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L’Église divisée dans la lutte contre le Covid-19

Coronavirus : l’Église divisée
dans la lutte contre le Covid-19

Le Patriarcat de Moscou a pris des mesures pour limiter la propagation du coronavirus.

Les premières recommandations ont paru, le lendemain du synode du 11 mars, sur le portail officiel de l’Église orthodoxe russe : le baiser liturgique sur le crucifix pourra être remplacé par une simple bénédiction, l’onction des malades sera appliquée au moyen de cotons-tiges à usage unique brûlés à la fin du rituel, les cuillers servant à donner l’hostie seront lavées après le passage de chaque communiant. Depuis la semaine dernière, les écoles bibliques dominicales et les centres d’accueil pour paroissiens ont été fermés.

Ces dernières semaines, la tendance était pourtant à un respect strict de la liturgie. Pour mémoire, à la fin de février, tandis que le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, exhortait les croyants à éviter les lieux de cultes, les paroisses orthodoxes russes de la péninsule — subordonnées au Patriarcat de Moscou — appelaient les fidèles à la désobéissance civile.

« Nous sommes reconnaissants au Seigneur d’avoir envoyé le coronavirus, nous donnant ainsi l’occasion de témoigner de la fermeté de notre foi. »

« Si une loi va à l’encontre de notre foi, notre devoir est de l’ignorer », déclarait alors l’archiprêtre Dmitri Smirnov, chef de la commission synodale aux affaires familiales, sur la chaîne de télévision russe Spas, le 28 février. Il recommandait aussi d’organiser des réunions nocturnes pour éviter les patrouilles de police.

« Ne pas communier serait une folie : la Peste noire n’a pu être endiguée que lorsque les gens ont commencé à communier. L’ordre des autorités italiennes témoigne de leur profonde ignorance de Dieu. La fin est proche », prophétisait-il.

Évolution lente

Toutefois, les pratiques évoluent et certaines paroisses ont pris les devants. La veille du synode, dans la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan de Saint-Pétersbourg, les fidèles se pressent par centaines pour baiser la vitre protégeant les reliques de saint Jean-Baptiste, apportées de Jérusalem pour sept jours. Après chaque baiser, une religieuse désinfecte la surface touchée avec des lingettes.

Six jours plus tard, l’évêque de Briansk ajourne sine die une manifestation analogue : la présentation aux fidèles des reliques de saint Spiridon. À Lipetsk, un chemin de croix est également annulé, remplacé par des prières.

Le patriarche Cyrille présidait la réunion du Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe, à la résidence patriarcale et synodale du monastère Saint-Daniel de Moscou, le 11 mars 2020. Photo : mospat.ru

Le 13 mars, lors d’une homélie diffusée sur internet, le métropolite Hilarion de Volokolamsk affirme qu’il n’est pas prévu de fermer les églises ou d’interdire les messes — ce que demande pourtant la mairie de Moscou. Il ajoute néanmoins : « [Les autorités civiles] vous ont dit qu’il ne fallait pas sortir de chez vous en cas de symptômes, même pour aller au travail. Et j’ajouterai ceci : ne venez pas à l’église ! »

De telles concessions sont rares, même en temps d’épidémie, souligne l’historien Aleksandr Lavrov, professeur à la Sorbonne : « La dernière fois que le clergé a modifié la liturgie pour des raisons sanitaires remonte à la crise du choléra en 1970. Le futur patriarche Pimène avait alors interdit tout contact avec les icônes et suspendu la communion dans les églises des régions d’Astrakhan et d’Odessa. Les autres précédents sont liés à deux épidémies de peste survenues respectivement en 1654-1655 et en 1771-1772. »

« Des moines irresponsables »

Les mesures de précaution sont loin de faire l’unanimité dans l’Église, notamment dans le clergé régulier. « Je ne suis pas surpris que des athées militants, des incrédules ou de simples déistes demandent la fermeture des lieux de culte sous prétexte de quarantaine, commente l’higoumène Nectaire Morozov, auteur d’ouvrages à succès sur la spiritualité. Mais que de bons orthodoxes puissent en parler, cela me dépasse. Ce ne sont pas des chrétiens à mes yeux. »

« Notre médecin nous a expliqué les risques liés à la pandémie et la situation en Russie, déclare Sergueï Rodtchenko, moine de la Trinité Saint-Serge. Après quoi, la communauté s’est exprimée à l’unanimité pour que notre liturgie demeure inchangée, dans le respect de nos traditions et notre règle séculaire. Les cuillers ne seront pas lavées entre les communiants. Les crucifix seront présentés aux lèvres des croyants, de même que la main du pope lors des bénédictions solennelles. Nous sommes reconnaissants au Seigneur d’avoir envoyé le coronavirus, nous donnant ainsi l’occasion de témoigner de la fermeté de notre foi », conclut-il.

Le 25 mars, la fermeture de toutes les synagogues de Russie était annoncée.

Ces propos ont provoqué la colère du diacre Andreï Kouraïev, connu pour ses prises de position controversées au sein de l’Église russe : « Les moines russes, dont les contacts avec le monde se limitent aux autobus de pèlerins, sont les personnes les plus irresponsables que je connaisse, écrit-il sur son blog, le 19 mars. À la différence du clergé séculier, ils ne voient jamais les effets de ce qu’ils prêchent, puisque les familles détruites par leurs conseils avisés ne reviennent pas au monastère. »

Prudence et fin du monde

Les vieux-croyants — séparés de l’Église orthodoxe russe depuis le XVIIe siècle — ont totalement appuyé les ordres des autorités sanitaires. « La santé est un don de Dieu, a déclaré le métropolite Korneli. Ne négligez pas l’opinion des médecins. Appliquez les recommandations du pouvoir concernant les rassemblements afin de ne pas vous mettre en danger ainsi que votre entourage. »

Les autorités musulmanes, de leur côté, ont également pris des mesures rapides et fortes. Le 10 mars, une fatwa émanant du conseil des oulémas russes appelait les musulmans à la vigilance, leur intimant d’éviter tous les lieux publics – mosquées incluses – dès l’apparition des premiers symptômes. Trois jours plus tard, le président de la République de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, renouvelait ces recommandations. Depuis le 17 mars, les prières du vendredi sont suspendues.

L’accès à la grande mosquée de Moscou est très contrôlé. Photo : business-online.ru

La communauté israélite a été particulièrement malchanceuse. Le début de l’épidémie en Russie coïncidait pour elle avec la fête de Pourim (9-10 mars). Le 6 mars, Alexandre Boroda, président de la Fédération des communautés juives de Russie, a fait savoir que les festivités ne seraient pas perturbées, appelant toutefois ses coreligionnaires à redoubler de prudence. Le 13 mars, il s’est à nouveau adressé aux fidèles pour les dissuader d’interpréter le coronavirus comme « le signe d’une fin du monde prochaine ». Deux jours plus tard, il leur a demandé d’éviter les lieux publics et de respecter les distances de sécurité dans les synagogues. Le 25 mars, la fermeture de toutes les synagogues du pays était annoncée.

Enfin, le chef des bouddhistes russes et mongols, Damba Aïoucheïev, a déclaré « qu’il n’avait pas le droit d’interdire aux fidèles de fréquenter les datsan — universités bouddhistes — s’ils en ressentaient le besoin ». Il les a malgré tout invités à la prudence.

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