, auprès de tant des nôtres…

Pour cet assaut, j’ai été décoré de l’Ordre de la Guerre patriotique de 1re classe. Par la suite, j’ai reçu l’Ordre d’Alexandre Nevski pour « courage personnel » et celui du Drapeau rouge (la plus haute décoration militaire), ainsi que les médailles « Pour la victoire contre l’Allemagne » et « Pour mérites au combat ».

Aviez-vous des instants de répit ?

N. Z. : Aucun. J’étais à l’avant, en mission permanente. J’ai d’ailleurs une anecdote singulière sur la vie aux avant-postes. Un jour, les Allemands pilonnent nos convois en route pour Leningrad, et nous répondons en arrosant leurs mortiers. On entend alors un poste de radio jouer la chanson « Le petit foulard bleu ». Et soudain, les tirs se calment. Quand la chanteuse entonne le refrain, d’une voix puissante, le silence est absolu tout autour. Puis, la musique s’arrête, et les Allemands recommencent à tirer… La chanson avait fait cesser les combats ! À propos, les Allemands ne chantaient jamais, ils jouaient seulement de l’harmonica. De leurs tranchées, on n’entendait monter que des plaintes…

La pianiste Nina Emelianova, sur la place Maïakovski de Moscou, le 9 mai 1945. Photo : RIA Novosti

Où étiez-vous le 9 mai 1945 ?

N. Z. : Le 7 mai, nous avions atteint Vienne. Le commandant me convoque : « Lapinou – c’est comme ça que les gars m’appelaient [en référence au mot russe zaïats, « lièvre », ndlr] –, tes hommes et toi, vous allez forcer le passage du Danube et foncer tout droit à la rencontre des Américains. » Le 8, nous franchissons le fleuve sur des ponts flottants et nous arrivons en Tchécoslovaquie. Tout autour, les combats faisaient rage, on voyait les Allemands se carapater sur leurs chars… Et soudain, face à nous, se dressent des drapeaux blancs. J’arrête ma colonne et je dis : « Les gars, souvenez-vous de ce moment. Nous avons survécu jusqu’à ce jour historique : les Allemands se rendent, on a gagné ! »

« Quand je suis entré dans Pilsen, une petite Tchèque s’est jetée dans mes bras pour me remercier. »

Je vois alors accourir un colonel allemand, un petit vieux. Les yeux baissés – devant moi, un gamin de vingt ans ! –, d’une voix atone, il me dit : « Les Allemands sont prêts à capituler. » Puis, me montrant leurs véhicules, il ajoute : « Prenez ce que vous voulez, tout est à vous, désormais. » Je lui réponds que ce n’est pas à moi de recueillir sa capitulation, mais que je récupère sa voiture. Le chauffeur commence à vider son auto de tout un bazar. Alors, le traducteur intervient : « Pourquoi les laissez-vous faire ? Tout cela est à vous, ce sont des trophées. » Je lui explique que je ne veux pas du butin du pillage. Puis, derrière une caisse, j’aperçois deux pistolets : un Parabellum et un Browning. J’appelle le colonel : « Vous aviez dit être désarmés ! » Le vieux tombe à genoux, croyant que je vais l’abattre. J’ai dit que ce n’étaient pas nos méthodes et qu’il serait jugé. Et nous sommes repartis.

Libération de Prague par l’Armée rouge, le 9 mai 1945. Photo : RIA Novosti

Cette nuit-là, au campement, l’opérateur radio branche le poste vers une heure du matin, et retentit la voix du célèbre speaker de Radio Moscou, Iouri Levitan : « L’Allemagne est défaite. Nous avons vaincu ! » Nous nous sommes tous mis à tirer en l’air, à nous embrasser, c’était un moment de joie indicible. Quelques heures plus tard, nous reprenions la route. Le 9, à midi, à l’approche de Pilsen, nous avons croisé une colonne de chars américains. Quand je suis entré dans la ville, une petite fille s’est jetée dans mes bras. Je l’ai portée tant bien que mal, avec une clavicule cassée et un bras en écharpe, et nous avons rejoint la fête organisée par les Tchèques en l’honneur des armées russe et américaine pour nous remercier d’avoir libéré leur pays de l’occupant nazi.

Les Américains célèbrent-ils le 9 mai ?

N. Z. : Non. Ils fêtent la fin de la guerre, le 2 septembre [le jour de la capitulation du Japon, ndlr]. Mais ce qui fend le cœur, c’est que dans leurs manuels scolaires, ils ne parlent quasiment pas du rôle de la Russie. Ils ont pourtant combattu au sein d’une coalition, aux côtés du Royaume-Uni, de la France et de l’URSS, mais à les entendre, ils ont gagné tout seuls ! Un peu plus de 400 000 Américains ont trouvé la mort dans le conflit, contre plus de 20 millions en URSS. Pour moi, ce sont les médias qui sont coupables de cette ignorance.

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19 décembre 2019