S'abonner, c'est dessiner avec la Russie les horizons du Monde de demainDécouvrir nos offres

Le système de santé russe en question

Le système de santé russe en question

Anastasia Vassilieva, la patronne du syndicat l’Alliance des médecins, proche de l’opposant Alexeï Navalny, appelait dernièrement les autorités moscovites à fermer la capitale pour empêcher la propagation du Covid-19 dans les régions.

Tout en se disant « consciente » des conséquences économiques et politiques d’une telle décision, la militante, citée par le site de la radio Écho de Moscou, affirme que les régions « ne sont pas prêtes » à affronter l’épidémie.

Depuis plusieurs semaines, son syndicat sillonne d’ailleurs le pays pour apporter du matériel médical aux hôpitaux. Le 2 avril, Mme Vassilieva s’est ainsi rendue à Okoulovka, dans la région de Novgorod (nord-ouest de Moscou). Elle a alors été arrêtée par la police pour enfreinte au confinement, ce qui lui a valu une amende de 1600 roubles (20 euros).

« Nous sommes venus à la demande des médecins, se défend Ivan Konovalov, porte-parole de l’Alliance interviewé par RFI. Iouri Korovine, chef du service de chirurgie à l’hôpital central du district d’Okoulovka, s’est plaint de l’indigence des livraisons de l’État : seulement deux masques chirurgicaux pour trois semaines. Il n’a pu recevoir ni masques FFP2 ni appareil de ventilation. »

« Nous achetons nos masques nous-mêmes, sur nos salaires. »

Le 7 avril, le syndicat a tenté une nouvelle livraison à l’hôpital de Réoutov, dans la banlieue proche de Moscou. Cette fois-ci, les militants se sont vu refuser l’accès par le médecin-chef de l’établissement, Garik Khatcharian, qui les a qualifiés « d’agents provocateurs ». Devant la presse, il a précisé qu’il n’avait jamais demandé l’aide de Mme Vassilieva, et que son hôpital ne manquait de rien. Il a même énuméré ses stocks : 5 000 masques chirurgicaux, 1000 FFP2, 1000 blouses, 900 combinaisons spéciales et 130 paires de lunettes de protection. Selon lui, l’Alliance des médecins ne chercherait qu’à profiter de l’épidémie pour faire sa publicité.

Moscou et les autres

Pavel Galeïev, chef des internes au centre clinique de diagnostic n° 4, dans l’ouest de Moscou, confirme au journal Novaïa Gazeta que les hôpitaux de la capitale sont bien équipés. « Nous sommes en mesure de distribuer à chaque patient un masque, une blouse, une charlotte et des gants. Si le malade nous dit qu’il a été en contact avec un ressortissant d’un pays à risque, nous lui donnons également un FFP2 à usage unique. »

Une infirmière de l’unité de soins intensifs de l’hôpital Baïandina de Mourmansk, le 26 mars 2020. Photo : RIA Novosti

La situation est très différente dès qu’on s’éloigne de Moscou. « Nous n’avons ni charlottes, ni blouses, ni FFP2, témoigne Natalia, médecin de l’hôpital de Kachira, à 115 kilomètres de la capitale. Il y a bien quelques masques en tissu, mais pas assez pour les remplacer toutes les deux heures. » Et aucune commande n’est en attente : « Nous les achetons nous-mêmes, sur nos salaires », poursuit-elle.

À Iaroslav, Omsk, Ekaterinbourg, et même à Saint-Pétersbourg, les soignants se plaignent du manque d’équipements de base. Dans la région d’Ivanovo, les infirmières de l’hôpital municipal de Kinechma ont déballé, devant les caméras des chaînes de télévision nationale, un colis de matériel envoyé par les autorités locales après le dépistage d’un cas de Covid-19. Dans les cartons : trois FFP2, une paire de lunettes de protection et quelques blouses à usage unique. Le service de réanimation compte cinq employés.

