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Coronavirus : la politique russe de dépistage sous le feu des critiques

Coronavirus
La politique russe de dépistage
sous le feu des critiques

Depuis quelque temps, de plus en plus de voix s’élèvent pour alerter sur la sous-évaluation de l’épidémie en Russie. Tandis que le confinement se met progressivement en place à Moscou et dans certaines régions, le nombre de cas positifs augmente de façon exponentielle…

En Russie, le nombre de laboratoires habilités à procéder au dépistage du Covid-19 augmente aussi. Ils sont actuellement neuf à Moscou, répartis entre des hôpitaux municipaux et des centres d’analyse, pour une capacité hebdomadaire de dix mille tests. « C’est deux fois plus [qu’au début de la crise] », s’est félicité le maire de Moscou à la mi-mars, insistant sur la modernité des équipements. À la tête du Groupe de travail près le Conseil d’État, l’organisme en charge de la lutte interrégionale contre le coronavirus, il a érigé en priorité le dépistage « rapide, prompt et de qualité » des « groupes à risque ». 

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé, de son côté, que le réseau de laboratoires régionaux, financés par les autorités locales, se développait également, sous le contrôle de l’institut de recherche en virologie et biotechnologie Vektor, l’établissement de référence basé près de Novossibirsk (Sibérie occidentale). Ils viennent épauler les centres d’analyse du Service fédéral de protection des consommateurs (Rospotrebnadzor), présents dans toutes les régions du pays et qui ont effectué plus de 170 000 tests depuis le début de la crise sanitaire.

Un employé du Centre d’hygiène et d’épidémiologie de la région d’Arkhangelsk » effectue des recherches sur le coronavirus. Photo : RIA Novosti / Pavel Kononov

Suspicion 

Ce maillage du territoire ne rassure pas la population, très perplexe à l’égard des chiffres officiels : 2337 personnes contaminées (17 morts). « Soit on ne dépiste pas les bonnes personnes, soit le nombre de tests réalisés est surestimé », affirme le docteur Pavel Brand, chef de service de la clinique moscovite Semeïnaïa.

En effet, certains faits interrogent. De tous les pays limitrophes de la Chine, foyer de la pandémie, la Russie présente officiellement le taux de contamination le plus faible, malgré une frontière de plus de 4 000 kilomètres particulièrement poreuse. Ses deux premiers malades (deux ressortissants chinois séjournant en Sibérie) ont été découverts très tard, le 31 janvier, soit le même jour qu’en Italie et plus d’une semaine après le premier cas américain. 

« Vladimir Poutine se porte à merveille et travaille d’arrache-pied. » (Dmitri Peskov)

Deux mois plus tard, comme l’a admis Sergueï Sobianine le 24 mars dernier, lors d’une réunion avec la ministre de la Santé et le chef de l’État, « personne ne sait réellement où en est la situation dans le pays ». 

Face à l’incertitude, les soupçons se tournent vers la fiabilité du laboratoire Vektor, pourtant certifié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). De nombreux spécialistes internationaux affirment ainsi que le test de dépistage qu’il a mis au point – et qui est le seul autorisé à l’heure actuelle dans le pays – présente un faible niveau de sensibilité. Vladimir Koline, le directeur de DNA-technology, assure pourtant que son entreprise dispose d’un test beaucoup plus précis, permettant notamment de détecter les « porteurs sains », ces personnes contaminées mais ne présentant aucun symptôme – ce qui ne signifie pas qu’elles ne peuvent pas transmettre à leur tour le virus… Le 30 mars, Rospotrebnadzor a néanmoins annoncé l’homologation d’un nouveau test, plus efficace.

Dépistage ultra-sélectif 

Donald Trump a été testé, Angela Merkel également. À Moscou, officiellement, le Kremlin ne voit pas pourquoi Vladimir Poutine le serait : il ne présente aucun symptôme. « Le président se porte à merveille et travaille d’arrache-pied », déclarait récemment son porte-parole, Dmitri Peskov – tout en faisant mine de cracher trois fois par terre pour conjurer le mauvais sort… 

Comme le montre l’exemple présidentiel, la Russie a adopté une politique de dépistage ciblé. Sont soumis au test les individus revenant d’un pays à la situation sanitaire préoccupante, ceux présentant des difficultés respiratoires et revenant d’un pays où des cas de coronavirus ont été recensés, ainsi que ceux ayant été en contact avec des personnes contaminées. Rien n’oblige les services médicaux à tester un malade en proie à de fortes poussées de fièvres et à des difficultés respiratoires. 

