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Mystiques russes : Chamans, starets et autres fols-en-Christ

Mystiques russes
Chamans, starets et autres fols-en-Christ

Le chaman marche. Il a nom Alexandre Gabychev. Il parcourt une vingtaine de kilomètres par jour, rassemblant peu à peu apôtres et disciples.

Le chaman marche. Parti de Iakoutsk (à 4 900 kilomètres de Moscou) il y a un peu plus de six mois, il se donne deux ans pour atteindre la capitale et renverser Vladimir Poutine, qu’il tient pour une « force du mal ». La presse, notamment occidentale, a récemment fait ses choux gras de cette histoire.

Le chaman marche. Il est parfois contraint de s’interrompre. Ainsi, dans la République de Bouriatie (qui fait partie de la Fédération de Russie), il a eu maille à partir avec les forces de l’ordre et a bien failli se retrouver en hôpital psychiatrique. S’il bénéficie d’un certain soutien populaire et de celui de membres du mouvement de l’opposant Navalny, les chamans bouriates, en revanche, voient en lui un imposteur.

Alexandre Gabychev, chaman en marche. Crédit : RIA Novosti

Peu importe, le chaman marche. Il prévoit déjà son arrivée à Moscou à la tête d’une véritable armée, pour un gigantesque combat – celui du bien contre le mal.

Un autre « visionnaire »

Un siècle plus tôt, ou peu s’en faut, un autre visionnaire, que l’on qualifiait de « starets » (thaumaturge, prophète, guide spirituel) plutôt que de chaman, Grigori Raspoutine, quittait sa Sibérie natale pour se rapprocher de la Russie d’Europe. Il finissait par avoir ses entrées auprès de la famille impériale, ou plus exactement de la tsarine Alexandra, Nicolas II se montrant beaucoup plus réservé, pour ne pas dire franchement agacé – comme en témoignent son journal et sa correspondance – par cette encombrante présence.

Raspoutine succède, en l’occurrence, à une kyrielle de mages en tout genre : Papus, Maître Philippe de Lyon, le moine Iliodore et bien d’autres, dans lesquels Alexandra place tour à tour son espoir de voir guérir son fils, Alexis, atteint d’hémophilie. En vain. Le starets, lui, aura l’ascendant suffisant pour se maintenir en place.

Il prédira la chute tragique de la dynastie en la liant entièrement à son propre destin : « Dieu a placé la famille impériale et la Russie sous ma seule sauvegarde. Si je venais à disparaître prématurément, le tsar, la tsarine et leurs cinq enfants périraient à leur tour dans la douleur et l’opprobre. »

Raspoutine est assassiné en décembre 1916. Le massacre de la famille impériale a lieu en juillet 1918.

Entre paganisme et occultisme

Le succès d’un Raspoutine dans les milieux huppés de Saint-Pétersbourg s’explique en partie par un engouement pour les sciences occultes, la communication avec les esprits, les tables tournantes, les extralucides, les thaumaturges de toute sorte. Telle est la marque des dix-quinze premières années du XXe siècle en Russie. C’est particulièrement vrai après la défaite spectaculaire de l’Empire dans la guerre contre le Japon, en 1905. Dès lors, on s’attend à une épouvantable catastrophe, voire à la fin du monde, et l’on est prêt à ajouter foi aux discours du moindre charlatan.

Grigori Raspoutine en 1910. Crédit : Karl Bulla

Dans ses Mémoires, l’écrivain Veniamine Kaverine (1902-1989) fait revivre cette période :

« Nul ne se souvient aujourd’hui des séances de spiritisme qui avaient lieu, avant guerre [la Première Guerre mondiale, ndlr] dans presque chaque maison. Nous en organisions aussi. Quatre ou cinq personnes prenaient place à un guéridon de bois, y posaient les mains, leurs doigts écartés se touchant, et la table se mettait à bouger, à sautiller, à frapper. On estimait toutefois que ce n’était pas la table qui frappait, mais l’âme des défunts que l’une des personnes présentes […] convoquait de l’autre monde. On pouvait ainsi faire venir Alexandre le Grand : Alexandre le Grand, es-tu là ? Si oui, frappe deux coups. Le guéridon se soulevait et son pied cognait deux fois sur le plancher. Étrangement, on s’adressait aux grands hommes en les tutoyant. »

Le « beau monde » n’est cependant pas le seul concerné par ces croyances et superstitions. Toute l’histoire de la Russie est un mélange de traditions païennes et chrétiennes, et un important crédit est accordé aux « sages » pèlerins, plus ou moins illuminés, qui errent à travers la Russie.

Dans son roman L’Acajou (1929), Boris Pilniak en donne la litanie – un morceau de bravoure pour le traducteur :

« Miséreux, devineux, mendigots, psalmodieurs d’antiennes, cagoux, errants, prophètes, idiotes, idiots, fols-en-Christ, autant de synonymes, autant de pâtisseries torsadées et coutumières de la Sainte Russie, gueux par la Sainte Russie, stropiats ou aveugles diseurs de pieuses complaintes au nom du Christ, fols-en-Christ de la Sainte Russie, ces pâtisseries torsadées ont orné depuis la naissance de l’État russien, depuis les premiers tsars, les Ivan, les us et coutumes d’un millénaire de Russie. Mainte et mainte fois historiens, ethnographes et écrivains russes ont trempé leur plume pour parler de ces innocents. Ces fous ou charlatans, les mendigots, les cagots, les prophètes, étaient considérés comme l’ornement de l’Église, la confrérie christique, les intercesseurs de l’univers pour reprendre les termes de l’histoire et de la littérature classique »*.

Celui qui dit la vérité

Dans la Russie d’avant Pierre le Grand, le fol-en-Christ, pèlerin loqueteux que l’on voit souvent mendier à la porte des églises, a la réputation de détenir la vérité en toutes choses et de pouvoir la dire même aux grands de ce monde.

Le Boris Godounov de Pouchkine, mis en scène par Andreï Konchalovski, à Turin en 2010. Crédit : tutti-magazine.fr

La meilleure illustration littéraire en est, sans doute, le fol-en-Christ du drame de Pouchkine, Boris Godounov, qui accuse publiquement le tsar Boris d’avoir fait tuer le petit tsarévitch Dmitri, héritier légitime du trône. Beaucoup le pensent, à l’époque, sans oser le dire tout haut, par crainte de représailles. Le fol-en-Christ, lui, n’a peur de rien. À juste titre : non seulement Godounov ne le fera pas arrêter, mais il sera hanté, dès lors, par des images sanglantes d’enfants assassinés.

Nous sommes au XXIe siècle, sous le règne de Vladimir Poutine, et non au début du XVIe, sous celui de Boris Godounov. Il est peu vraisemblable que le chaman évoqué en tête de cet article ait le pouvoir du fol-en-Christ de Pouchkine, d’autant qu’à notre connaissance, l’actuel président de Russie n’a pas donné l’ordre de tuer un quelconque tsarévitch. On peut donc imaginer que le bon peuple n’en fera pas un saint homme et ne le suivra pas aveuglément. Néanmoins, qui peut savoir ? La Russie est tellement bizarre…


* Boris Pilniak, L’acajou, traduit du russe par Jacques Catteau, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1980.