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Système de santé : l’heure de la reconquête

Système de santé : l'heure de la reconquête

Le système de santé hérité de l’Union soviétique a longtemps fait la fierté des Russes. Face à l’épidémie de Covid-19, et après des années de vaches maigres et de réductions des effectifs, il renaît de ses cendres, à la faveur d’une mobilisation sans précédent des autorités et de la société russes.

« Le 5 mars, j’ai ordonné en urgence la mise à l’étude de la construction d’un hôpital moderne spécialisé dans les soins des malades du coronavirus. Le 12, la première pierre était posée », rappelait à la fin de mars le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, en visite sur le chantier de l’hôpital de Voronovskoïé, à 55 kilomètres de la capitale. 

Quelques semaines plus tard, le 17 avril, l’établissement médical de 70 000 mètres carrés disposait de près de 600 lits (dont 250 en service de réanimation) et accueillait ses premiers patients. Dans un pays connu pour l’état très inégal de son système de santé et pour les lenteurs de son administration, une telle efficacité semble relever du miracle. 

Construire vite et bien 

La Russie n’est ni l’Allemagne ni le Japon, où l’on construit vite et bien. Ce n’est pas non plus la Chine, où les immeubles en préfabriqué, d’une durée de vie de six à huit ans, poussent en dix jours au milieu de nulle part. Déjà, au temps de l’Union soviétique, le secteur de la construction était connu pour son indolence et ses délais très aléatoires. Mais face au Covid-19, Moscou a su mettre sur pied une équipe de 11 000 professionnels qualifiés, qui se sont relayés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 pendant un mois, pour faire sortir de terre une clinique ultramoderne disposant de ses propres systèmes d’assainissement des eaux et de recyclage des déchets (y compris médicaux), et organisée selon des normes strictes de sécurité afin d’éviter tout risque de propagation de la maladie.

Le nouvel l’hôpital spécialisé dans les soins des malades du Covid-19 de Voronovskoïé, à 55 kilomètres de Moscou. Photo : Sergey Bobylev / TASS

Au demeurant, la « transfiguration » du BTP va au-delà de la capitale du pays. D’ici au 30 avril, huit nouveaux hôpitaux militaires auront été construits en Russie, d’Odintsovo et Podolsk (région de Moscou) à Oussouriïsk (Extrême-Orient), en passant par Novossibirsk (Sibérie occidentale) et Oulan-Oude (Bouriatie, à l’est du lac Baïkal). Huit autres suivront avant le 15 mai, dont un à Kaliningrad (l’« exclave » russe entre la Lituanie et la Pologne) et un à Petropavlovsk-Kamtchatski, sur la presqu’île du Kamtchatka. Là aussi, les travaux sont menés à marche forcée, contrôlés en temps réel depuis Moscou. Ingénieurs et ouvriers sont intégralement pris en charge par le ministère de la Défense, qui assure notamment leur transport dans des bus spéciaux. 

De la sorte, au moment où, selon les dernières estimations, l’épidémie pourrait atteindre son pic en Russie, l’ensemble du territoire sera quadrillé par un réseau d’établissements médicaux spécialisés, prêts à accueillir les malades dans les meilleures conditions. 

Quand les médecins relèvent la tête 

Le système de santé hérité de l’Union soviétique (gratuité des soins, campagnes de prévention et de vaccination, efficacité des brigades d’intervention d’urgence…) a longtemps fait la fierté des Russes. À partir de 2010, il est mis à mal par une réforme qui, sous prétexte d’optimiser les dépenses, ferme des établissements (notamment en province) et réduit les effectifs, mettant progressivement un terme à cette « médecine populaire de masse » fondée dans les années 1920 par le premier commissaire à la Santé, Nikolaï Semachko. 

Les professionnels affectés à la lutte contre l’épidémie touchent désormais des primes allant jusqu’à 100 % de leur salaire de base.

Ce que la logique budgétaire a fait en quelques années – désintégrer un système efficace, désormais scindé entre hôpitaux publics (dont il est de bon ton de critiquer la piètre qualité des soins) et cliniques privées (où les factures « salées » rassurent les patients sur l’efficacité des traitements) –, le coronavirus le défait en moins d’un mois : en trois semaines, une quarantaine d’hôpitaux moscovites voient une partie de leurs services réaffectés à l’accueil d’urgence des malades du Covid-19. L’investissement de la mairie est évalué à 2,5 milliards de roubles (31 millions d’euros) pour les seuls hôpitaux fédéraux (environ 30 % des établissements concernés). Des cliniques privées – Medsi, Mère et enfant, K+31 et d’autres – viennent renforcer les effectifs en accueillant les patients aux mêmes conditions que leurs équivalents publics. De même, des laboratoires d’analyses privés participent à la campagne de dépistage à domicile. 

L’effort financier consenti par les autorités concerne également le personnel médical, une catégorie professionnelle particulièrement mal payée et dont le prestige – comme celui des enseignants – n’a cessé de se dégrader depuis l’effondrement de l’URSS. Les professionnels affectés à la lutte contre l’épidémie (ambulanciers, infirmiers, brigades de désinfection) touchent désormais des primes allant jusqu’à 100 % de leur salaire de base. Quant aux médecins présents quotidiennement au contact des malades, ils peuvent toucher jusqu’à 500 000 roubles par mois (6 200 euros, plus du triple du salaire moyen d’un médecin à Moscou). Un dédommagement de 300 000 roubles (3 700 euros) est prévu en cas de contamination.  

