Le Courrier de Russie

Milaïa Frantsia / Douce France : La recette simple d’un patriotisme sain

Intellectuels, chercheurs, journalistes, acteurs et commentateurs politiques, quidams… ils sont nombreux, les Français, à s’exprimer sur la Russie. Pas un jour sans que les médias, les réseaux sociaux et la blogosphère de l’Hexagone ne s’enflamment et ne s’empoignent au sujet du pays de Pouchkine et de Poutine. Le Courrier de Russie a décidé de renverser la vapeur : nos envoyés spéciaux s’appellent Alexandre Nikitine et Artiom Sergueïev. Écrivain et photographe voyageurs, ils sont partis de Saint-Pétersbourg, avec pour mission de parcourir, durant l’été et à leur guise, la patrie de Voltaire et de Macron.

Épilogue : La recette simple du patriotisme sain

« Si je devais choisir un endroit où vivre en France, ce serait ici », rêve à voix haute Artiom, au volant de notre diligence, tandis que nous tournons en rond à la recherche d’une place de stationnement, entre le Rhône et la Saône. Des sondages d’opinion confirment ses propos : Lyon est la ville française la plus agréable à vivre. Ce qui se comprend aisément : un charme subtil règne dans l’air préalpin de ses vertes et propres avenues baignées par le soleil de l’après-midi. Jetant un coup d’œil avide alentour, je dois moi-même reconnaître qu’après presque un mois de vagabondage dans la poussière des routes secondaires, je me languis des grandes villes. Lyon devient, dès le premier regard que je lui jette, un adversaire à la hauteur de Paris dans mon classement personnel.

Les toits de Lyon. Crédits : Artiom Sergueïev

« Comment les expatriés français arrivent-ils à survivre aux sanctions en Russie et à l’interdiction d’importation de leurs fromages qui en a découlé ? »

Notre famille d’accueil à Rodez passe le témoin : nous promettant l’ « authentique hospitalité du Midi », Amélie nous envoie chez son ami Théo avec, pour présent, une bouteille de rouge issue de sa cave personnelle. Sur l’étiquette, son mari a écrit bonjour à ce jeune Lyonnais. Après avoir acheté un morceau de notre bien-aimé comté (comment les expatriés français arrivent-ils à survivre aux sanctions en Russie et à l’interdiction d’importation de leurs fromages qui en a découlé ?), nous arrivons à destination juste à temps. En compagnie de quatre amis, notre hôte fait la popotte dans la cuisine d’un immense appartement qu’il partage avec deux d’entre eux. Dès le seuil, nous avons droit à une remarquable bière alsacienne glacée. Nos présents sont immédiatement mis à profit : Théo, après avoir utilisé le fromage dans une tarte qu’il met au four, raconte qu’il a un jour réalisé pour rire une sculpture dans une meule de comté pour la vitrine d’une crèmerie du quartier. La table est rapidement dressée, et nous nous retrouvons à l’épicentre d’une fameuse soirée : pendant que je hausse les épaules avec embarras en guise de réponse aux questions du genre : « c’est vrai que Poutine est l’homme le plus riche de la planète ? », Théo et Artiom discutent avec ferveur du téléobjectif soviétique de ce dernier. Après avoir travaillé plusieurs années comme consultant en entreprise, le jeune homme, qui a notre âge, a quitté Paris pour s’adonner à sa passion et, avec deux autres bobos, ouvert ici son studio vidéo.

« Au moment même où, en Russie, tout le monde aurait continué à boire et à faire la fête sans jeter le moindre regard au calendrier, ici, chacun débarrasse la table et se dirige vers sa chambre d’un pas mal assuré, prétextant le travail. »

Épris de liberté, il a également fait une année de bénévolat en Amérique du Sud mais, même après cette expérience, il ne s’est pas risqué à voyager en Russie : « Trop dangereux », explique-t-il. Nous jouons le dernier morceau de tarte à « pierre-papier-ciseaux » avec Abdou. Ce Tunisien a fait la connaissance de Théo lorsque ce dernier tournait un documentaire sur le street art nord-africain et suit aujourd’hui un master à Lyon dans le cadre d’un échange culturel. Nous restons encore assis un long moment près de la baie vitrée du salon mais, au moment même où, en Russie, tout le monde aurait continué à boire et à faire la fête sans jeter le moindre regard au calendrier, ici, chacun débarrasse la table et se dirige vers sa chambre d’un pas mal assuré, prétextant le travail. Je m’étonne, une fois de plus, de cette mystérieuse autodiscipline française : « Quel travail ? Vous êtes vos propres patrons, les mecs. » « Précisément », sourit Théo et, le lendemain matin, à peine ai-je posé ma tasse de café sur la table que je le découvre déjà en train de monter une vidéo devant trois moniteurs.

