Timati : le rappeur du Kremlin
Société

Timati
le rappeur du Kremlin

Le rappeur Timati a rapidement abandonné l’image de rebelle de ses débuts pour fonder un puissant empire commercial et afficher ses affinités avec le pouvoir en place.

Le 7 septembre 2019, à l’occasion de la Fête de la Ville, les rappeurs Timati et Guf sortent une chanson et un clip dédiés à Moscou, « une ville brutale, avec sa propre échelle de contrastes, la Mecque du commerce, un État dans l’État ». Si la vidéo soulève une vague de critiques sur les réseaux sociaux (1,5 million d’avis négatifs sur YouTube, contre 54 000 positifs), ce n’est pas pour la description de la capitale russe – conforme aux clichés du genre – mais pour la prise de position politique pro-pouvoir des auteurs. En plus de dédier leur chanson au maire (« Je m’enfile un burger à la santé de Sobianine »), les deux rappeurs « taclent » l’opposition (« Je ne vais pas aux manifs et je ne propagande pas des idées à la con ») qui a manifesté pendant tout l’été pour l’organisation d’élections « honnêtes et libres ». En réaction, le rappeur Loquimean publie une vidéo diffusant le morceau de Timati et Guf sur des images d’arrestations « musclées » de manifestants.

« Pourquoi y a pas un rond dans les régions, alors que Moscou est pleine de pognon ? »

Très vite, Timati supprime le clip de sa chaîne YouTube afin, explique-t-il, d’« endiguer la vague de négativité ». En vain : les internautes continuent de le traiter de « vendu » et d’artiste « à la solde de la mairie ». Guf, de son côté, affirme ne pas suivre l’actualité politique et ne pas avoir « entendu parler » des manifestations de l’été. « Nous avons fait ce morceau et le clip en deux jours. Ce n’est pas une commande des autorités, nous n’avons pas touché un sou. Il s’agissait simplement de fêter Moscou… »

Tandis que les critiques ne faiblissent pas, le point de vue de Timati se précise : « Je n’ai pas honte, je n’ai pas été payé, et je ne cherche pas à sauver mon business », écrit-il sur Instagram. Il avoue éprouver un « immense respect » pour le maire de Moscou et ajoute qu’il ne va pas se mettre à « insulter le pouvoir » simplement parce « c’est la mode, aujourd’hui, chez les jeunes ». « J’assume ma position, et je n’ai pas l’intention de retourner ma veste pour plaire à la foule », assène-t-il.

« Elle est où, la liberté ? »

La « position » de Timour Iounoussov, alias Timati (36 ans), a pourtant sensiblement évolué depuis ses débuts sur la scène de Fabrika Zvezd (« La fabrique des étoiles »), le télé-crochet qui l’a révélé en 2004. Avec d’autres participants, il forme alors le groupe Banda, qu’il quitte deux ans plus tard pour monter son label : Black Star (« L’Étoile noire »), titre de son premier album solo.

Soirée de soutien au candidat Poutine, le 5 mars 2012. Photo : Alexey Druzhinin / RIA Novosti.

La chanson « Questions », qui y figure, s’inscrit dans la plus pure lignée du rap politique : « Pourquoi y a pas un rond dans les régions, alors que Moscou est pleine de pognon ? […] Pourquoi on fait la guerre ? J’ai peur pour mon pays.[…] Elle est où, l’indépendance des télés, des radios, des journaux ? […] Elle est où, la démocratie ? Elle est où, la liberté ? », rappe-t-il alors.

Au demeurant, le rappeur, issu d’une famille aisée (son père est un homme d’affaires), se tourne rapidement vers des titres plus « festifs » : dans ses textes, où l’anglais commence à prendre le pas sur le russe, il parle de plus en plus filles, argent, sexe, alcool… Ses duos avec des poids lourds du hip-hop et du RnB américains, tels Snoop Dogg, Busta Rhymes ou Mario Winans, lui ouvrent les portes des marchés étrangers. Le single « Welcome to St Tropez », en association avec le Suisse DJ Antoine et la chanteuse américaine Kalenna Harper, enregistre de bons résultats de vente dans plusieurs pays européens et au Brésil.

Chez Black Star Burger, on mange avec des gants en latex noirs jetables.