Enfin, pour éviter tout risque de contamination des familles, les personnels soignants sont logés – nourris et blanchis – dans les meilleurs hôtels de Moscou et de sa région. 

Des oligarques mobilisés 

Que les autorités mettent les bouchées doubles pour éviter une catastrophe sanitaire en comblant au mieux les lacunes d’un système laissé, des années durant, aux mains des gestionnaires et des comptables, se justifie aisément. L’épidémie a toutefois des effets secondaires plus surprenants, puisqu’elle a réveillé le sens de la responsabilité sociétale des oligarques. 

Oleg Deripaska, le fondateur de la compagnie Rusal (aluminium), a ainsi annoncé le financement de trois cliniques spécialisées dans la région d’Irkoutsk. Chacune sera dotée d’une ambulance de réanimation. 

Oleg Deripaska. Photo : openmedia.io

Le créateur du fonds d’investissement Volga Group, Guennadi Timtchenko, a permis, quant à lui, l’achat d’1,3 milliard de roubles (16 millions d’euros) d’équipements (masques, gants, antiseptiques, respirateurs) destinés à des hôpitaux régionaux. Il est également à l’origine d’une levée de fonds en faveur des personnes âgées touchées par l’épidémie. Plus de 120 organisations se sont déjà jointes à lui. 

Et ce ne sont que deux exemples parmi d’autres. 

Liberté de parole 

Au niveau politique aussi, le Covid-19 semble avoir ouvert une parenthèse inattendue.

D’abord, il y a la délégation – sans précédent ces dernières années – des pouvoirs aux régions, les gouverneurs étant mis par le Kremlin devant leurs responsabilités en matière sanitaire.

Ensuite, il y a l’attitude étonnante de Vladimir Poutine, qui n’hésite pas à renier certains de ses principes (ne pas intervenir dans les affaires économiques et la vie des entreprises) afin de faire appliquer des mesures. Des sources proches du Kremlin rapportent qu’il aurait personnellement téléphoné à Andreï Kostine, le patron de la banque VTB, pour que celle-ci accorde sans conditions les emprunts à taux avantageux demandés par les PME pour payer leurs salariés – conformément à l’annonce faite par le chef de l’État au début d’avril. 

Le confinement est globalement respecté par une population pourtant peu réputée pour sa docilité.

Enfin, la parole semble libérée du côté des dirigeants de différents niveaux. Par exemple, le gouverneur de la région de Pskov, Mikhaïl Vedernikov, s’est ouvertement opposé au ministère de la Défense en demandant le report du début du service militaire, prévu en mai dans sa région, afin qu’il ne coïncide pas avec le pic attendu de l’épidémie. Pour l’heure, s’il n’a pas eu gain de cause, il n’a pas non plus été sanctionné. Ni même critiqué. 

Autre exemple, sans doute plus caractéristique encore : au cours d’une réunion présidée par Vladimir Poutine, la vice-Première ministre a vu sa proposition d’étendre le confinement jusqu’à la fin du mois de mai sévèrement contestée par un collectif d’élus, d’experts et de virologues, qui proposaient au contraire un assouplissement des mesures dès à présent. D’avis d’observateurs assidus de la vie politique russe, ce genre de débat est du jamais-vu : s’il est une règle d’or observée par tous depuis des années, c’est bien celle, tacite, qui veut qu’on ne discute pas les propositions des uns et des autres devant le chef de l’État. Il semble qu’elle ait été abrogée par l’urgence sanitaire… 

Distribution de masques 

Le « miracle russe », c’est enfin – et surtout – la prise de conscience collective de la nécessité de respecter bon gré, mal gré, le confinement, en dépit des pertes salariales et du printemps qui pointe son nez après six mois de grisaille. À la télévision, à la radio, sur internet, dans la rue, par la voix de célébrités et d’anonymes, le message ressassé mille fois : « Restez chez vous, prenez soin de votre santé et de vos proches », est globalement entendu par une population pourtant peu réputée pour sa docilité. Même les personnes âgées, qui ont gardé de l’époque soviétique une méfiance tenace à l’égard du pouvoir et de toute mesure prise « pour le bien de tous », se sont laissé convaincre de la réalité de la menace. 

Symbole de ce nouveau rapport entre la population et les autorités, dans la région de Moscou, la police de la route distribue gratuitement des masques de protection aux automobilistes qu’ils arrêtent – à condition, bien entendu, que ceux-ci disposent d’une autorisation de déplacement… 

Distribution de masques médicaux aux automobilistes à Koroliov, dans la région de Moscou, le 22 avril 2020. Photo : Twitter/somsok5412

Et le résultat est là : à l’heure actuelle, la Russie recense officiellement un peu moins de 70 000 cas de contamination et 615 morts. Si le pic de l’épidémie n’est pas encore atteint, le pays s’en tire pour l’instant plutôt bien ; il affiche d’ailleurs un taux de mortalité particulièrement bas au regard de sa population (plus de 140 millions d’habitants). 

Les Russes se plaisent souvent à présenter leur pays comme le pire endroit du monde. Pourtant, quand la situation se corse, ils trouvent toujours les moyens de faire mentir les pronostics. Généralement pour le meilleur. 

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