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L’âme russe à l’épreuve de la pandémie

L'âme russe à l'épreuve de la pandémie

En Russie, ignorer la peur face à la maladie est considéré comme de la vaillance, et le pouvoir – temporel aussi bien que spirituel – a toujours eu fort à faire en temps d’épidémie. La mémoire d’émeutes historiques hante encore les dirigeants actuels…

Ça y est, l’épidémie s’est installée en Russie. Les chaînes de télévision programment l’une après l’autre le film Alerte ! avec Dustin Hoffman. Les publicités pour les masques et les appareils d’assistance respiratoire ont envahi internet. « Mon amour, mon âme, ma vie, quand te reverrai-je ? » Les déclarations d’amour mélodramatiques, adressées à la France (parfois) ou à l’Italie (souvent), pullulent sur les réseaux sociaux, accompagnées de photos nostalgiques des châteaux de la Loire et des villas toscanes. 

Sur Facebook, le poète Lev Rubinstein organise un concours de vers prophylactiques à usage unique. Au regard des réponses, le Covid-19 inspire passablement les internautes :

Debout, assis ou allongé
Il faut ses distances garder !

Baisers, étreintes et caresses,
Je les oublie jusqu’à fin mai,
Ou bien il faudra qu’à jamais
Dans le néant je disparaisse.

Achille attaquant Troie portait bien sûr un casque !
Et face au corona, oublierait-il son masque ?

Les Russes n’aiment rien tant que rire (y compris d’eux-mêmes) quand la situation tourne au vinaigre. Surtout quant elle se prête de moins en moins à la rigolade… 

Un souci parmi d’autres 

Au début de mars, tandis que le glas sonnait aux clochers de toute l’Europe, l’épidémie de coronavirus avait pour les Russes quelque chose d’une chimère, à la fois lointaine, incompréhensible et étrangère. « Allons bon, ça a tout l’air d’une grosse grippe : on tousse un peu, on se repose et on est sur pied. Pas de quoi en faire un plat ! » Les commentaires « rassurants » de ce type emplissent alors les colonnes des journaux. Ils sont souvent le fait de professionnels de la médecine – virologues, pneumologues… 

Près des deux tiers des Russes souffrent d’anxiété en raison du flux constant d’informations sur la pandémie.

Dans les aéroports moscovites, les touristes attendent leur vol comme si de rien n’était : « Nous avons payé nos billets, réservé l’hôtel. Ce n’est pas le moment de faire marche arrière ! » Arrivés en Italie ou en Espagne, ils publient sur les réseaux sociaux les photos des clients se protégeant le visage d’un foulard pour se rendre au supermarché. Les commentaires sont sans pitié : « Respirer dans un mouchoir, c’est le meilleur moyen de mourir étouffé ! » Quelques semaines plus tard, de retour à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, nombre d’entre eux se mettent à leur tour à tousser… 

Selon le psychologue, addictologue et écrivain Mikhaïl Khors, interrogé par le site Nation News, les Russes ont beaucoup trop de problèmes à régler pour faire cas du coronavirus : « Pénuries alimentaires, criminalité, cela fait trente ans que nous nous heurtons à des difficultés quotidiennes pour survivre ! En Europe, la vie est tranquille ; les Européens n’ont pas cette expérience, et c’est ce qui les rend plus faibles que nous », explique-t-il. 

Pause dans le parc Catherine de Moscou. Photo : Ivan Kobyakov

L’analyse ne manque certes pas d’intérêt, mais toute conclusion concernant la force de caractère des Russes serait précipitée. En effet, un sondage réalisé au début d’avril par le service Santé du portail internet Mail.ru et par la pharmacie en ligne Vse Apteki révèle que près des deux tiers des Russes souffrent d’anxiété en raison du flux constant d’informations sur la pandémie. Les trois-quarts des personnes interrogées se sentent même oppressées par l’annonce de restrictions des déplacements, par le nombre croissant de malades et par l’incertitude planant sur l’avenir. 

L’étude montre également que les Russes ne sont pas restés sourds aux consignes d’hygiène : ils se lavent plus les mains, désinfectent régulièrement leurs smartphones et restreignent les contacts avec leurs voisins. 

Fort comme Kadyrov 

La perception du monde des Russes oscille toujours entre deux extrêmes, personnifiés par les deux personnages du roman Oblomov d’Ivan Gontcharov, Stoltz et Oblomov. « Aide-toi et le Ciel t’aidera » pourrait être la devise du premier, pragmatique, prudent, méticuleux (ses origines allemandes y sont sans doute pour quelque chose…) ; « Que Sa volonté soit faite » serait celle du second, dans un mélange de fatalisme, de paresse et de désolation. 

La progression inexorable du Covid-19 ne fait que renforcer le constat de notre vulnérabilité et de la vanité des choses.

« Dès le début de février, après que la Russie a fermé sa frontière avec la Chine, j’ai compris qu’on en avait pour longtemps. Je suis aussitôt passé au télétravail, j’ai fait des réserves de vivres pour un mois et demi et je suis allé me barricader à la campagne avec toute la famille », raconte Alexeï, 55 ans, PDG d’une petite entreprise de télécommunications. 

Comme lui, à l’annonce des centaines puis des milliers de victimes de l’épidémie, françaises, italiennes ou espagnoles, beaucoup de Russes anticipent la catastrophe qui s’annonce. Ils cessent de serrer la main de leurs amis et collègues, font des réserves de masques médicaux et de gants, désinfectent la moindre surface entrée en contact avec un objet extérieur… Ils sont les premiers à retirer leurs enfants des écoles, dont la fréquentation devient optionnelle le 16 mars.  