Vladimir Poutine équipé d’une combinaison de protection lors d’une visite à l’hôpital de Kommounarka, le 24 mars 2020. Photo : Alexei druzhinin / RIA Novosti

En conséquence, sur les réseaux sociaux, l’inquiétude le dispute à l’incompréhension et à la suspicion, à une période de l’année propice aux infections respiratoires. Un habitant de Saint-Pétersbourg raconte ainsi comment sa fille de 20 ans, fiévreuse (39°C), s’est vu prescrire une radiographie des poumons par son médecin traitant. Face à l’indisponibilité du matériel nécessaire à l’hôpital le plus proche, elle s’est tournée vers une clinique privée. En vain : la jeune fille a été fermement reconduite à la sortie après avoir révélé un récent voyage à l’étranger. 

Le 16 mars dernier, la mairie de Saint-Pétersbourg a annoncé une campagne de dépistage dans un certain nombre de cliniques municipales. Deux jours plus tard, Andreï Smirnov, 40 ans, demande à être testé « par mesure de précaution » (il revient alors de Turquie, pays qui ne figure pas sur la liste des provenances imposant un dépistage à l’aéroport). Tous les établissements auxquels il s’adresse lui opposent une fin de non-recevoir : « Nous ne disposons pas de kits de dépistage ».

« Le dépistage massif aurait dû commencer dès les premiers jours de l’épidémie afin d’isoler les personnes contaminées. »

Sur sa page Facebook, l’homme d’affaires Mikhaïl Joukovitski raconte avoir tenté de remédier à cette situation ubuesque en commandant sur Ali Express 300 000 tests auprès d’une entreprise chinoise, qu’il destinait aux hôpitaux du pays. Il a finalement dû annuler la transaction, plusieurs établissements médicaux (qu’il ne cite pas) l’ayant prévenu qu’ils seraient dans l’impossibilité d’utiliser ces kits de dépistage, non certifiés en Russie, donc interdits. L’homme d’affaires ajoute avoir découvert à cette occasion que l’importation de médicaments et d’équipements médicaux non certifiés était passible de huit ans de prison. « La politique du parti [des autorités russes, ndlr] consiste à étouffer les statistiques par tous les moyens. Cela signifie que l’explosion de l’épidémie est extrêmement probable », accuse-t-il. 

Promesses à retardement 

Que Moscou ait des réticences à tolérer le recours à des tests non certifiés peut se comprendre. Plus étrange est le refus réitéré des autorités russes de permettre aux laboratoires privés d’utiliser le test de Vektor. 

Dans les premiers jours de l’épidémie, Rospotrebnadzor arguait du caractère expérimental du système. Toutefois, le test est homologué depuis le 11 février… Aujourd’hui, la position officielle est la suivante : les établissements privés ne doivent pas manipuler des agents infectieux d’un tel niveau de dangerosité. L’argument laisse perplexe, tous les laboratoires russes étant autorisés à effectuer le dépistage des coronavirus MERS (mortalité de 36%) et SRAS (9,6%), beaucoup plus virulents que le Covid-19. Il en va de même pour le VIH, qui ressortit à la même classe que ce dernier, au regard de son niveau de « dangerosité ». 

Il y a deux semaines, la vice-Première ministre en charge de la Santé, Tatiana Golikova, a néanmoins déclaré que les personnes saines et sans lien avec un patient contaminé par le coronavirus pourraient « bientôt » (elle n’a pas donné de date) se faire tester dans des laboratoires spécialisés « afin de se rassurer ». Au même moment, la chaîne de laboratoires Invitro a également annoncé que des tests seraient en vente libre « d’ici à un mois ».

Rien ne dit, toutefois, que ces promesses – si elles finissent par se réaliser – auront un quelconque effet sur la situation. « Le dépistage massif aurait dû commencer dès les premiers jours de l’épidémie afin d’isoler les personnes contaminées, comme cela a été fait en Corée du Sud », déplore le docteur Pavel Brand.

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30 septembre 2020