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Covid-19 : les travailleurs immigrés bloqués en Russie

Covid-19 : les travailleurs immigrés bloqués en Russie

Victimes de la fermeture des frontières et de la suspension des liaisons aériennes internationales, des milliers de travailleurs immigrés originaires d’Asie centrale se retrouvent bloqués en Russie, sans emploi et parfois sans logement.

Originaire du Tadjikistan, Farouk, 32 ans, devait décoller pour Douchanbé, le 20 mars. La veille, il contacte la compagnie aérienne russe Ural Airlines pour s’assurer que son vol, prévu au départ de l’aéroport moscovite Joukovski, n’est pas annulé. Son interlocuteur l’invite à se rendre à l’aéroport comme prévu. « Je suis resté huit jours dans le hall à attendre un vol, raconte le jeune homme. Le terminal était bondé. Il y avait plus de trois cents personnes avec toutes leurs affaires, dormant à même le sol. » La majorité est originaire des ex-républiques socialistes d’Asie centrale (Tadjikistan, Ouzbékistan et Kirghizistan).

« Certaines compagnies ont poursuivi les ventes de billets après l’annonce de la fermeture des frontières… »

Une semaine plus tard, le groupe est informé que l’avion à destination de Douchanbé décollera depuis un autre aéroport de la capitale, celui de Domodedovo. « Nous y avons de nouveau attendu plusieurs jours jusqu’à ce qu’une nuit, à 3 heures du matin, on nous mette dehors, raconte Farouk. La température était proche de zéro, nous ne savions pas quoi faire. » La direction de l’aéroport motive sa décision par l’interdiction de rassemblement décrétée par les autorités régionales.

Aucun hébergement n’est proposé aux voyageurs. Rapidement, une rumeur circule sur l’existence d’une datcha, à quelques kilomètres de Moscou, où un riche homme d’affaires tadjik serait prêt à loger plusieurs dizaines de personnes. Quatre-vingt-cinq personnes prennent l’autobus pour se rendre à l’adresse indiquée. Sans argent et sans emploi après la fermeture du marché où il travaillait avant l’épidémie, Farouk, de son côté, est finalement hébergé par un ami. La majorité de ses compagnons d’infortune se sont volatilisés dans la nature. 

Billets d’avion sans droit de décollage

Chaque année, un grand nombre de ressortissants d’Asie centrale – qui représentent jusqu’à 45 % des travailleurs immigrés en Russie (environ 12 millions de personnes) – retournent dans leur patrie à l’occasion de la fête de Norouz, très populaire dans la région et célébrée aux alentours de l’équinoxe de printemps. Le mois de mars est également l’occasion d’un chassé-croisé entre travailleurs saisonniers, les uns rentrant au pays après l’hiver, les autres arrivant en prévision de l’été.

Des ressortissants Tadjikistanais patientent à l’aéroport de Moscou-Domodedovo, le 25 mars 2020. Photo : RIA Novosti

Cette année, le calendrier est bouleversé par le coronavirus. Bien avant la suspension officielle des liaisons aériennes entre la Russie et les républiques centre-asiatiques, annoncée le 15 mars, les transporteurs commencent à annuler leurs vols, suivant les recommandations des autorités consulaires des différents pays. « Certaines compagnies ont poursuivi les ventes jusqu’au dernier moment », précise toutefois Saïdnoumon Mansourov, directeur de l’antenne russe de l’Agence ouzbèke de l’immigration de travail, interrogé par le site d’information Lenta.ru.

« Le 19 mars, j’ai acheté un billet d’avion pour le lendemain, sans savoir que les frontières étaient fermées », confirme Okhoun, ressortissant tadjikistanais de 29 ans. Comme son compatriote Farouk, il a été recueilli par un ami. Pour l’heure, la compagnie Ural Airlines ne prévoit pas de lui rembourser son billet, payé sur ses économies. Employé illégalement comme balayeur, il n’a droit à aucune indemnité de chômage.

Entraide

D’après Valentina Tchoupik, spécialiste du droit migratoire, les immigrés continueront à travailler ou à chercher du travail malgré les mesures de confinement. « Ils n’ont tout simplement pas le choix, explique-t-elle. Ils n’ont aucune épargne : tout ce qu’ils ont gagné, ils l’ont envoyé à leur famille restée au pays. Malades ou pas, ils travailleront. C’est leur seule chance de survie. »

La Russie a déjà annoncé que les titres de séjour arrivant à expiration seraient prolongés sur simple demande.

Les personnes en difficulté financière peuvent heureusement compter sur la solidarité. « Les immigrés vivant en Russie ont l’habitude de s’entraider dans les moments les plus durs », souligne Mme Tchoupik. Après la diffusion, sur les réseaux sociaux puis dans les médias, d’informations concernant des immigrés bloqués dans les aéroports, des membres des diasporas ouzbèke, tadjike et kirghize leur sont venus en aide en créant des groupes de collecte de nourriture.

Les Russes répondent également présent. Le restaurateur moscovite Alexeï Khodorkovski a ainsi décidé d’offrir des repas aux immigrés. Dans la salle principale de son café, des bénévoles emballent des portions de riz et de poulet à la crème dans des boîtes, qu’ils livrent ensuite à tous ceux qui en ont besoin.

La voie diplomatique

Les autorités consulaires tentent également d’agir en demandant régulièrement à Moscou de fournir à leurs ressortissants toute l’aide administrative et financière possible. La Russie a déjà annoncé, à la fin de mars, que les titres de séjour arrivant à expiration seraient prolongés sur simple demande. Le 20 avril, l’Agence des initiatives stratégiques a proposé au gouvernement d’aligner les droits des travailleurs étrangers sur ceux des Russes, en particulier en matière de droits sociaux (et notamment d’allocations-chômage). Les ambassades appellent par ailleurs les employeurs russes à ne pas licencier leurs salariés immigrés.

Ouverture du centre de contrôle migratoire de Saint-Pétersbourg, en charge de la prolongation des titres de séjour, le 3 avril 2020. Photo : TASS / EPA/ANATOLY MALTSEV

Rien que dans la capitale russe, près de cinq mille Ouzbeks se sont adressés à leur consulat pour être rapatriés. « Nous leur répondons qu’aucun vol n’est prévu prochainement. Nous aimerions sincèrement les aider mais nous n’en avons pas les moyens », explique un employé de l’ambassade d’Ouzbékistan. Par ailleurs, la représentation diplomatique comprend qu’en cas d’aggravation de la situation épidémiologique dans le pays, c’est à elle qu’il incombera de se charger de ses ressortissants contaminés par le coronavirus. « Nous sommes en train de transformer certains bâtiments de l’ambassade en hôpital – au cas où », souligne le diplomate.

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