« Hier, j’ai réussi à arracher une pause de trente minutes, avant d’enchaîner sur une garde de dix-sept heures. »

Pourtant, l’agence sanitaire russe (Rospotrebnadzor) recommande officiellement au personnel soignant en charge de patients atteints du Covid-19 de porter une charlotte, une blouse chirurgicale et un masque FFP2. « À Riazan, il est arrivé qu’on livre des masques réutilisables en gaze plutôt qu’à usage unique, faute de moyens. L’expéditeur recommandait aux médecins de les laver et de les repasser eux-mêmes », raconte le gynécologue Andreï Konoval, coprésident du syndicat Action.

Des soignants en danger

Dans ces conditions, la contamination des soignants n’étonne plus grand monde en Russie. Et celle de Denis Protsenko, médecin-chef de l’hôpital de Kommounarka, spécialisé dans l’accueil des patients atteints du Covid-19, n’est finalement qu’un cas parmi de nombreux autres, plus ou moins médiatisés.

« Les gens ne se rendent pas compte du danger que représente un médecin malade. C’est notamment parce que des médecins sont tombés malades au début de l’épidémie que la situation en Italie est si grave », explique Mme Vassilieva.

« Le personnel n’est pas testé tant qu’il ne présente pas de symptômes, confie Dmitri, employé dans un hôpital moscovite, au site Meduza. Toutefois, dans de nombreux établissements, on mesure la température des employés à l’entrée, et les visites aux patients sont interdites. »

Denis Protsenko, médecin-chef de l’hôpital de Kommounarka de Moscou. Photo : Twitter

« Théoriquement, nous avons le droit d’exercer notre droit de retrait si notre employeur ne garantit pas notre sécurité. Mais la direction nous menace de nous renvoyer si nous le faisons, se plaint Maria, ambulancière de Saint-Pétersbourg, citée par le quotidien Vedomosti. Nous avons eu plusieurs cas de médecins entrés en contact avec des patients atteints du Covid-19. Ils ne portaient aucune protection. Résultat : quatorze jours de quarantaine. Et qui les remplace pendant ce temps ? Si cela continue comme cela, il n’y aura bientôt plus d’urgentistes et d’ambulanciers opérationnels. »

« Marche ou crève »

Le rythme de travail met également à rude épreuve le mental du personnel. « Les malades sont confinés dans une zone où nous devons rester en combinaison spéciale. Tout le temps que nous y travaillons, il est impossible de boire, de manger ou d’aller aux toilettes, écrit sur Instagram Valentina Smirnova, infirmière dans la capitale. À l’hôpital, en ce moment, c’est marche ou crève. Hier, j’ai réussi à arracher une pause de trente minutes sur les coups de deux heures du matin. J’ai pu manger, boire et passer aux toilettes. Puis, j’ai enchaîné sur une garde de dix-sept heures. »

« On force les soignants à porter des couches-culottes — qu’ils doivent payer eux-mêmes ! – pour prolonger leurs gardes. Et cerise sur le gâteau, la direction nous incite à manger et à boire moins pour espacer nos passages aux toilettes… »,  confie un employé d’une clinique moscovite, cité par l’Alliance des médecins et par plusieurs journaux.

À la demande de Vladimir Poutine, le ministère de la Santé a débloqué 10,2 milliards de roubles (126 millions d’euros) pour accorder des primes aux soignants : 80 000 roubles (994 euros) pour les médecins, 50 000 (621 euros) pour les infirmières, et 25 000 (310 euros) pour les ambulanciers.

Créez votre compte et accédez gratuitement à 3 articles par mois

Je crée mon compte

Déjà abonné ? Se connecter

Guilhem Pousson

La cryptomonnaie de Telegram chassée des États-Unis

Pavel Dourov, le fondateur de la messagerie cryptée Telegram, a officiellement fermé le réseau TON (Telegram Open Network), qui aurait dû permettre aux quelque 400 millions d’utilisateurs de l’application d’échanger biens et services au moyen d’une cryptomonnaie, le Gram.

 

26 mai 2020