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Confinement : le BTP hors des clous

Confinement : le BTP hors des clous

Installation d'un bouclier dans le tunnel de la station de métro Vystavotchnaïa, à Moscou, le 29 avril 2020. Photo : Vladimir Gerdo / TASS

La poursuite de nombreux chantiers, malgré l’épidémie, suscite un vaste débat en Russie. Le non-respect des précautions sanitaires par les ouvriers et leurs patrons est notamment mis en cause.

Au début d’avril, la presse russe rapportait des centaines de cas de contamination au coronavirus sur un grand chantier de la région de Mourmansk (Arctique). Les travaux du futur Centre de construction navale de gros tonnage, un mégaprojet lancé par Novatek, l’un des principaux producteurs russes de gaz naturel, emploient près de 11 000 ouvriers venus des quatre coins du pays, de Biélorussie et de Turquie, tous logés sur place. Selon l’enquête du journal Novaïa Gazeta, ces hommes disposent de gel désinfectant mais pas de masques ni de gants.

Dans l’urgence, les autorités régionales déploient alors sur le chantier un hôpital de campagne équipé de 50 lits – une capacité pouvant être portée à 500 – et d’une dizaine de respirateurs artificiels. Toutefois, alors que la contagion ne cesse de se propager parmi les ouvriers – près de 800 cas à ce jour –, le gouverneur de la région de Mourmansk, Andreï Tchibis, ne juge toujours pas nécessaire de suspendre le chantier.

Une « main-d’œuvre jetable »

La polémique gagne bientôt Moscou, l’épicentre de l’épidémie en Russie, avec plus de 50 % du total des cas. Le 7 avril, dans un post publié sur Instagram, le député municipal d’opposition Ilya Iachine s’étonne de voir des ouvriers sans aucune protection repaver les trottoirs dans le centre de la capitale en dépit du confinement instauré une semaine plus tôt. « Quelqu’un peut-il expliquer à Sobianine [le maire de Moscou, ndlr] qu’il y a des solutions moins coûteuses, pour désinfecter les rues, que de changer les trottoirs ?!… », ironise en commentaire Elena, une Moscovite de 26 ans.

Sur les chantiers, il est bien souvent impossible de respecter les mesures de distanciation sociale, et le port du masque se révèle vite pénible.

« Le secteur du BTP, en faisant travailler de nombreuses usines de matériaux de construction et d’équipements dans tout le pays, est essentiel à l’économie et permet de préserver des milliers d’emplois », explique le maire pour justifier son refus de suspendre les grands chantiers urbains.

Toutefois, l’argument peine à convaincre, et les plaintes se multiplient. La députée communiste Alexandra Andreïeva lance une pétition sur Facebook contre la construction d’un complexe d’immeubles de 27 étages dans le quartier de Lefortovo : « Je vois ces ouvriers à qui personne ne prend la température, qui ne portent aucun équipement de protection et ne respectent pas le confinement : ils vont dans les mêmes épiceries et les mêmes pharmacies que tous les habitants du quartier… Vous imaginez les risques de contagion pour le voisinage ? », écrit-elle.

Les tentes de l’hôpital de campagne déployé par le ministère des situations d’urgence dans la région de Mourmansk, le 15 avril 2020. Photo : Pavel Lvov / RIA Novosti

Cédant finalement à la pression de l’opinion publique, le 10 avril, Sergueï Sobianine décide la fermeture temporaire des chantiers de la ville, hors « infrastructures essentielles » : sites médicaux, transports en commun, voies ferrées et aéroports.