En Russie, le rappeur devient un influenceur de mode streetwear et se taille une réputation de play-boy mondain. En 2007, il enregistre un clip très hot avec Ksenia Sobtchak, jetsetteuse, présentatrice de télévision et future candidate à l’élection présidentielle de 2018. La jeune femme y danse vêtue d’un simple bikini et d’une chapka, avant de rejoindre le rappeur au lit – la scène est filmée en caméra infrarouge, comme une vidéo volée…

Fan du pouvoir

Parallèlement à sa carrière musicale, Timati, ancien étudiant de la Haute École d’Économie (qu’il a abandonnée en troisième année), se lance avec succès dans les affaires. Avec son ami et associé Pavel Kourianov, il commence par organiser des soirées branchées pour la « jeunesse dorée » de la capitale, animées par des stars mondiales de la pop. À la fin des années 2000, les deux associés créent la marque de vêtements sportswear Black Star Wear, qui compte aujourd’hui trente-cinq boutiques à Moscou et dans les régions, ainsi que quatorze points de vente à l’étranger.

La star du burger aux fourneaux. Photo : invoisemag.ru

Le groupe Black Star cherche toutefois à se diversifier. L’entreprise possède des salons de coiffure et de tatouage, des stations de lavage auto, des clubs de jeux vidéo, des écoles de karting… Dans sa chaîne de restauration rapide Black Star Burger (dont les établissements jouxtent souvent une boutique de vêtements du groupe), les burgers se dégustent avec des gants en latex noirs jetables.

Plus les affaires prospèrent, plus le rappeur se rapproche du pouvoir. Pendant la campagne présidentielle de 2012, il publie un message vidéo de soutien à Vladimir Poutine. « Je vois ce qui se passe au Proche Orient, et je n’en veux pas pour mon pays. Je désire la paix et la tranquillité, je souhaite que mes enfants grandissent dans un État sûr et serein. Et je pense que Vladimir Poutine a l’expérience nécessaire pour trouver des réponses à ces questions », y affirme-t-il.

Selon Meduza, les sociétés du groupe seraient régulièrement dans le viseur de la justice pour des infractions au droit du travail.

En 2015, après le rattachement de la Crimée, Timati tourne un clip intitulé « Mon meilleur ami, c’est le président Poutine ». Bientôt suivi d’un autre, « Et pour terminer, je dirai… », dans lequel il déclare que la Russie a perdu le « peuple frère » ukrainien à cause du président américain Barack Obama. Le rappeur s’affiche aux côtés du dirigeant thétchène, Ramzan Kadyrov, qui assiste, en 2017, à l’inauguration du Black Star Burger de Grozny – le premier hors de Moscou. L’homme politique lui décerne le titre d’Artiste émérite de la République : « Timati montre l’exemple à des millions de nos compatriotes. Et il doit être remercié pour cela ! », commente Kadyrov sur Instagram.

Enfin, en 2019, Black Star Wear lance un partenariat avec Armia Rossii (une marque de vêtements inspirés du style militaire et dépendant du ministère de la Défense). Lors du défilé de présentation de la collection, Timati offre au ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, une veste dessinée spécialement pour lui.

En compagnie du ministre de la Défense, Sergueï Choïgou. Photo : Twitter

Burgers à Los Angeles, fitness à Moscou

Au mois de novembre dernier, les sites Meduza et Openmedia ont publié une vaste enquête sur les activités de « Mister Black Star ». Selon les journalistes, les structures affiliées au groupe se retrouveraient régulièrement dans le viseur de la justice pour des infractions au droit du travail et devraient d’importantes sommes au Fisc.

Les intéressés se défendent : « Toutes les entreprises qui nous appartiennent fournissent chaque année des bilans comptables en bonne et due forme, et nous avons payé environ 200 millions de roubles d’impôts [2,8 millions d’euros] en 2018. Il y a évidemment un certain nombre de renseignements que nous ne rendons pas publics [comme l’identité des investisseurs] ; cela s’explique par le fait que nous n’avons pas l’intention d’entrer en bourse », affirme l’associé de Timati, Pavel Kourianov, interrogé par Meduza.

Au demeurant, Timati n’a visiblement pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin. Il vient ainsi d’inaugurer un nouveau Black Star Burger à Los Angeles, en présence de Justin Bieber. Le rappeur a aussi annoncé l’ouverture prochaine d’un club de fitness dans le quartier d’affaires de Moskva City.

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Anastasia Sedukhina

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