PMA, GPA :
Le boum du tourisme procréatif en Russie

Tandis qu’en France, la possibilité d’une ouverture à toutes les femmes de la procréation médicalement assistée (PMA) fait débat, la Russie se place sur le marché du tourisme procréatif. Les cliniques spécialisées dans l’insémination artificielle et la fécondation in vitro s’y multiplient, attirant une clientèle étrangère toujours plus nombreuse.

« Vous travaillez pour un journal français ? Nous avons énormément de patientes venues de France : une dizaine ces deux derniers mois. Des russophones qui habitent là-bas, bien sûr, mais aussi des Françaises de souche. Ce sont généralement des femmes seules, de plus de quarante ans, qui n’ont donc pas accès à la PMA en France. Certaines viennent même avec leur propre traitement hormonal », raconte Evguenia Ossipova (le nom a été changé à sa demande), gynécologue dans une clinique spécialisée de Moscou.

En 2017, la Russie était le premier pays européen pour le nombre d’inséminations artificielles. Des prestations effectuées majoritairement dans des cliniques privées, qui occupent environ 80 % du « marché ». Si aucune statistique officielle n’est disponible sur le sujet, ces établissements se compteraient par dizaines à Moscou et Saint-Pétersbourg.

« En Russie, le don de sperme, d’ovocytes et d’embryons est autorisé, ainsi que la gestation pour autrui. »

« Les patientes étrangères s’adressent principalement aux cliniques privées pour des raisons de confort et de qualité du service : suivi personnalisé, absence de file d’attente, consultations sept jours sur sept, équipements dernier cri. Certains établissements ont même des interprètes à disposition », souligne la gynécologue-reproductologue Alexandra Ostrooukhova.

L’accueil du centre de reproduction et de génétique Nova Clinic à Moscou. Crédit : Nova-clinic

« Elles viennent surtout d’Europe – France, Grande-Bretagne, Allemagne – et d’Asie – Chine, Japon, Inde – et représentent actuellement environ 20 % de nos patientes. Nous espérons arriver à plus d’un tiers d’ici à la fin de l’année », ajoute Anastasia Semenenko, médecin chef du Centre de reproduction Genesis de Saint-Pétersbourg. Le Centre de reproduction et de génétique Nova Clinic (Moscou) affiche peu ou prou le même bilan : 15 % de patientes étrangères en 2017, 20 % en 2018, et une forte hausse enregistrée au premier semestre de 2019.

Liberté et simplicité

Pour Anastasia Semenenko, ces femmes choisissent la Russie pour deux raisons. D’abord, la législation y est largement plus permissive qu’en France ou en Chine, par exemple. « En Russie, le don de sperme, d’ovocytes et d’embryons est autorisé, ainsi que la gestation pour autrui (GPA) », précise la gynécologue. Il n’existe pas non plus de limite d’âge pour la fécondation in vitro (FIV), et la culture des embryons est plus souple. « L’implantation de l’embryon se fait cinq jours après la fécondation, alors que de nombreux pays interdisent sa culture au-delà de trois jours. Cela permet de repérer certaines anomalies indécelables à trois jours », justifie-t-on chez Nova Clinic.

« La tolérance observée à l’égard de ces pratiques s’explique par la crise démographique que traverse le pays. »

Autre raison invoquée pour une FIV en Russie : le prix, qui défie toute concurrence. Un argument mis en avant par les cliniques – dont la plupart disposent d’un site internet en plusieurs langues. Ainsi, service, traitement et procédure inclus, la FIV revient à environ 7 000 euros chez Nova Clinic. « Cela reste moins cher qu’aux États-Unis, où le même genre de prestation coûte environ 32 000 euros. En Espagne, il faut compter au moins 8 500 euros », souligne la porte-parole de l’établissement moscovite. Ces tarifs restent toutefois largements supérieurs à ceux proposés aux patientes russes. À la Clinique de reproduction et de génétique MSK (Saint-Pétersbourg), la FIV (douze essais) est à 61 300 roubles (870 euros). En prime, les patientes participent au programme de séquençage de l’ADN mené par ses médecins « de renommée internationale ». La clinique Remedi de Moscou, de son côté, a un service « tout inclus » et garanti « 100 % de réussite » à 2 200 euros. La facture est réglée en une fois, et aucun remboursement en cas d’échec ou d’arrêt de la procédure n’est envisagé, quelle qu’en soit la raison.