Une décision jugée insuffisante par Mme Andreïeva. « Sur les chantiers qui continuent de fonctionner, les ouvriers travaillent exactement dans les mêmes conditions, déplore-t-elle. Il s’agit, dans leur immense majorité, de travailleurs émigrés d’Asie centrale, généralement logés sur place, dans des dortoirs de huit à dix personnes, avec cuisine et sanitaires collectifs. Si l’un d’entre eux tombe malade, toute son équipe est contaminée ! » Les risques de contagion sont démultipliés sur les chantiers, selon la députée : « Aucun texte de loi n’oblige les entrepreneurs du bâtiment à fournir à leurs employés des masques, des gants ou du désinfectant. Et il est inutile de compter sur la conscience morale des patrons : pour eux, ces malheureux se réduisent à de la main-d’œuvre bon marché et jetable ! »

« Le gel de l’activité du BTP, même temporaire, est lourd de menaces au niveau social. »

Au demeurant, même si les contremaîtres prenaient toutes les précautions nécessaires, le travail sur les chantiers empêche souvent de respecter les mesures de distanciation sociale et rend pénible le port du masque. « En outre, les ouvriers ne peuvent pas se permettre de se retrouver sans revenu. Il est clair que même s’ils éprouvent des symptômes, ils continueront d’aller travailler, de prendre le métro, de faire leurs courses, etc. », souligne la députée, pour qui la seule solution serait la fermeture d’absolument tous les chantiers, du moins à Moscou.

Soutien gouvernemental

« Entre les pertes sèches et le manque à gagner, les trois semaines de gel des travaux suivant l’annonce du maire risquent de coûter au secteur environ 60 milliards de roubles (744 millions d’euros), estime Valeri Emelyanov, analyste du cabinet d’investissement Freedom Finance, contacté par les Izvestia. Mais il faut relativiser. Pour un marché dont le chiffre d’affaires global s’élève à plus de 5 000 milliards de roubles (61,8 milliards d’euros), ce sont des pertes encore comparables au ralentissement de la période des vacances d’hiver [une dizaine de jours en décembre-janvier, ndlr]. »

Malgré tout, les professionnels du BTP sont inquiets. Dans une lettre ouverte au Premier ministre, le 15 avril, ils appellent l’État à l’aide. « Selon l’institut national de statistique, Rosstat, les chantiers de Moscou et de sa région emploient 1,4 million de personnes. Si le confinement est maintenu, la plupart de ces ouvriers se retrouveront sans travail et devront quitter les baraquements où ils sont logés. Ainsi, ce gel de l’activité, même temporaire, est lourd de menaces au niveau social », avancent les signataires.

Le chantier de construction du futur Centre de construction navale de gros tonnage de Novatek, à Mourmansk. Photo : Andrei Nikerichev / Moskva News Agency

Dès le lendemain, Vladimir Poutine convoque un conseil des ministres, en visioconférence, consacré au BTP. « Plutôt que de suspendre totalement l’activité, les régions ont fait le choix de ne fermer que les chantiers coupables d’infractions aux normes sanitaires », rapporte le ministre de la Construction et des services urbains. De son côté, le chef de l’État assure que la crise du coronavirus n’aura pas d’impact sur les grands projets fédéraux de construction : « Nous continuerons de mettre en œuvre les mégaprojets d’infrastructure, tels l’extension des lignes ferroviaires de la Magistrale Baïkal-Amour et du Transsibérien ; la construction d’autoroutes dans le sud du pays ; la modernisation des aéroports de Tcheliabinsk, Perm, Khabarovsk et Norilsk ; ainsi que l’aménagement des zones portuaires à Mourmansk, sur la Baltique, sur la mer Noire et en Extrême-Orient », détaille-t-il. Cette réunion est également l’occasion, pour Vladimir Poutine, de rassurer les entreprises : « Nous soutiendrons infailliblement le secteur de la construction, martèle-t-il. D’autant plus que ce dernier est appelé à devenir une véritable locomotive de la croissance, entraînant derrière lui d’autres secteurs de l’économie. »

Une semaine plus tard, le président confiait au gouvernement la mise en place d’une série de mesures d’aide au BTP, avant tout via le crédit (programme d’emprunts à taux fixe pour l’achat de maisons neuves, prêts garantis par l’État via la banque publique spécialisée Dom.fr, etc.). Il annonçait également la mise en place de mesures sanitaires exceptionnelles sur les chantiers, incluant, notamment, le dépistage des ouvriers.

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