« Au-dessus de tous ». Crédits : Artiom Sergueïev

« La recette simple du patriotisme sain : après de nombreuses années passées à l’étranger, il est heureux de vivre ses vieux jours dans sa ville natale et d’avoir l’occasion de partager son expérience avec la nouvelle génération. »

En fin d’après-midi, Didier, professeur à l’École de commerce et de Management IDRAC, réussit à nous accorder un peu de temps après une journée intense de travail à la veille de la rentrée scolaire. Les technologies dont est équipé l’établissement feraient pâlir d’envie aussi bien le centre de recherche et développement Skolkovo que la démocratie électronique estonienne. Les portes des amphithéâtres ‒ eux-mêmes remplis de Mac flambant neufs et de projecteurs interactifs ‒ sont dotées de panneaux sensoriels, qui détectent la présence humaine. Face à une telle abondance d’appareils électroniques, le professeur reconnaît qu’à soixante ans passés, il apprend lui-même beaucoup de ses étudiants, parmi lesquels se trouvent, chaque année, un grand nombre de Russes (dont une de mes amies pétersbourgeoises il y a deux ans). Ancien homme d’affaires, il a effectué plusieurs missions en Russie et vante notre manière de négocier : pragmatique et ouverte sans être trop stricte, presque comme en France.

Nous descendons un vieux tunnel en funiculaire jusqu’au centre historique de la ville. À une terrasse, devant un café et une glace, Didier nous confie sa recette simple d’un patriotisme sain : après de nombreuses années passées à l’étranger, il est heureux de vivre ses vieux jours dans sa ville natale et d’avoir l’occasion de partager son expérience avec la nouvelle génération. Sans fausse modestie, il se dit fier d’être français – fier du patrimoine culturel de son pays, de sa nature riche, de ses industries, de l’esprit de son peuple – tout en étant conscient que les Français sont loin d’être le peuple idéal, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de peuple idéal.

« Rue cosy ». Crédits : Artiom Sergueïev

Des guirlandes brillent faiblement dans les couronnes sombres des platanes du Jardin des Chartreux. Nous retrouvons Théo et sa bande à l’entrée d’un de ces concerts publics régulièrement organisés ici, le soir. Au son discret d’une bossa-nova, les citadins, assis sur la pelouse, crêpes et boissons à la main, profitent sans empressement des derniers jours de l’été. En admirant le panorama de la ville depuis une colline, je me convaincs qu’avec son rythme de vie, son harmonie culturelle et son atmosphère générale, Lyon est bien plus proche de Saint-Pétersbourg que Paris. J’imagine très bien la moitié de mes amis vivant ici.

« Au milieu de nulle part, à l’extrémité d’un énième champ, se dresse, telle une tour solitaire, un distributeur de baguettes éclairé au LED. »

En Bourgogne, tous les deux kilomètres, de chaque côté de la route, les remorques des tracteurs se tiennent immobiles près des vignes, où elles attendent les porteurs et leurs hottes remplies de raisin – au-dessus des rangées parfaites, leurs épaules hâlées endolories s’éloignent des cueilleurs avant de s’en approcher de nouveau à intervalles réguliers. Docile, la terre leur offre généreusement ses fruits.

Il ne s’agit pas seulement d’un voyage à travers les villes, les musées, les stations-service et les rencontres fortuites mais aussi d’une escapade dans le temps : des vacances d’été au seuil de l’automne.

« Minimalisme naturel ». Crédits : Artiom Sergueïev

Dans le long crépuscule précoce de septembre, une manœuvre soudaine me tire de ma somnolence : Artiom fait brusquement marche arrière et heurte légèrement le bas-côté en s’esclaffant. Pas âme qui vive à des dizaines de kilomètres à la ronde : au milieu de nulle part, à l’extrémité d’un énième champ, se dresse, telle une tour solitaire, un distributeur de baguettes éclairé au LED. Une métaphore de toute la France moderne défendant avec une inventivité admirable ses positions dans la bataille inégale contre l’impitoyable mondialisation technologique, il marque mieux le territoire qu’un drapeau ou qu’un poste frontière.