ВОЗ: Медицинская маска не защищает от коронавируса и не нужна ...
Face au virus, ces deux habitants de l’île de Sakhaline ont opté pour le masque à gaz. Photo : stolica-s.su

Dmitri, entrepreneur de 45 ans, n’est pas fait du même bois : « J’ai d’abord cru que la menace était exagérée. Ça se saurait si la peste était revenue… » Patron d’un garage automobile, il continue d’abord de se rendre à son travail, ne veut pas entendre parler de distances de sécurité, se lave les mains « quand elles sont sales »… Quant à ses enfants, ils attendront la fermeture des écoles (décrétée le 21 mars) pour rester à la maison. Son attitude change radicalement après l’instauration du confinement général à Moscou. Le discours prononcé par Vladimir Poutine fait également son effet : « Quand le président décide de parler, c’est qu’il y a quelque chose… » 

La Russie compte plus de « Dmitri » que d’« Alexeï ». À tous les niveaux. L’absence de peur face à la maladie (quelle qu’elle soit) est considérée comme de la vaillance, et la progression inexorable du Covid-19 ne fait que renforcer le constat de notre vulnérabilité et de la vanité des choses. « Ne t’inquiète pas, tu finiras par mourir, comme tout le monde ! Mais à ton heure, pas avant » : ainsi le chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, rabrouait-il un de ses collaborateurs qui lui faisait part de ses craintes face à la forte mortalité due au virus dans le monde. Il lui a ensuite recommandé de boire de l’eau avec du citron et du miel, et de manger de l’ail, pour éloigner le mal. C’était au milieu de mars. Trois semaines plus tard, les accès à la petite république caucasienne étaient coupés par ordre du même Kadyrov, isolant la région du reste du pays. 

Des gens habitués à jouer des coudes pour s’asseoir dans le métro apprennent soudain à observer les distances sanitaires au supermarché et à la pharmacie.

À l’autre bout de la Russie, en Iakoutie, les habitants se sont rués sur les rayons de vodka – une légende urbaine tenace prêtant à l’eau-de-vie des pouvoir antiviraux. Les autorités régionales ont aussitôt interdit la vente d’alcool fort. La mesure a finalement été levée le 6 avril. 

Mésaventures passées 

Le pouvoir – temporel aussi bien que spirituel – a toujours eu fort à faire en temps d’épidémie, et la mémoire des émeutes passées hante encore les dirigeants actuels. Ainsi le patriarche Cyrille a-t-il mis longtemps avant de soutenir l’interdiction de rassemblement prononcée par la mairie de Moscou. Il faut dire que lors de l’épidémie de peste de 1771, quand le métropolite Ambroise appela les fidèles à cesser de se rendre dans les églises, la foule y vit une tentative de la couper de son dernier espoir – Dieu – et de réserver à l’élite les bienfaits supposés des icônes miraculeuses. Ambroise périt des mains des émeutiers. 

Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, c’est l’empereur Nicolas Ier qui interdit tout déplacement en pleine épidémie de choléra. La population crut alors qu’on voulait la faire périr sur place et se révolta. Il n’est pas impossible que Sergueï Kirienko, un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine, ait eu ce précédent en tête lorsque – selon des sources au Kremlin – il a appelé personnellement le maire de la capitale, Sergueï Sobianine, pour le convaincre d’abandonner son projet d’autorisations de sortie électroniques. Au demeurant, l’instauration du confinement à Moscou – décidée en toute indépendance par la mairie, sans passer ni par le président ni par le parlement – n’aurait pas particulièrement plu au Kremlin. 

Dans le métro de Moscou, les passagers sont tenus de laisser un siège de distance entre eux. Photo : tsargrad.tv

Prise de conscience 

Le pouvoir russe agit avec précaution mais non sans efficacité : pour l’instant, on n’observe aucune explosion du nombre de cas. En outre, la crise semble avoir un effet bénéfique sur la société russe. Dans un pays où, depuis 1917, l’homme n’est plus la mesure des choses, où les gens sont dépersonnifiés, considérés simplement comme les membres d’une « population » régie par le Parti et le gouvernement, ce n’est qu’aujourd’hui, en 2020, face à la menace d’un virus inconnu, que l’on découvre la responsabilité sociale et le souci du prochain. Des gens habitués pendant des décennies à s’épier, à jouer des coudes pour grappiller une place dans la queue d’un magasin ou pour s’asseoir dans le métro, et qui n’ont qu’une vague idée des notions de « vie privée » et de « respect de l’espace vital », apprennent soudain à observer les distances sanitaires au supermarché et à la pharmacie. S’ils le font aujourd’hui par mesure de sécurité, pourquoi ne continueraient-ils pas dans le monde « post-coronavirus » ? Simplement par respect d’autrui. 

« Nous avons trop bien vécu pendant ces cinquante dernières années – sans guerre, sans épidémie, sans famine, écrit la pédiatre Elmira Kachirina sur son blog. Nos seules préoccupations étaient notre apparence, nos prochaines vacances, notre prochaine dépense… Nous avons complètement oublié que nos droits s’arrêtent là où commencent ceux d’autrui. Or c’est particulièrement vrai en ce qui concerne le droit à la vie et à la santé. C’est le moment ou jamais d’en prendre conscience. » 

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