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Interview du virologue Alexandre Loukachev : « Nous devons apprendre à vivre avec ce virus »

Interview exclusive du virologue A. Loukachev
« Nous devons apprendre à vivre avec ce virus »

En Russie, de nombreuses personnes – spécialistes ou non – affirment que la situation sanitaire est beaucoup plus grave que ce que laissent penser les statistiques officielles (moins de 500 cas de contamination au Covid-19, un mort). Le Courrier de Russie s’est entretenu avec Alexandre Loukachev, virologue et directeur de l’Institut des maladies parasitaires, tropicales et transmissibles de l’université Setchenov de Moscou.

Alexandre Loukachev : La situation réelle en Russie est, selon moi, proche des statistiques officielles. Il serait extrêmement difficile de dissimuler une mortalité élevée, étant donné que la majorité de la population possède un smartphone et publie en permanence des informations sur les réseaux sociaux.

Sur les forums, la qualité des tests de dépistage est toutefois remise en question. Les internautes soulignent également qu’en Russie, seuls les patients hospitalisés et présentant des symptômes, ainsi que les voyageurs en provenance de pays à risque, sont actuellement testés.

A. L. : Nous ne pouvons pas complètement exclure le fait que la propagation du virus passe en partie inaperçue, mais je ne pense pas que nous aurions pu négliger des milliers de malades – même s’il est vrai qu’un grand nombre de pays n’ont pas réussi à empêcher la transmission du virus sur leur territoire.

Alexandre Loukachev. Photo : sechenov.ru

Les données varient fortement d’un pays à l’autre. Si l’Italie enregistre un taux de mortalité extrêmement élevé, ce dernier est très faible en Allemagne et en Corée du Sud. Comment l’expliquez-vous ?

A. L. : Tout dépend certainement de l’efficacité du dépistage. Il est probable que l’Italie, à l’instar de l’Iran, détecte mal les cas légers et ne les comptabilise pas dans ses statistiques. Je ne pense pas que le niveau de la médecine soit beaucoup plus élevé en Allemagne qu’en Italie. Simplement, l’Allemagne utilise une meilleure méthode de calcul, ce qui explique la faible mortalité observée. Il en va de même en Corée du Sud, où l’épidémie a pu être endiguée. D’après moi, les statistiques allemandes et sud-coréennes sont les plus fiables à l’heure actuelle.

Autrement dit, il n’y a pas de raison de penser que les Allemands disposent d’un médicament miracle ?

A. L. : Non. Revenons à l’Italie : le fait qu’une vingtaine de Russes en aient rapporté le virus à la fin de février prouve que la prévalence du Covid-19 y dépasse largement les statistiques officielles. En effet, à cette date, le pays comptait officiellement trois mille personnes contaminées pour soixante millions d’habitants. Il est peu probable que les vingt Russes aient précisément été en contact avec ces malades… De toute évidence, l’épidémie avait déjà pris une ampleur bien plus grande qu’on ne le pensait.

Des rumeurs circulent sur une mutation du virus en Italie et l’apparition d’un nouveau sous-type, plus dangereux.

A. L. : Il n’y a rien de surprenant à ce que le virus mute – c’est un processus tout à fait naturel. Néanmoins, il est encore trop tôt pour parler de l’apparition de sous-types aux propriétés nouvelles. Il n’est pas exclu que des sous-types dotés d’un autre pouvoir pathogène se manifestent dans quelques années, mais il est peu probable que les mutations actuelles du virus aient modifié ses propriétés.

La construction d’un hôpital en préfabriqué pour traiter les patients atteints du coronavirus se poursuit au sud-ouest de Moscou. Photo : RIA Novosti

Les mesures de quarantaine peuvent-elles être efficaces dans un monde aussi globalisé que le nôtre ?

A. L. : L’exemple de la Chine montre que le virus peut être contrôlé grâce à des mesures strictes, et que la quarantaine permet d’empêcher une brusque hausse de la mortalité. Toutefois, pour des raisons socioéconomiques, la plupart des pays ne sont pas à même de les mettre en place.

En Chine, où la propagation a progressivement cessé, la vie commence à reprendre son cours normal. Désormais, seules quelques dizaines de cas de contamination sont découverts chaque jour. La mortalité est beaucoup plus faible que prévu. Dans ce pays, elle chute de semaine en semaine et est nettement moins élevée dans les villes touchées après Wuhan.

La Chine pourrait-elle connaître une deuxième vague de contamination ?

A. L. : C’est une éventualité. On ignore encore comment les pays sortiront de la quarantaine. Si celle-ci permet, pour l’heure, de maintenir le pic de l’épidémie sous contrôle, personne ne peut vivre confiné indéfiniment.

Le statut de pandémie annoncé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est-il justifié ?

A. L. : Tout à fait. Aujourd’hui, le virus touche déjà [192 pays], et sa zone de contamination ne cesse de s’étendre.

Cours de danse classique à Ivanovo, le 22 mars 2020. Photo : Vladimir Smirnov / TASS

Le monde entier est dans l’attente d’un vaccin. Quand celui-ci pourrait-il apparaître ?

A. L. : Il y a peu de chances qu’un vaccin soit disponible dans les prochains mois. Aucun vaccin contre les coronavirus humains [la famille de virus dont fait partie le Covid-19, ndlr] n’a jamais été mis au point pour une utilisation large. Autrement dit, nous n’avons aucune expérience dans la fabrication de ce genre de vaccin, ni aucune notion précise de son innocuité et de son efficacité. Il ne fait par conséquent aucun doute que son élaboration prendra du temps.

Peut-on espérer que le virus disparaisse avec le retour des beaux jours et de la chaleur ?

A. L. : Tous les coronavirus que nous connaissons aujourd’hui sont saisonniers. Leur période d’activité commence généralement en décembre et s’achève vers la fin d’avril. On ne peut pas affirmer que le Covid-19 se comportera de la même façon, mais on peut espérer que sa propagation ralentira. Bien entendu, le virus ne disparaîtra pas – nous devrons apprendre à vivre avec.

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30 septembre 2020