« Je ne sais pas ce qu’il en est de l’identité nationale, mais j’ai beaucoup appris sur moi-même durant ces cinq semaines. Notamment à quel point il était présomptueux de vouloir comprendre une culture aussi complexe dans un laps de temps aussi court. »

Nous trouvons notre bon vieil Adrien dans son habitat naturel : ce flâneur invétéré parade devant un bar, vêtu de son éternelle salopette en jeans. Après avoir galamment ramassé le tournesol laissé tomber par sa compagne, il gratte pensivement sa barbe abondante : « Lyon, vous dites ? » Plusieurs de ses amis y ont déménagé pour fuir le bruit de la capitale mais, six mois plus tard à peine, ils se sont plaints de s’y ennuyer : un vrai Parisien ne laissera jamais Paris quitter son cœur. Moi-même, je n’arrive pas à croire que, dès le surlendemain, nous quitterons cet endroit. Épuisé par toutes les impressions ressenties pendant le voyage, je suis revenu ici comme à la maison, là où tout est familier, et même la folle soirée sous le périphérique, à l’extrémité du XIXe arrondissement, où nous fonçons en taxi au milieu de la nuit et évitons, à la suite d’Adrien, le face control et la file d’attente qui s’étend le long de la rue, me semble normale.

Tout se mélange : les vergers de pommiers ombragés de Normandie et le vignoble de Bordeaux, le brouillard laiteux de Bretagne et les briques rouges de Toulouse, les pêcheurs silencieux de la Seine, du Rhône et de la Loire, les Africains des allées sombres de Saint-Denis, la lavande de l’Aveyron, les prêtres de la basilique Notre-Dame de Fourvière et les surfeurs de Quiberon et d’Arcachon… Je ne sais pas ce qu’il en est de l’identité nationale, mais j’ai beaucoup appris sur moi-même durant ces cinq semaines. Notamment à quel point il était présomptueux de vouloir comprendre une culture aussi complexe dans un laps de temps aussi court. Maintenant, je me tiens simplement immobile sous les spots de la piste de danse, comme les mannequins de cire du musée de la Vie bourguignonne à Dijon, paralysé par la mélancolie poignante que provoque la succession d’adieux et de rencontres.

Après nous être faufilés à travers un groupe de touristes asiatiques, nous montons dans la tour Montparnasse, dans une dernière tentative d’embrasser toute la ville du regard. Là, je me surprends à jalouser ceux qui m’entourent. Cette ville grandiose où j’ai souffert, aimé, fait la fête, été perdu et rompu, s’offre maintenant aux yeux de tous et dévoile ses ruelles secrètes aux lentilles perçantes des jumelles et des appareils photo. Je cherche la petite tache blanche du Sacré-Cœur, d’où j’ai, pour la première fois, eu une vue aérienne de Paris. J’esquisse un sourire amer devant sa dignité inébranlable. Alors que tous les visiteurs admirent la tour Eiffel et le coucher de soleil de l’autre côté de la plateforme d’observation, je découvre soudain, côté est, un jeune arbre tout fin qui pousse entre deux vitres. Tandis que je me demande quel vent a porté sa graine jusqu’ici, la fatigue du voyage me quitte peu à peu.

Sur le chemin du retour, Artiom et moi descendons en skateboard les rues désertes, qui ont vu bien plus de choses depuis leur création que ce que nous verrons au cours de notre vie. Au milieu d’elles, je me sens à nouveau tout petit. Je pourrais écrire des pages et des pages sur la magie inexplicable de Paris, mais là où son essence se révèle le plus, c’est dans une blague très russe que m’a racontée mon voisin de Saint-Pétersbourg l’hiver dernier, quand aucun de mes articles n’avait encore été traduit en français. Je vous la livre :

Un jour, Vassia a droit à un séjour gratuit à Paris en reconnaissance de ses années de service à l’usine. Comme toujours en pareille occasion, tout son village l’accompagne jusqu’à l’autocar. Une semaine plus tard, à son retour, Vassia se retrouve encerclé et submergé de questions : « Alors, Vassia, c’est comment, Paris ? » L’homme ajuste sa casquette, s’assied devant sa maison et entame son récit : « Je me promène sur les Champs Élysées. Je regarde à gauche : c’est splendide. Je regarde à droite : c’est magnifique. Je regarde devant : c’est tout bonnement extraordinaire. » Soudain, derrière la foule, des sanglots se font entendre. La foule s’écarte et regarde : Zinka, employée à l’usine laitière, est en larmes. « Eh bien, qu’est-ce qui t’arrive, Zinka ? » Après s’être essuyé le visage avec un mouchoir, celle-ci, émue, répond en sanglotant : « Quelle beauté ! »

« Jusqu’à 100 kilomètres ». Crédits : Artiom Sergueïev

Alanguis par la félicité vespérale, des Français béats nous suivent du regard depuis les terrasses, gardant le secret de leur peuple derrière un demi-sourire impénétrable. Captivés par l’air de guitare joué par un Noir aux traits émaciés mais souriant, nous ratons notre arrêt de métro.

Tant pis, la maison n’est pas loin.