Fécondation in vitro dans un centre médical de Krasnodar. Crédit : krasnodar.zoon.ru

« Sur place, la procédure prend environ deux semaines. Mais il faut parfois prévoir des allers-retours avant et après pour des contrôles et des analyses », explique-t-on chez Nova Clinic. Souvent, les patientes étrangères effectuent les analyses biologiques demandées dans leur pays et envoient la traduction certifiée des résultats au médecin russe, qui peut alors établir le protocole de FIV. Certains établissements exigent également des certificats supplémentaires afin de s’assurer, notamment, de l’absence de maladie sexuellement transmissible (sida, syphilis, hépatite B) chez la future mère.

Dès que tous les feux sont au vert, le médecin procède à la stimulation hormonale, qui peut durer de dix jours à quatre semaines, selon le protocole choisi. Entre-temps, la patiente est libre de rester en Russie ou de rentrer chez elle.

Politique démographique

La Russie, destination phare du tourisme procréatif ? L’affirmation a de quoi étonner, au regard de l’influence qu’y exercent certaines institutions traditionnelles – Église orthodoxe en tête. « En fait, la tolérance observée à l’égard de ces pratiques s’explique par la crise démographique que traverse le pays [0,2 % de croissance annuelle en 2016, 1,7 enfant par femme, ndlr]. Les autorités sont prêtes à tous les efforts et à toutes les concessions pour sortir de la spirale négative », analyse le sociologue Alexeï Konovalov.

Depuis une dizaine d’années, les programmes nationaux de relance de la démographie s’enchaînent. Depuis 2007, une somme de 460 000 roubles (6 500 euros au cours actuel) est allouée aux couples donnant naissance à un deuxième enfant. L’utilisation de cet argent est néanmoins encadrée et réservée à des dépenses « sociales » (logement, éducation, santé).

« Le droit à la PMA gratuite demeure limité, de fait, par la masse de certificats exigés par l’administration. »

Les politiques publiques ont aussi un effet sur le nombre d’interruptions volontaires de grossesse (IVG, légalisée dès 1920 dans le pays), qui a baissé de 8,8 % entre 2016 et 2017, et a même été réduit de moitié depuis 2005. Avec officiellement 800 000 avortements par an (1,5 million selon les ONG), la Russie demeure toutefois troisième du classement mondial, derrière la Chine (9 millions) et les États-Unis (1,2 million).

Dans le même temps, autant qu’on puisse en juger par le peu de données disponibles (les cliniques privées communiquent rarement sur le sujet), le nombre de PMA augmente. Selon l’Association russe de reproduction humaine (RAHR), 111 972 inséminations auraient été réalisées en 2015 (en hausse de 17 % par rapport à 2014). Depuis 2019, les femmes russes ont même droit à un nombre illimité de tentatives gratuites en établissement public. « Ce droit à la PMA gratuite demeure toutefois limité, de fait, par la masse de certificats exigés par l’administration », tempère Alexandra Ostrooukhova. Des certificats médicaux attestant notamment de l’absence de maladies infectieuses ou génétiques, particulièrement complexes et coûteux à obtenir. « C’est finalement plus simple et plus rapide de s’adresser aux cliniques privées. Comme pour les étrangères, qui viennent y trouver ce qu’elles ne peuvent avoir chez elles », conclut la gynécologue.

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Par Ekaterina Pitchouguina et Anna Stolyarova